« Une énergie moins chère pour une économie plus compétitive »

Pourquoi la Pologne s’intéresse-t-elle tant au gaz de schiste ? quelles sont les perspectives de développement de cette source d’énergie non conventionnelle ? Entretien avec M. Stanisław Cios, ministre-conseiller et chef du bureau de la coopération internationale en matière d’énergie au département de la coopération économique du ministère polonais des Affaires étrangères.


Iryna Stankevich : La politique énergétique de l’Union européenne se compose de trois piliers : la compétitivité économique, la protection de l’environnement et la sécurité des approvisionnements. En Pologne, les débats autour de la politique énergétique semblent donner une plus grande importance à la dimension sécuritaire. Est-ce vrai selon vous et quelles seraient les raisons de cette hiérarchie des priorités ?

Stanisław Cios : La dimension sécuritaire est importante, en particulier pour le ministère des Affaires étrangères qui est en charge de la sécurité extérieure. Cependant, elle ne constitue pas l’unique composante de la politique extérieure de l’énergie. À l’heure actuelle, on peut clairement affirmer que l’un des déterminants du rang d’un État sur la scène internationale est l’état de son économie, en particulier son niveau de compétitivité. Celui-ci dépend des coûts de production, parmi lesquels l’énergie occupe une place de plus en plus importante. En Europe, les prix de l’énergie sont parmi les plus élevés au monde. C’est pour nous un élément de préoccupation : comment abaisser les coûts de l’énergie pour accroître la compétitivité de l’économie polonaise et européenne ? Dans une large mesure, nous considérons donc les questions énergétiques pas uniquement en termes de sécurité mais aussi de compétitivité.

Chacun de ces piliers de la politique énergétique relève de la compétence de différents ministères : Économie, Environnement et Affaires étrangères. Quel est le rôle du ministère des Affaires étrangères dans la définition et la mise en œuvre de la politique énergétique de la Pologne ?

La loi dispose que c’est le ministère de l’Économie qui est en charge des questions énergétiques. Toutefois, les autres ministères participent dans leur domaine de compétence propre à la mise en œuvre de la politique énergétique du gouvernement. Dans la dimension extérieure sur laquelle se concentre le ministère des Affaires étrangères, plusieurs entrées peuvent venir à l’appui de l’application la plus efficace possible de la politique énergétique nationale : la coopération avec des partenaires étrangers ; l’attractivité des investissements étrangers ; les transferts des technologies les plus en pointe ; l’analyse des réglementations et des expériences des autres pays – comme par exemple en ce moment pour la création d’un cadre réglementaire d’exploitation du gaz de schiste ; le dialogue avec nos partenaires clés sur la sécurité énergétique.

Lancement par la Commision européenne du nouveau Cadre climat-énergie 2030

Il y a quelques mois, le Parlement européen a adopté une résolution demandant à la Commission de durcir la réglementation en vigueur pour l’exploitation des schistes. Cependant, la proposition de Cadre pour l’énergie et le climat à l’horizon 2030 présentée le 22 janvier dernier ne contient sous cet angle que des recommendations non contraignantes adressées aux États membres pour le respect de normes environnementales minimales. La décision a été présentée comme un succès de la Pologne et le Royaume-Uni qui défendaient cette option. Pourquoi est-elle favorable à la Pologne et quels sont les autres États membres à l’avoir soutenue ?

En effet, on peut considérer cette décision comme un succès de la Pologne et du Royaume-Uni mais elle profite aussi à d’autres pays qui potentiellement possèdent des réserves d’hydrocarbures non conventionnels comme la Roumanie, la Lituanie et la Hongrie. Certes, la Bulgarie a adopté un moratoire mais elle pourrait aussi bénéficier de la décision de la Commission. Celle-ci envoie un signal essentiel qui indique que l’Union européenne reconnaît l’immense importance des gaz de schiste pour son développement et la transformation de son industrie énergétique.

De plus en plus de décideurs européens constatent et comprennent les conséquences de la révolution des schistes aux États-Unis. Ils sont donc plus ouverts à bénéficier des meilleures expériences du marché nord-américain. Il existe une volonté pour que le secteur de l’énergie, grâce au développement des hydrocarbures non conventionnels, soutienne la croissance économique, la sortie de la crise en Europe et le renforcement de la compétitivité. Cela est vrai à la fois pour les pays qui explorent leurs réserves de gaz de schiste comme pour le reste du continent. Le succès que représente la décision de la Commission ne se limite donc pas aux pays potentiellement producteurs de gaz de schiste car l’ensemble de l’UE peut en bénéficier.

Est-il vrai que la modération de la Commission européenne en matière de réglementation de l’exploitation du gaz de schiste est le résultat d’un marché en échange d’une plus grande souplesse de la Pologne sur les questions climatiques ?

Si c’est le cas, je l’ignore. J’aurais même du mal à croire qu’un tel accord ait pu avoir lieu. Je voudrais souligner que la Pologne a toujours considéré le gaz de schiste comme une opportunité majeure pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Il est moins nocif pour l’environnement que le charbon et dans le cas polonais, il permettrait de favoriser la transition vers une économie sobre en carbone. Les États-Unis représentent à ce titre un excellent exemple car grâce à la révolution des schistes, ils ont pu rapidement réduire leurs émissions de GES et leur consommation de charbon de façon significative. Je pense que l’exploitation des gaz de schiste serait très profitable pour l’Europe dans sa lutte contre le réchauffement climatique.

Puisqu’il n’y a plus d’obstacle du côté de l’Union européenne pour l’exploitation du gaz de schiste en Pologne, quelles sont les prochaines mesures à prendre pour qu’elle atteigne le stade de la commercialisation à grande échelle ?

Actuellement, la chose la plus importante est le forage des puits, la fracturation hydraulique des roches et la réalisation d’essais. Ces tests sont essentiels pour que nous sachions si les roches vont libérer du gaz de la même façon qu’aux États-Unis. L’adoption d’un nouveau cadre réglementaire stabilisera le système. Certaines mesures ont déjà été partiellement introduites mais un paquet qui encadrera tous les aspects liés à l’exploitation du gaz de schiste est en cours de finalisation. Cela permet d’accélérer les travaux d’exploration. Toutefois, l’essentiel est que les entreprises continuent de les conduire dans le plus large périmètre possible et que leur expérience puisse être partagée avec d’autres sociétés.

Quelles sont les possibilités de coopération bilatérale entre États de l’Union européenne en matière de politique énergétique ?

Le traité de Lisbonne indique que chaque État membre de l’UE est libre de choisir son bouquet énergétique. En conséquence, nous respectons totalement les décisions des autres pays dans ce domaine.

Puisque nous développons en Pologne différentes sources d’énergie, nous sommes prêts à partager avec d’autres pays notre savoir-faire et notre expérience, en particulier dans le domaine du gaz de schiste. Nous avons toujours fait preuve d’ouverture et de transparence pendant la phase d’exploration. Un certain nombre d’États en Europe s’intéressent à l’exemple polonais en raison de l’échelle relativement grande des travaux et de leur stade avancé. Nous avons déjà accueilli dans le cadre de visites d’études des experts, des journalistes et même des politiques de nombreux pays qui voulaient voir sur place la situation et connaître notre point de vue. Certains ont aussi visité les puits et ont pu rencontrer des représentants des autorités locales. Nous restons très ouverts à cet égard et nous invitons tous ceux qui par exemple ont des doutes sur la sûreté de l’exploitation du gaz de schiste à venir en Pologne et voir comment nous menons les travaux. Le ministère de l’Environnement surveille très attentivement leur éventuel impact environnemental.

Quelles sont les thèmes pertinents de la coopération franco-polonaise en matière d’énergie ?

Je pense que le gaz de schiste devrait attirer un intérêt particulier de nos partenaires français en raison des importantes réserves potentielles d’hydrocarbures nonconventionnels présentes en France. Je voudrais souligner que l’entreprise française Total est présente sur ce créneau à l’échelle mondiale : en Amérique du Nord, au Danemark et depuis peu au Royaume-Uni. Total est aussi présent en Pologne. Cela crée un champ supplémentaire pour la coopération et l’échange d’expériences, notamment de résultats de recherches scientifiques.

Réciproquement, l’expérience française en matière de gaz naturel liquéfié (GNL) est sans aucun doute intéressante pour nous : vos entreprises figurent parmi les géants mondiaux dans ce secteur. Nous pourrions échanger nos points de vue sur le développement de ce marché et son poids pour l’économie européenne.

Une autre question importante pour nous est le développement de technologies de charbon propre. Cependant, c’est un domaine où nous collaborons davantage avec l’Allemagne car comme la Pologne, elle continuera pendant de nombreuses années à recourir à cette source d’énergie pour produire de l’électricité. C’est pourquoi nous avons tout intérêt à utiliser de façon optimale nos ressources en charbon en réduisant leurs émissions de GES et leur impact sur l’environnement.

Carte des zones potentiellement riches en gaz de schiste (en orange)

Les États-Unis sont les champions du monde de l’exploitation des schistes mais au cours des dernières années, plusieurs de leurs entreprises se sont retirées du marché polonais. Selon vous, était-ce dû au manque de rentabilité de tels investissements en Pologne ou à d’autres motifs ?

Dans ce domaine, je ne vois aucune raison de s’inquiéter. Sur le segment de l’exploration et de la production d’hydrocarbures, il est naturel que les entreprises vont, viennent et échangent leurs actifs.

À la suite de la révolution des schistes, de nombreuses entreprises, en particulier les géants mondiaux, ont changé de stratégie. D’un côté est apparue la possibilité d’explorer et de produire du gaz du schiste dans un nombre quasiment illimité d’États. De l’autre, ces entreprises ont de façon paradoxale souffert de leur concentration sur le marché nord-américain et ont commencé à rencontrer des difficultés financières.

Du fait de la hausse rapide de la production de gaz dans la région, les prix se sont mis à chuter brutalement. Au début de l’année 2012, ils ont atteint un niveau extraordinairement bas, six à sept fois inférieur aux prix européens. Les entreprises ont donc commencé à enregistrer une chute significative de leurs bénéfices et ont dû en réaction réévaluer leur engagement à la fois aux États-Unis mais aussi dans le reste du monde.

Ce phénomène a précisément affecté les entreprises qui se sont retirées du marché polonais. Talisman Energy par exemple a adopté une stratégie de concentration sur les marchés nord-américain et du sud-est asiatique. D’autres sociétés comme ExxonMobil – la plus grande entreprise du secteur énergétique à l’échelle mondiale – ont une stratégie opposée à celle d’entités plus petites. Les grands groupes attendent souvent de voir comment évolue la production d’hydrocarbures dans un pays donné. S’il s’avère que la situation est très bonne et que la production prend de l’ampleur, ces grandes entreprises qui ont des moyens considérables rachètent les petites et se lancent elles-mêmes dans l’exploitation.

Les fusions sont très fréquentes sur le segment de l’exploration et de la production : c’est l’un des phénomènes les plus intéressants de ces dernières décennies en Amérique du nord et il se poursuit. On pourrait affirmer de façon générale que l’essor des hydrocarbures non conventionnels est essentiellement le résultat des efforts des petites entreprises, pas des grandes. Les petites entreprises ont plus d’incitatons à développer des nouvelles technologies de production d’énergie, tandis que les grands groupes préfèrent un niveau de risque d’investissement plus faible. Ils peuvent se contenter de profits plus faibles car leur somme pour une entreprise de taille importante atteint néanmoins des montants élevés.

En conséquence, je ne tirerais aucune conclusion générale du retrait de ces entreprises du marché polonais. Il ne présume de rien et d’ailleurs, les travaux exploratoires se poursuivent.

Merci pour cet entretien.

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