Un siècle de tango polonais

Tango polonais ? certes, c’est le nom d’une célèbre pièce de théâtre de Sławomir Mrożek, mais c’est avant tout un style musical original qui a dominé la Pologne de l’entre-deux-guerres et s’est exporté dans le reste de l’Europe. Une histoire où la France, sur le chemin entre l’Argentine et Varsovie, a également joué un rôle.


Quoi de commun entre les berges du río de la Plata, séparant l’Uruguay et de l’Argentine, et les rives de la Vistule polonaise ? Le tango ! Malgré la distance ainsi que les différences de climat et de tempérament, la plus célèbre des danses argentines s’est en effet imposée dans la Pologne des années 1920-1930 comme le style musical dominant : le journaliste Tomasz Lerski, spécialiste de l’histoire culturelle, a dénombré pas moins de quatre mille enregistrements de tango polonais réalisés au cours de cette période.

Avant de gagner la Pologne, les rythmes du tango argentin font leur première apparition en Europe dans le Paris de la Belle Époque, au tout début du XXe siècle. La capitale française est alors une ville cosmopolite qui attire les élites du monde entier venant pratiquer une version bourgeoise ou bohème du Grand Tour, ce voyage initiatique à travers l’Europe répandu chez les jeunes aristocrates jusqu’à la Révolution française.

Parmi les migrants, on dénote une importante « colonie » polonaise à laquelle participe notamment le peintre Olga Boznańska, mais aussi des héritiers de riches latifundiaires d’Amérique latine. Ce sont eux qui font découvrir aux Parisiens le tango, né en Argentine du mélange entre danses de salon européennes (mazurkas, valses…) et culture des descendants d’esclaves noirs. Friande de nouveautés et d’exotisme, la société parisienne est séduite par son caractère provocant. En rendant le tango à la mode, elle contribue à le diffuser dans le reste de l’Europe.

Or, « ce que le Français invente, le Polonais l’adopte ! » , écrivait au début du XIXe siècle le poète Adam Mickiewicz dans sa grande épopée nationale Messire Thadée. Le vers, devenu proverbial, trouve à s’appliquer au tango, d’autant que les Varsoviens aiment à penser leur ville comme le « Paris du nord » et veulent pouvoir soutenir la comparaison. Dès 1913, on peut ainsi lire dans les colonnes de l’Hebdomadaire illustré (Tygodnik Ilustrowany) de Varsovie :

Varsovie n’aime jamais être en retard sur la France – pas la France qui travaille du matin au soir et remplit ses caisses d’épargne de milliards de francs, mais la France qui s’amuse. En effet, il n’y a qu’un pas de Varsovie à Paris. Sur les Grands Boulevards, on peut toujours rencontrer un Polonais – plus souvent au Café de la Paix que dans les musées et les galeries d’art – et parmi les sept cent mille étrangers qui font vivre le Paris français, il y a une part constante de Polonais. Doit-on donc s’étonner que parmi eux, certains soient spécialement venus étudier le « tango »  ? Ayons confiance en leurs capacités et leur bonne volonté. Ils apprendront à danser aussi bien que les Français et rentreront en Pologne pour initier leurs compatriotes à la culture des bords de la Seine.

Cette « contagion » se produit plus tôt que ne le supposaient sans doute les sarcastiques chroniqueurs de l’Hebdomadaire puisque c’est en cette même année 1913 que l’on fait généralement remonter le premier tango joué en Pologne. Dans l’opérette du compositeur hongrois Victor Jacobi, Le Marché du mariage, la danseuse Lucyna Messal et le baryton Józef Redo exécutent sur les planches du Théâtre des Nouveautés un tango que la presse varsovienne commentera avec son habituelle acidité : « Comme toutes les modes, le tango nous arrive de Paris avec trois mois de retard… Évidemment, nous n’avons rien manqué. » (Le Courrier du Matin, Kurier Poranny)

La Plata-Paris-Varsovie

Le grand public n’aura pas immédialement l’occasion de se mettre au tango car la Première Guerre mondiale éclate quelques mois plus tard. Si 1918 voit la signature de l’armistice et la renaissance d’un État polonais indépendant, la population reste mobilisée jusqu’en 1921 en raison du conflit avec les bolcheviks. L’ambiance n’est donc pas propice au divertissement et le répertoire musical est pour un temps dominé par les chants patriotiques.

À partir du milieu des années 1920 cependant, la situation de l’État polonais se stabilise et les esprits sortent progressivement de l’état de siège. Varsovie connaît un boom économique important qui se traduit aussi dans le développement des cabarets, bars et autres lieux de sortie : la Pologne n’échappe pas aux Années folles qui envahissent aussi bien l’Europe que l’Amérique du nord. Elle subit aussi l’influence de modes comme le jazz, le foxtrot et bien sûr le tango, dont c’est l’âge d’or des deux côtés de l’Atlantique. À Paris par exemple, les foules se pressent dans les clubs du « triangle d’or » Pigalle-Montmartre-Blanche, notamment pour écouter la star de l’époque Carlos Gardel, Argentin né en France au succès international.

Le tango joué en Pologne se distingue néanmoins d’autres courants en raison de son éloignement des sources argentines. Les airs parvenus en Pologne venaient d’abord de France, et souvent seules les partitions étaient colportées, par conséquent les textes écrits par les paroliers polonais avaient peu, voire pas de lien du tout avec les versions originales d’Argentine ou même de France.

En outre, la composition démographique du pays – un tiers de citoyens d’origine juive – et sa géographie – deux cent kilomètres plus à l’est en comparaison avec les frontières actuelles – ont ajouté aux mélodies latino-américaines des touches russes, hongroises, roumaines et surtout klezmers, du nom de ce courant musical des juifs d’Europe centrale et orientale. Il est donc possible de parler d’un véritable « tango polonais » , réputé moins sombre que son pendant argentin.

Un véritable « tango polonais » ?

En retour, certaines de ses créations ont été « réexportées » vers l’ouest du continent, par exemple le célèbre Tango milonga de Jerzy Petersburski, popularisé en Allemagne, en Autriche et aux États-Unis sous le titre Oh, Donna Clara. En Pologne, il a été interprété par des stars de l’époque comme Stanisława Nowicka, surnommée la « reine du tango » , ou Mieczysław Fogg, le Maurice Chevalier polonais. Sa carrière a en effet duré plus de soixante-ans, et il a donné près de seize mille concerts dans le monde entier, de l’Australie au Brésil en passant par Israël et les États-Unis.

Le même Jerzy Petersburski est également l’auteur de C’est notre dernier dimanche (To ostatnia niedziela), très vite repris en russe. Cette musique a été plus tard utilisée dans des films comme la Liste de Schindler, le Blanc de la trilogie des Trois couleurs de Krzysztof Kieślowski ou encore Soleil trompeur, Grand prix du jury du festival de Cannes 1994 et Oscar du meilleur film étranger 1995. C’est encore Mieczysław Fogg qui en donne l’interprétation la plus connue jusqu’à nos jours en Pologne.

Dans le Varsovie des années 1930, le tango est le genre musical le plus répandu. On peut l’entendre aussi bien dans les publicités que dans les nombreux cabarets et dancings de la ville, par exemple l’Adria, le Morskie Oko ou encore le Qui Pro Quo. Ces clubs sont aussi fréquentés par les écrivains avant-gardistes de l’époque, dont le poète juif-polonais Julian Tuwim à l’origine des paroles de certains grands succès musicaux de l’époque. Le tango polonais n’est donc pas l’apanage des couches supérieures de la société et se pratique jusque dans les classes populaires.

En termes de création, la période faste du tango polonais aura été relativement brève – une quinzaine d’années tout au plus – et prend fin avec l’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale en septembre 1939. Ironie du sort, quelques jours avant les premiers tirs allemands sur la base polonaise de Westerplatte est enregistrée la chanson Les chrysanthèmes dorés (Chryzantemy złociste), qui clôture à la fois l’âge d’or du tango polonais et l’histoire de la Deuxième République de Pologne.

Si pendant l’entre-deux-guerres, le tango et le jazz suivent des trajectoires similaires et partagent même un certain nombre de compositeurs et d’interprètes – le premier groupe polonais de jazz s’appelle ainsi l’Orchestre de jazz et de tango de Karasiński et Kataszek –, ils occuperont des positions assez distinctes sous l’occupation germano-soviétique puis la terreur stalinienne.

Wiera Gran, l’accusée

Alors que le jazz joue alors le rôle de musique de résistance, le tango, peut-être en raison d’une visée de divertissement plus marquée, s’est autrement accommodé d’un environnement hostile. On en trouve une illustration dans la figure de Wiera Gran, plus connue en France sous le nom de Vera Gran.

Cette chanteuse juive-polonaise, dont la carrière ne commence à décoller que tard dans les années 1930, doit pendant la guerre subir le régime de l’occupation et rejoint en 1941 sa famille dans le ghetto de Varsovie. Elle continue à se produire sur scène, y compris avec Władysław Szpilman, le pianiste porté à l’écran bien des décennies plus tard par Roman Polański.

Sa sortie du ghetto en 1942 lui vaut après-guerre d’être accusée de collaboration avec les nazis. Bien qu’aucune procédure judiciaire n’ait jamais réussi à corroborer ces soupçons, ils lui colleront à la peau toute sa vie. C’est pourquoi Wiera Gran décide en 1950 d’émigrer en Israël, « sa maison » , mais toujours poursuivie et boycottée pour sa supposée collaboration, elle vient trouver refuge en France en 1952.

Le public français, peut-être moins regardant sur le passé trouble de certains artistes pendant l’Occupation, lui réserve un meilleur accueil et Wiera Gran enregistrera de nombreuses chansons en français, y compris avec des références comme Charles Aznavour ou Jacques Brel. Elle partira en tournée dans de nombreux pays du monde jusqu’au début des années 1970, lorsqu’elle prend sa retraite artistique. Avant de s’éteindre à Paris en 2007, elle aura eu le temps d’accorder un long entretien à l’écrivain Agata Tuszyńska, qui publiera en 2010 une biographie Wiera Gran : l’accusée (traduit en français).

En Pologne, même après le dégel du milieu des années 1950, le tango ne retrouve pas sa popularité d’antan puisqu’il est supplanté sur les pistes de danse par des genres neufs comme le rock. Si de nos jours, le tango revient à la mode en Pologne, ce n’est pas sur les anciennes mélodies de l’entre-deux-guerres qu’il est dansé mais sur la « véritable » musique argentine.

Grâce à la chute du communiste à la fin des années 1980 et à l’ouverture des frontières, les Polonais ont pu en effet accéder plus facilement aux sources originelles du tango, en Amérique latine, tandis que se sont développées les écoles de danse tenues par des Argentins. Quoique le répertoire du tango polonais ait cessé de s’enrichir après la guerre, il survit néanmoins dans la mémoire collective, associé à une image idéalisée de la Pologne et du Varsovie des années 1920-1930. Une nostalgie qui, en somme, correspond bien au sentiment inspiré par cette musique.

Laisser un commentaire