« Un grand fonds UE-Ukraine pour la création de petites entreprises »

L’Union européenne a-t-elle véritablement perdu dans le jeu géopolitique avec la Russie ? que peut-elle faire désormais pour aider l’Ukraine à sortir de la crise ? quel rôle tient la Pologne dans la politique de l’UE vis-à-vis de son voisinage oriental ? Entretien avec Paweł Kowal, député européen et président de la délégation de coopération parlementaire UE-Ukraine.


Iryna Stankevich : Commençons par le point de départ de la crise ukrainienne. En novembre 2013, quelques jours avant le sommet du Partenariat oriental à Vilnius, Viktor Ianoukovitch, alors président de l’Ukraine, annonce qu’il ne signera pas l’accord d’association avec l’Union européenne. Un mois plus tard, il s’envole pour Moscou où il obtient de son homologue russe Vladimir Poutine une baisse du prix du gaz et l’achat par la Russie de 15 milliards de dollars de bons du Trésor ukrainiens. Cet événement est alors interprété comme une défaite géopolitique de l’UE face à la Russie. Selon vous, l’Union a-t-elle en effet commis des erreurs dans les négociations avec le pouvoir ukrainien et si oui, lesquelles ?

Paweł Kowal : La plus grande erreur n’est sans doute pas tant à rechercher dans les négociations de l’accord en lui-même que dans les préparatifs de la signature. Lorsqu’au mois d’août, la Russie a suspendu ses importations en provenance d’Ukraine, les dirigeants de l’Union européenne ont fortement critiqué cette décision mais n’ont pas pris de mesure concrète pour permettre aux produits ukrainiens d’entrer sur le marché européen. À mon avis, cela a été l’erreur majeure. En outre, pendant les deux années et demie qui ont précédé la crise ukrainienne, l’UE s’est concentrée sur la libération de Ioulia Tymochenko et en a fait une condition à la signature de l’accord d’association avant de changer d’avis juste avant le sommet de Vilnius.

À votre avis, Viktor Ianoukovitch s’est-il servi de l’UE pour faire monter les enchères avec la Russie ?

Viktor Ianoukovitch s’est inscrit sans l’ombre d’un doute dans la lignée de ses précédesseurs Leonid Kravtchouk et Leonid Koutchma (NDA : respectivement présidents d’Ukraine de 1991 à 1994 et de 1994 à 2005). Il a cru pouvoir poursuivre cette politique de balancier géopolitique entre l’Est et l’Ouest en négociant une chose avec la Russie, une autre avec l’Union puis choisir la voie du milieu. Cependant, il n’a pas fait preuve d’une grande finesse dans la mise en oeuvre de cette stratégie et s’est trop engagé en faveur de l’accord d’association, auprès de l’Union mais surtout auprès de la société ukrainienne. Son revirement de dernière minute a donc été perçu par les citoyens comme une escroquerie qui a déclenché une série d’événements dépassant rapidement son contrôle. Derrière cela, plus que l’accord en lui-même, c’est l’absence de réformes en Ukraine et de perspectives pour la jeunesse qui a été visé.

En définitive, l’accord a été sauvé par les Ukrainiens eux-mêmes qui ont manifesté partout dans le pays pour exiger un changement du mode de gouvernement.

Ma théorie est que cette manifestation de Maïdan de 2013-2014 est l’achèvement de la révolution orange. L’accord d’association a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase mais les racines réelles des événements en Ukraine sont beaucoup plus profondes : en vingt-cinq années d’indépendance, les gouvernements qui se sont succédés ont échoué à mener à bien les réformes nécessaires. Les équipes ont changé, elles se sont mélangées et les gens ont eu le sentiment que ce n’était pas leur pays, qu’ils n’étaient pas chez eux et qu’ils n’avaient pas d’influence sur le pouvoir politique.

Pourtant, à la différence des Russes, les Ukrainiens avaient des aspirations très vives du fait des influences démocratiques en provenance de l’Autriche-Hongrie, de la Pologne ou bien de la Roumanie. Les gens ne sont donc pas aussi soumis qu’en Russie. Ils ont un sens de la dignité et des aspirations européennes qui les conduisent à « vouloir vivre comme en Pologne, en Allemagne etc. ». C’était là le véritable problème, sensible dans différentes sphères de la vie et dont l’accord d’association n’a été que l’alibi.

Quel est selon vous l’état de la société civile en Ukraine ?

Malgré un environnement défavorable, l’engagement des gens dans les associations, l’exigence de voir leurs droits respectés et la longévité de Maïdan démontrent la capacité des Ukrainiens à s’organiser. Maïdan n’a pas seulement été un acte de désobéissance civile mais aussi un exemple exceptionnel d’auto-organisation.

Le Maïdan, « exemple exceptionnel d’auto-organisation »

Quelles actions a mené l’Union européenne pour soutenir la société civile en Ukraine ?

Elles ont été nombreuses, à la fois de la part de certains États membres comme la Pologne, la Suède ou l’Allemagne et du côté de l’UE dans son ensemble via le Partenariat oriental. Il existe par exemple un forum des organisations non gouvernementales du Partenariat oriental qui a permis aux Ukrainiens, plus que par des subventions, de mieux s’organiser, de nouer plus de contacts, de créer un réseau qui s’est activé au moment décisif, notamment grâce aux nouveaux moyens de communication.

La Pologne semble actuellement très active dans la recherche d’une solution à la crise en Ukraine. Quelles propositions défend-elle auprès de ses partenaires et comment les perçoivent-ils ?

Je pense que nous ne devrions pas nous mêler du choix du futur régime de l’Ukraine. Nous pouvons dire lequel serait pour nous défavorable mais il reviendra aux seuls Ukrainiens de trancher. Pour nous, la pire des options serait la fédéralisation qui dans cette partie du monde reviendrait de facto à la partition de l’Ukraine. Quelques régions faibles formeraient l’illusion d’une Ukraine en réalité sous influence des puissances étrangères – l’UE à l’ouest, la Russie à l’est. Cela entraînerait un chaos politique permanent pendant de longues années. Je veux cependant souligner que la décision appartient aux Ukrainiens et que nous ne devrions pas nous ingérer dans cette affaire. Nous pouvons néanmoins apporter un soutien financier aux réformes, l’assortir d’un calendrier précis et être plus cohérents.

À quoi ressemble ce débat dans l’enceinte du Parlement européen ?

Le Parlement européen intervient à deux moments. Tout d’abord, sur le plan politique, les élus commencent par s’approprier une question et créer du remous autour d’elle, comme dans tous les parlements. La mécanique bureaucratique, représentée par la Commission européenne et le Conseil européen, prend ensuite le relais pour réagir. Enfin, le Parlement adopte des mesures concrètes dans le cadre des compétences que lui fixent les traités. Dans le cas de l’Ukraine, cela se traduira par exemple par une diminution temporaire et unilatérale des tarifs douaniers et autres barrières aux importations. Nous voterons aussi lors de la prochaine session pléniaire une aide macroéconomique. Ce premier milliard d’euros devrait être rapidement fléché et il est essentiel que les mesures proposées soient adoptées lors de la dernière session de cette législature (NDA : les prochaines élections européennes auront lieu à la fin du mois de mai).

Est-ce faisable ?

Je suis persuadé que oui.

Les initiatives polonaises dans le dossier ukrainien sont dépeintes de façon négative dans les media russes.

Ce n’est pas lié aux initiatives polonaises. Le gouvernement russe a su limiter le développement de la société civile. Au plus fort de l’épisode de Maïdan, on m’a raconté cette histoire. Un Polonais et un Russe habitaient dans une résidence universitaire à Moscou. Le Polonais dit au Russe : « écoute, mes parents ont acheté quelques dizaines de kilos de saucisse avant Noël et ils les ont apportés à Maïdan en voiture« . À quoi le Russe répond : « Vraiment ? qui vous a payé pour faire ça ?« .

Cela démontre que dans la mentalité russe, les gens ont du mal à croire aux mouvements spontanés. Il y a forcément en coulisse quelqu’un qui les paye. De plus, la propagande est très forte en Russie et les accusations portées contre la Pologne et la Lituanie sont un moyen pour le pouvoir russe de créer des divisions dans les rangs de l’Union européenne.

Cet état de fait constitue-t-il une menace pour l’avenir des relations polono-russes ?

Je pense que ces relations sont depuis longtemps marquées par un conflit d’intérêts autour de l’Europe de l’est et que cela ne changera pas. En revanche, il est important de ne pas inutilement durcir la rhétorique. Le gouvernement polonais, les journalistes, les leaders d’opinion et les politiques peuvent néanmoins dire la vérité sur les événements en Ukraine : Poutine a fait pression sur les Ukrainiens pour qu’ils ne signent pas l’accord d’association avec l’UE et la crise a démarré par une tentative d’ingérence dans les affaires intérieures ukrainiennes.

Quelles leçons l’UE et la Pologne ont-elles tirées de la crise actuelle en Ukraine, en particulier en termes de coopération avec la Russie ?

Je ne saurais dire lesquelles ont effectivement tirées mais je sais lesquelles devraient l’être. Nous devons agir de façon beaucoup plus dynamique et au bon moment. Le grand nombre d’États et la nécessité de décider en commun ne peuvent servir d’excuse : s’il faut trancher, nous devons être en mesure de convoquer rapidement une réunion. Le problème de l’Union n’est pas l’absence de réaction à la crise en Ukraine mais son retard.

D’autre part, l’idée selon laquelle que nous nous sommes séparés des États-Unis et que nous pouvons nous débrouiller sans les États-Unis et les États-Unis sans nous s’est révélée une illusion. La crise en Ukraine a montré de façon claire que la cohésion entre l’UE et l’OTAN comme entre l’UE et les États-Unis demeure essentielle.

Selon vous, la Russie va-t-elle occuper d’autres parties de l’Ukraine après l’annexion de la Crimée ? que devraient faire l’UE et la Pologne pour empêcher ce scénario ?

Dans les circonstances actuelles, même si les Russes allaient plus loin en Ukraine, la base juridique d’une intervention serait un problème car l’Ukraine n’est liée par aucun pacte militaire avec quiconque. L’Ukraine elle-même a affirmé pendant des années vouloir être un État en dehors des blocs et cela la place dans une situation stratégique très difficile.

Heureusement, nous pouvons l’aider dans un autre domaine, non militaire et dans lequel l’Union est compétence, c’est-à-dire l’aide économique. De la sorte, nous pouvons empêcher que la Russie ne se serve du mécontentement social pour bloquer les réformes. Si nous ne fournissons pas d’aide à temps, si nous ne proposons pas un genre de grand plan Marshall pour l’Ukraine, si nous ne passons pas d’accord avec le gouvernement ukrainien pour les réformes – d’abord la réforme de l’organisation territoriale et la création de communes, ensuite la réforme du système judiciaire puis celle réforme du système électoral –, les gens seront vite mécontents du nouveau gouvernement et les Russes sauront en profiter.

Nous ne pouvons pas aider militairement l’Ukraine car nous ne disposons ni des instruments juridiques, ni des forces militaires suffisantes. En revanche, nous pouvons contrecarrer les tentatives russes de déstabiliser le pays.

Sous la présidence de Viktor Ianoukovitch, les oligarques jouaient un rôle important dans la politique ukrainienne. Est-ce toujours le cas depuis sa fuite ?

Les oligarques constituent un élément du paysage de l’Ukraine avec lequel nous devons nous entendre. La seule chose que nous pouvons faire est de soutenir l’émergence d’une classe moyenne via divers programmes, de façon à ce que se crée un espace indépendant des grandes fortunes ukrainiennes pour les jeunes gens actifs. Nous devrions créer un grand fonds polono-ukrainien pour l’entreprenariat, voire un fonds UE-Ukraine qui financerait la création de petites entreprises.

À droite du président Hollande sur la photo, Petro Porochenko, oligarque candidat à la présidence ukrainienne

L’oligarchisation de l’Ukraine est un phénomène négatif mais les oligarques en eux-mêmes jouent parfois un rôle positif. C’est grâce à certaines d’entre eux que les manifestations en 2004 puis en 2013-2014 ont tenu puisque tous ne sont pas liés à la même force politique. Ils ont des opinions diverses et il est dans leur intérêt que l’Ukraine demeure un État indépendant. Si tous ne la poussent sans doute pas vers l’UE, aucun ne l’entraîne vers la Russie car personne ne veut finir comme Mikhaïl Khodorkovski (NDA : cet ancien oligarque russe a passé dix années dans une colonie pénitentiaire en Sibérie avant d’être gracié par le président Vladimir Poutine à la veille des Jeux olympiques de Sotchi. Il incarne la reprise en main des oligarques par le pouvoir politique à partir de 2000).

Où en est ce programme d’aide aux petites et moyennes entreprises en Ukraine ?

Je l’ai présenté il y a quelques mois maintenant et le président polonais a endossé l’initiative la semaine dernière. J’espère que ses services vont y travailler et que ce programme aura un caractère polono-ukrainien puisque nous sommes le voisin le plus proche. Peut-être que la Lituanie pourrait s’y joindre mais en tout cas, une part importante des fonds devrait provenir de l’Union européenne pour créer une classe moyenne en Ukraine, condition indispensable au développement normal de la démocratie.

À votre avis, quelles seront les conséquences de la crise en Ukraine sur la situation des autres pays du Partenariat oriental, en particulier la Moldavie et la Biélorussie ?

Cela dépendra de son issue. Si le gouvernement de Arseni Yatseniouk reçoit un soutien et que des changements seront de plus en plus perceptibles dans les trois prochaines années, cette expérience aura valeur d’exemple. En revanche, si elle échoue, la déstabilisation qui s’ensuivrait s’étendrait aussi sur la Moldavie et la Géorgie.

La Biélorussie est un cas à part qui nécessite des instruments totalement différents. Tant que Alexandre Loukachenko gouvernera de cette façon, il n’y a rien à faire et les Biélorusses doivent tenir. À la question de savoir s’ils sont capables de créer une force politique et morale suffisamment forte pour le contraindre à la démission, il n’y a pas de réponse à l’heure actuelle.

Merci.

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