Tadeusz Mazowiecki, père de la IIIe République polonaise ?

Dans son interview pour le quotidien polonais « Rzeczpospolita », Patrick de Saint-Exupéry constatait que le nom de Tadeusz Mazowiecki évoque le plus souvent à l’ouest de l’Europe la transition pacifique de l’autoritarisme communiste vers la démocratie parlementaire en Pologne. C’est oublier, selon le journaliste, qu’il a également rendu possible le changement de régime dans les autres pays de l’Europe centrale et orientale. Retour sur un personnage au rôle capital dans l’histoire de la Pologne et de l’Europe et dont la disparition est passée relativement inaperçue dans les media français.


Né en 1927, Tadeusz Mazowiecki s’engage très tôt dans les mouvements politiques et sociaux au point de ne pas être autorisé à achever ses études de droit à l’Université de Varsovie. Militant et journaliste catholique, il anime à partir de 1957 le Club des intellectuels catholiques (KIK) avant d’être élu en 1961 député à la Diète dans le groupe des catholiques indépendants Znak – l’une des rares formes d’opposition tolérées par le régime communiste. Cependant, pour prix de sa trop forte indépendance personelle, il perd en 1972 le droit de se représenter. En 1980, il soutient les grèves à Gdańsk et entre dans l’équipe de conseillers de Lech Walȩsa, figure de proue du syndicat libre Solidarność et futur président de la République. Cet engagement lui vaut d’être interné un an pendant l’état de siège.

Après les négociations de la table ronde et les élections parlementaires semi-libres du 4 juin 1989, il devient le premier chef du gouvernement non communiste en Europe centrale et orientale : c’est le Premier ministre auquel Adam Michnik, rédacteur en chef du quotidien Gazeta Wyborcza, faisait référence dans sa fameuse Une « Votre président, notre Premier ministre ». Le Pacte de Varsovie, alliance militaire des pays du bloc communiste intervenue notamment dans l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, était cependant toujours là.

L’homme du consensus

La Pologne a été le premier pays de la région où la transition politique et économique a commencé et l’attitude de Tadeusz Mazowiecki a été cruciale dans sa réussite. Sa nomination au poste de Premier ministre tenait en effet tant à son appartenance à Solidarność qu’aux onze années qu’il avait passé sur les bancs de la Diète comme député de la République populaire polonaise. Il a notamment accepté que seuls onze ministres de son gouvernement sur dix-huit proviendraient des rangs de Solidarność.

Selon son ami Aleksander Hall, Mazowiecki était convaincu que la IIIe République de Pologne devait être l’État de tous les Polonais, y compris ceux qui avaient activement soutenu le régime communiste. Il voulait rassembler la nation polonaise dans un État libre où tous seraient admis et respectés. Il rêvait d’une transition qui se poursuive sans effusion de sang et sans provocation envers les responsables de l’ancien régime.

Son gouvernement n’a résisté que seize mois mais cela a lui suffi pour poser les fondations de la IIIe République. La Constitution a notamment été révisée pour en supprimer le préambule, qui faisait référence à la lutte des classes et confiait le pouvoir à la classe ouvrière. Les libertés publiques furent réintroduites, le changement de régime politique et économique acté et les symboles du communisme (aigle sans couronne, nom de République populaire de Pologne) supprimés. Cependant, la transition économique a été plus difficile.

Votre président, notre Premier ministre : une formule restée dans l'Histoire
Votre président, notre Premier ministre : une formule restée dans l’Histoire

Le plan Balcerowicz

Quand Adam Michnik a proposé que les responsabilités de Premier ministre soient confiées à un membre de Solidarność, Tadeusz Mazowiecki s’y est opposé en expliquant que les syndicalistes n’avaient pas de plan économique. Finalement, il a accepté le poste de chef du gouvernement et un plan de profonde transformation économique, dit plan Balcerowicz. Son ministre des finances Leszek Balcerowicz a en effet introduit l’ensemble des mesures recommandées par la Banque mondiale et inspirées du consensus de Washington afin de combattre l’inflation et moderniser l’économie polonaise.

Mazowiecki, pourtant plus proche de l’idée d’économie sociale de marché, n’avait néanmoins pas les compétences économiques nécessaires pour proposer une alternative et imaginer la violence que provoqueraient ces réformes. Balcerowicz l’avait convaincu de la nécessité de la thérapie de choc tout en lui assurant que ses effets négatifs ne dureraient pas longtemps . Malheureusement, l’avenir ne lui a pas totalement donné raison et le plan Balcerowicz continue aujourd’hui de faire l’objet d’amères critiques pour ses conséquences trop douloureuses à l’égard de certains groupes sociaux. Il est paradoxal que ce plan ultralibéral ait été introduit par un gouvernement issu du mouvement syndical.

Vers une nouvelle Constitution

Tadeusz Mazowiecki est sans doute le père de la Constitution polonaise du 2 avril 1997. Toujours en vigueur aujourd’hui malgré quelques amendements, c’est elle qui a affirmé le cadre démocratique de l’État polonais et c’est sous cette Constitution que la Pologne est entrée dans l’Union européenne en 2004. Le document a également survécu à la mort du président Lech Kaczyński dans la catastrophe aérienne de Smoleńsk en avril 2010 – l’épreuve la plus difficile de l’histoire de la IIIe République.

Selon les constitutionnalistes Wiktor Osiatyński et Ryszard Chruściak, l’introduction de la nouvelle Constitution a pris beaucoup de temps car la Pologne a raté le « moment constitutionnel » pendant le gouvernement de Mazowiecki. Au début, ce gouvernement composé à la fois de membres de Solidarność et de représentants du régime communiste était accepté par la majorité de la société polonaise. Cependant, lorsque les premières tensions sociales sont apparues et que le nouveau président de la République Lech Wałȩsa a commencé sa « guerre au sommet » contre Mazowiecki, les conditions ont cessé d’être favorables à l’adoption d’une nouvelle Constitution. En conséquence, la Pologne, qui a pourtant entamé en premier sa transition politique, a été l’un des derniers États d’Europe centrale et orientale à proclamer une Constitution pleinement démocratique.

Cependant, elle aurait sans doute connu encore plus de retard sans Tadeusz Mazowiecki. Quand en 1993 la nouvelle gauche sociale-démocrate, en grande partie composée d’anciens communistes reconvertis, remporte les élections législatives et souhaite former une coalition en vue d’adopter une nouvelle Constitution, la droite refuse au nom de la « morale ». Afin de confirmer sa volonté de consensus, le gouvernement laisse des partis politiques sans élu ou des organes de la société civile introduire leurs propres projets de Constitution. Résultat : l’Assemblée nationale a reçu sept projets de Constitution et n’est pas parvenue à se mettre d’accord sur aucun.

Des milliers de personnes ont rendu à Tadeusz Mazowiecki un dernier hommage
Des milliers de personnes ont rendu à Tadeusz Mazowiecki un dernier hommage

En 1994, le défenseur polonais des droits Tadeusz Zieliński expliquait que la Pologne était depuis 1990 divisée en deux camps qui menaient une guerre idéologique. D’un côté, ceux qui défendent les valeurs libérales, l’égalité, le pluralisme, la tolérance et le respect des minorités s’opposent au groupe qui se réclame de valeurs plus traditionnelles comme la patrie, la nation et l’Église. Tadeusz Mazowiecki a toute sa vie été lié à l’Église catholique. Toutefois, partisan d’’une Église ouverte, il était plus proche de l’aile libérale. C’est son esprit de consensus qui inspiré le nouveau préambule de la Constitution où la Nation polonaise est définie comme l’ensemble des « citoyens de la République, tant ceux qui croient en Dieu, source de la vérité, de la justice, de la bonté et de la beauté, que ceux qui ne partagent cette foi et qui puisent ces valeurs universelles dans d’autres sources« . Cette forme de référence à Dieu a convaincu les citoyens qui ont approuvé le texte par referendum, malgré l’opposition de l’Église.

Pour Tadeusz Mazowiecki, la politique était une vocation au service au bien commun. La fidélité à cette vocation et son attitude consensuelle ont dominé sa vie, dont le cheminement est étroitement liée à l’histoire de la Pologne contemporaine. Il rêvait d’une Pologne souveraine et a participé à sa création. Premier chef de governement non communiste dans un pays du bloc de l’Est, initiateur de la transition puis inventeur de la formule qui a rendu possible l’adoption d’une Constitution pleinement démocratique : autant de mérites qui lui valent le titre de père de la IIIe République. Comme l’a déclaré le président de la République Bronisław Komorowski lors des funérailles nationales de Tadeusz Mazowiecki le 3 novembre dernier, « il a bien servi la Pologne« .

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