Sur les pas de Maria Skłodowska-Curie à Paris

Après le premier volet de la biographie de Maria Skłodowska-Curie, paru le mois dernier et consacré à sa vie à Varsovie, le Courrier de Pologne vous invite, en complément du feuilleton, à une ballade au travers du Paris de la grande scientifique. Suivez le guide !


Maria Skłodowska-Curie reste une grande figure féminine du XXe siècle. Ayant découvert le polonium et le radium, elle a reçu de nombreuses récompenses, dont le prix Nobel de physique en 1903 et de chimie en 1911. Elle demeure jusqu’à ce jour la seule femme à avoir obtenu deux prix Nobel. Si certaines de ses autres « performances » ont au fil du temps perdu de leur exclusivité, Maria Skłodowska-Curie peut être considérée pour l’époque comme une véritable pionnière : première femme récipiendaire du prix Nobel de physique, première femme titulaire d’une chaire à la Sorbonne, fondatrice du premier service de radiologie mobile sur les champs de bataille entre 1914 et 1918…

Enfin, elle est encore pour quelques mois la seule femme à avoir été panthéonisée pour son mérite propre – Sophie Berthelot a été inhumée au Panthéon en compagnie de son mari tandis que le mois prochain, les noms des résistantes Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-de Gaulle seront ajoutés à la liste des «grands hommes», quoique leurs dépouilles ne reposeront pas sous la Coupole. Incarnation de la science au service de l’Homme et inspiratrice de la modernité, Maria Skłodowska-Curie représente dans le même temps une passerelle entre deux pays : la Pologne, sa patrie d’origine, et la France, sa terre d’adoption.

Élève brillante dans le Varsovie de la fin du XIXe siècle sous domination russe, Maria Skłodowska sait très bien que pour pouvoir continuer ses études, elle devra partir à l’étranger. C’est pourquoi la jeune femme de vingt-trois ans arrive à Paris accompagnée de sa soeur ainée Bronia.

Maria Skłodowska – « une petite étudiante sage »

Une grande partie de sa vie à Paris est liée au Quartier latin puisque c’est le quartier des universités et du monde de la recherche. En effet, la Seine divise Paris en deux parties : la Rive gauche urbanisée très tôt, déjà sous l’Empire romain au premier siècle avant J.-C. et la Rive droite, organisée beaucoup plus tard à partir du XVIeme siècle. Les Parisiens disent souvent que la Rive gauche pense (on y trouve des universités, des instituts de recherche et des églises) tandis la Rive droite dépense (elle accueille la Bourse, des banques, des passages couverts, les Grands Magasins les plus connus etc.). La Rive gauche devient la terre des universités avec l’arrivée du fameux professeur Pierre Abélard, banni de l’Île-de-la-Cité par l’archevêque de Paris encore en charge de l’enseignement épiscopal. Peu de temps après, en 1200, la corporation médiévale des étudiants et des professeurs est fondée sur la Rive gauche et favorise la construction de nombreux collèges (résidences étudiantes de l’époque), l’institutionnalisation de l’enseignement supérieur (une licence de dix ans de médecine, droit ou théologie au Moyen-Âge) et le fleurissement de la vie étudiante (la première grève étudiante à Paris a eu lieu en 1229 et concernait les tarifs de… vin jugés trop élevés !).

En octobre 1891, Maria Skłodowska s’inscrit à la Sorbonne, deuxième plus ancienne université en Europe (1253) et l’une des plus prestigieuses au monde. Ainsi, elle suit les pas des grands professeurs et étudiants qui sont passés par la place de la Sorbonne : Saint Thomas d’Aquin, Ignace de Lloyola, Erasme de Rotterdam etc.. Elle est reçue première à la licence de physique et deuxième à celle de mathématiques, sachant que les deux matières n’attirent pas à l’époque beaucoup de femmes. Maria Skłodowska se retrouve donc tout de suite dans un milieu très masculinisé.

La majestueuse place de la Sorbonne – © Mairie de Paris

Pendant ses études, Maria Skłodowska s’engage dans le milieu des étudiants polonais. Lors des répétitions pour la pièce de théâtre « La Pologne, qui brise les chaînes » , elle noue même des liens d’amitié avec le fameux pianiste Ignacy Jan Paderewski. Dans un premier temps, le but de la jeune femme est d’étudier afin de rentrer en Pologne pour devenir enseignante de jeunes filles. C’est la voie qu’elle aurait probablement suivie si elle n’avait pas rencontré un certain Pierre Curie, tout de suite fascinée par la « petite étudiante sage » , comme il aimait l’appeler. Une rencontre qui a changé sa vie.

Maria Skłodowska épouse Pierre Curie le 26 juillet 1895. La cérémonie de mariage a lieu à Sceaux, en banlieue sud de Paris, la ville familiale de la famille Curie. Lors de cette cérémonie complètement laïque, la mariée n’accorde pas une grande attention à ses vêtements et se contente d’un tailleur bleu marine et d’un chemisier bleu. Après le mariage, les époux et leurs familles jouent à la pétanque dans le jardin. Ensuite, le couple part en voyage de noces en Bretagne sur ses cadeaux de mariage – deux vélos.

Maria et Pierre Curie : complices dans l’amour et dans la recherche

Les Curie s’entraident dans leurs recherches respectives et travaillent beaucoup ensemble. Dans un premier temps, les conditions de leur travail sont très modestes. Ils font de la recherche à l’École de physique et chimie dans un hangar réaménagé en laboratoire. C’est une baraque de planches au sol bitumé et au toit vitré qui ne protège pas complètement de la pluie, de surcroît les équipements sont rares. C’est dans ce laboratoire que le couple a découvert le polonium et le radium pour lesquels il a été récompensé avec Henri Becquerel par le comité Nobel. Le nom du premier fait référence à la patrie de Maria et l’autre au mot polonais radość, la joie qui en l’occurrence est apportée aux époux Curie par la naissance de leur fille aînée Irena.

C’est seulement après la mort accidentelle de Pierre Curie, en 1909, que l’Université de Paris et l’Institut Pasteur acceptent de construire un laboratoire à Maria Skłodowska-Curie, l’Institut du radium. Les travaux s’achèvent en 1911 et permettent de rapprocher la physique et la médecine pour étudier les applications du radium dans le domaine médical. Aujourd’hui, le musée Curie y est installé au numéro 1 de la rue homonyme Pierre et Marie Curie (5e arrondissement, ouvert du mercredi au samedi de 13h à 17h, entrée gratuite). Ce musée interactif et récemment rénové est consacré non seulement à cette chercheuse mais aussi à toute une famille exceptionnelle dans l’histoire des sciences et des prix Nobel, avec pas moins de quatre personnes titulaires de cinq médailles et à l’origine de révolutions scientifiques et médicales.

Le musée est construit autour de quatre thèmes. Dans un premier temps, le visiteur est amené à se familiariser avec la famille Curie et Joliot-Curie. Grâce aux tablettes interactives, il parcourt la vie de cette famille à travers un album multimédia composé de photographies, documents et films d’archives. Ensuite, la visite se recentre sur la plus grande découverte liée aux Curie, le radium. Il s’agit non seulement de comprendre cet élément mais aussi de se rendre compte du mythe construit autour au XXe siècle par des gens fascinés par ses propriétés « magiques » . Il est également possible de visiter le laboratoire de Marie Skłodowska-Curie, voir son téléphone qui semble attendre les nouvelles du cominé Nobel, les paillasses, les fioles et les pipettes qui sont restés tels quels.

Le laboratoire de Marie Curie au musée éponyme – © Cécile Charré / Institut Curie

Enfin, la fondation Curie, créée en 1921, est présentée. Il s’agit du premier centre de lutte contre le cancer. À la fin de la visite, n’hésitez pas à flâner dans le petit jardin du musée que Maria Skłodowska-Curie aimait particulièrement. Il est conseillé de consulter le site web du musée puisque des activités pour les enfants sont proposées certains samedis, comme par exemple « Marie Curie, magicienne du radium : un conte pour enfants » .

L’histoire d’amour et de collaboration entre les deux chercheurs se termine tragiquement le 19 avril 1906 quand Pierre Curie meurt dans un accident de circulation rue Dauphine, près du Pont Neuf. Il est écrasé sous une pluie battante par une voiture à cheval. Marie Curie apprend la terrible nouvelle le soir même et ne s’en convainct que difficilement. Elle mettra dans le cercueil de Pierre une photo d’elle-même, de la « petite étudiante sage » comme aimait l’appeler son mari.

La faculté des sciences confie la succession du cours de Pierre Curie à Maria Skłodowska-Curie en faisant entrer ainsi pour la première fois une femme dans l’enseignement supérieur. Maria commence son cours exactement là où Pierre Curie s’était arrêté, ce qui prouve la grande complicité des deux chercheurs.

À la Sorbonne, on peut observer une plaque commémorative en souvenir de Maria Skłodowska-Curie à l’entrée de l’amphithéâtre Georges Lefebvre où elle a donné son premier cours. Elle a été posée en 2011, déclarée Année internationale de la Chimie par l’UNESCO et date du centième anniversaire du prix Nobel de chimie attribué à Maria Skłodowska-Curie, son mari Pierre et Henri Becquerel. Sur la plaque, il est inscrit « Dans cet amphithéâtre, le 5 novembre 1906, Marie Curie, première femme professeur à la Sorbonne, donna son premier cours. Association Curie et Joliot-Curie, décembre 2011 » . Elle a non seulement été la première femme professeur mais aussi la première femme à occuper un poste à responsabilité dans l’enseignement supérieur et obtient en 1908 la chaire de physique générale. Cela est d’autant plus important que le milieu académique de l’époque est très masculin et chauviniste. Le rejet en 1910 de la candidature de Maria Skłodowska-Curie à l’Académie des sciences, alors qu’elle est déjà lauréate du prix Nobel, en est le meilleur exemple. Elle laissera néanmoins d’autres traces importantes à Paris, dont son nom et celui de son mari à l’Université Paris-6 de sciences et médecine (UMPC comme Université Pierre-et-Marie-Curie) place Jussieu.

Pourtant, Pierre Curie n’a pas été le seul amour de Maria Skłodowska-Curie. En 1911, elle entame une relation amoureuse avec un ancien collègue de son mari décédé, Paul Langevin, un homme marié et père de quatre enfants. Pour pouvoir se voir en secret, le couple loue à partir de juillet 1910 un deux-pièces au cinquième étage de l’immeuble du 5 rue du Banquier (13° arrondissement de Paris). C’est leur « chez-nous » . La presse évente vite la romance, informée par Mme Langevin qui apporte aux journalistes les lettres des amants. L’opinion publique condamne Maria Curie et la perçoit comme une Polonaise qui vole le mari d’une brave Française. Des organes de presse comme l’Action française ou le Petit Journal se déchaînent avec une violence que même la presse people d’aujourd’hui n’oserait probablement pas. Dans cette atmosphère de rafle, quand tombe le 7 novembre la nouvelle du deuxième prix Nobel décerné à Marie Curie, cette fois en chimie, la presse française fait mine d’ignorer l’événement. De nos jours, Marie Curie, Pierre Curie et Paul Langevin sont réunis sous le même toit pour l’éternité : celui du Panthéon.

Lynchée par la presse nationaliste française, Marie Curie reçoit le soutien de son ami… Albert Einstein – © The Collected Papers of Albert Einstein / Princeton University Press

Maria Skłodowska-Curie est morte d’une leucémie en 1934 dans un sanatorium des Alpes. Elle a d’abord été enterrée au cimetière de Sceaux dans la banlieue sud de Paris avant d’être transférée au Panthéon en 1995 sur décision de François Mitterrand. L’exhumation s’est déroulée sous la surveillance d’experts en protection contre la radioactivité puisque des dizaines d’années plus tard, le radium continuait à être perceptible sur son cercueil et celui de son mari.

Sur sa pierre tombale au Panthéon, il est inscrit « Maria Curie-Skłodowska » , un ordre des noms de famille qui étonne souvent les visiteurs polonais. En effet, Maria Skłodowska-Curie utilisait plusieurs signatures : Marie Curie, Madame Curie, Marie Curie-Skłodowska, Marie Skłodowska-Curie ou encore Madame Pierre Curie. Par exemple, le diplôme du prix Nobel de 1903 est signé Marie Curie tandis que sur celui de 1911 porte le nom de Marie Skłodowska-Curie. L’usage polonais veut que le nom de jeune fille apparaisse avant le nom de l’époux alors que c’est le contraire en France.

Tous ces endroits invitent à revivre le Paris de Maria Skłodowska-Curie. Dans un an, on pourra même voir une reconstitution sur grand écran avec le film de Marie Noëlle, qui fera débuter la biographie de l’héroïne en 1891 avec son arrivée à Paris. Maria Skłodowska-Curie prendra les traits de la belle Karolina Gruszka tandis que d’autres grands acteurs polonais comme Izabela Kuna (dans le rôle de la sœur de Maria, Bronia) ou Daniel Olbrychski seront aussi de la partie.

D’autres endroits liés à Maria Skłodowska-Curie

  • 13 rue des Sablons (actuellement 9 rue Pierre Curie), Sceaux

C’était la maison familiale de Pierre Curie. Maria Sklodowska-Curie s’y rendait souvent. Le lycée Marie-Curie est situé en proximité.

  • 6 rue du Chemin-de-Fer (actuellement 6 rue Jean Mascré), Sceaux

Après la mort de Pierre Curie, Maria Sklodowska-Curie y a résidé avec ses deux filles de 1907 à 1912. Elle est devenue veuve à trente-huit ans. Son beau-père s’est installé dans les dépendances de la maison, ce qui a permis à Sklodowska-Curie de retrouver une vie familiale.

  • 36 quai de Béthune, Paris (Île Saint-Louis)

Maria Sklodowska-Curie y a vécu de 1912 à 1934. Il reste une plaque commémorative sur l’immeuble.

Michał Jaworski – guide-conférencier national, auteur du guide touristique « Paris » (maison d’éditions polonaise SBM). Co-auteur du blog www.przewodnikparyz.blogspot.com. Il propose des visites guidées en polonais, français, anglais et italien à Paris et dans d’autres villes de France.

Ewa Krzątała-Jaworska – doctorante en science politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Passionnée par Paris et par la culture française, elle propose des balades sur Paris. Auteure du guide touristique « Paris » (maison d’éditions polonaise SBM). Co-auteur du blog www.przewodnikparyz.blogspot.com.

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