Relations Pologne-Israël : un exemple à suivre ?

La Pologne et Israël partagent un passé difficile mais ces deux pays ont réussi en quelques années à établir des relations solides et constructives. Des stéréotypes tenaces circulant entre ces deux États auraient pourtant pu entraver leur collaboration politique, économique et culturelle. Comment ont-ils surmonté cette lourde charge émotionnelle ?


Bien que l’État d’Israël naît officiellement en 1948, son histoire organique avec la Pologne est antérieure puisque parmi les colons qui s’installent en Palestine avant et plus encore après la Deuxième Guerre mondiale, beaucoup viennent de Pologne. Avant l’Holocauste, le pays abritait en effet l’une des plus grandes communautés juives du monde avec environ 3,5 millions de personnes.

Un deuxième facteur structurant à prendre en compte est que pendant toute la durée de la guerre froide, l’État polonais, pourtant officiellement souverain, n’a pas la pleine maîtrise de sa politique étrangère qui lui est dans une large mesure dictée par l’Union soviétique. C’est ainsi qu’en juillet 1947, Radio Moscou annonce la non participation de la Pologne au plan Marshall malgré l’intérêt manifeste que lui portait le gouvernement polonais.

Un an plus tard, la Pologne, comme l’URSS, soutient donc l’instauration de l’État d’Israël et fait partie des premiers pays à le reconnaître et établir avec lui des relations diplomatiques. Dans les mois qui suivent la déclaration d’indépendance de l’État hébreu (mai 1948), c’est à Varsovie que s’installe le 29 septembre 1948 la première mission diplomatique israélienne.

Cependant, dès le début des années 1950, les relations entre Israël et l’URSS se dégradent en raison d’une orientation de plus en plus pro-arabe de la diplomatie soviétique. Ce changement de cap est particulièrement sensible en 1956, lorsque Moscou prend le parti de l’Égypte contre la France, Israël et le Royaume-Uni dans la crise de Suez. Les pays du bloc socialiste, Pologne comprise, doivent alors s’aligner sur la nouvelle direction impulsée par l’URSS.

En outre, des actions antisémites se produisent dans plusieurs États du bloc de l’Est. L’exemple le plus célèbre est sans doute le « complot des blouses blanches » , une affaire montée par le régime stalinien pour écarter de possibles rivaux. En Pologne, la rhétorique antisémite est parfois aussi utilisée pour tenter de donner au parti communiste au pouvoir une légitimité qui lui fait cruellement défaut. En conséquence, l’émigration des Juifs polonais vers Israël se poursuit : à la fin des années 1950, ils sont 40 000 à avoir quitté le pays.

La guerre des Six Jours, début d’un gel de vingt ans des relations polono-israéliennes

La rupture la plus profonde n’intervient toutefois qu’en 1967, au moment de la guerre des Six Jours. Sous la pression de l’URSS, l’ensemble des pays du bloc de l’Est – à l’exception de la Roumanie – rompt ses relations diplomatiques avec Israël en signe de soutien aux pays arabes. Cette décision, rare et lourde de conséquences dans l’histoire des relations internationales, gèle les contacts entre la Pologne et Israël pendant près de vingt ans.

Avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en URSS en 1985, la discipline imposée par Moscou aux pays satellites se détend. La Pologne est le premier pays du bloc à en profiter pour entamer un travail de normalisation : dès 1986, de timides contacts sont pris via des bureaux de représentation d’intérêts installés dans les capitales polonaise et israélienne.

Le plein rétablissement des liens n’intervient cependant qu’après le retour de la démocratie en Pologne en 1989. Après la Hongrie et la Tchécoslovaquie, la Pologne restaure ses relations diplomatiques avec Israël le 27 février 1990. Un an plus tard, le président polonais fraîchement élu, Lech Wałęsa, fait une visite en Israël et prononce un discours mémorable devant la Knesset, le Parlement israélien. En présentant des excuses officielles pour l’antisémitisme polonais et ses conséquences, il facilite la réconciliation entre les deux pays et pose les bases pour une coopération nouvelle. Au niveau de la société civile, l’ouverture en 1991 de lignes aériennes régulières entre Varsovie et Tel-Aviv favorise les échanges et le tourisme [1].

Lech Wałęsa sur le point de prendre la parole à la Knesset, 20 mai 1991

Le mouvement initié par Lech Wałęsa sera poursuivi sans interruption par les dirigeants polonais suivants, quelle que soit leur appartenance partisane. Par exemple, en 2008, lors du soixante-cinquième anniversaire de l’insurrection du ghetto juif de Varsovie, les présidents Lech Kaczyński et Shimon Peres ont conjointement conduit les cérémonies. Une étape supplémentaire est franchie en 2011 lorsque les Premiers ministres Donald Tusk et Benjamin Netanyahou décident d’organiser chaque année des consultations intergouvernementales afin de discuter de sujets d’intérêt commun. Pour la Pologne, un tel niveau de coopération ne se retrouve qu’avec l’Allemagne et la France. Cette initiative fait bien sûr penser au modèle de réconciliation franco-allemande.

La Pologne, meilleure alliée d’Israël en Europe ?

Outre ces visites et rencontres à forte teneur symbolique, la Pologne défend dans de nombreux dossiers les positions israéliennes, au point que certains la qualifient de meilleur ami d’Israël en Europe. Ainsi, en 2009, la délégation polonaise auprès de l’Organisation des Nations Unies émet un vote négatif sur les conclusions du rapport Goldstone, très critique à l’égard de l’opération Plomb durci menée par l’armée israélienne dans la bande de Gaza. De la même façon, la Pologne a toujours tenu un discours très ferme sur le thème du programme nucléaire iranien. Cette attitude de soutien à Israël bénéficie au demeurant d’un très large consensus dans la classe politique polonaise.

C’est toutefois au sein de l’Union européenne que la Pologne peut le mieux jouer son rôle de meilleure alliée d’Israël et Tel Aviv l’a bien compris. Par exemple, une conférence sur le conflit israélo-palestinien organisée au Parlement européen en août 2007 a été critiquée par de nombreux députés polonais – dont le célèbre Bronisław Geremek – de différents partis car elle ne prenait en considération que les arguments d’un seul camp. Du point de vue d’Israël, la Pologne exerce donc un certain contre-poids face aux politiques jugées pro-palestiniennes d’autres États membres.

L’amélioration des relations polono-israéliennes ne se limite pas à la sphère diplomatique et politique. Dans le secteur économique, les échanges sont en forte augmentation : les exportations polonaises vers Israël ont plus que doublé de 2006 à 2011 en passant de 110 à 239 millions de dollars (boissons, viandes, équipements électroniques) tandis que les importations polonaises provenant d’Israël s’élevaient en 2011 à 247 millions de dollars (télécommunications et chimie). Les investissements israéliens en Pologne sont aussi de plus en plus fréquents (construction, en particulier d’infrastructures routières, et pharmacie) mais l’inverse reste encore relativement rare.

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Dans le domaine militaire, les deux armées mènent des exercices communs, notamment de type aérien, et il existe plusieurs accords entre les deux industries de défense. Ces contrats sont cependant peu médiatisés. Les riches échanges économiques et militaires s’accompagnent d’une coopération scientifique poussée mais qui n’a pas encore atteint son plein potentiel alors qu’Israël est dans de nombreux disciplines (génétique, agriculture, optique…) parmi les leaders mondiaux. En novembre 2013, une lettre d’intention a donc été signée entre les ministères polonais et israélien pour poursuivre leurs efforts en la matière.

Il convient d’ajouter à cet inventaire les échanges entre jeunes des deux pays qui se sont intensifiés grâce au soutien des autorités politiques. Associations, ministères de l’Éducation, municipalités ou musées sont à l’origine d’une foule d’initiatives qui permettent aux jeunes de mieux se connaître et de combattre les préjugés. En 2010, ce sont par exemple 15 000 jeunes Israéliens qui sont allés à la rencontre d’élèves polonais, un niveau de coopération sans équivalent pour Israël dans ce domaine. La place particulière de la Pologne en Israël a aussi été soulignée lors de « l’Année culturelle polonaise » d’avril 2008 à juin 2009. Durant cette période, plus de 140 projets ont été présentés dans les villes israéliennes et une centaine de manifestations organisées en Pologne afin de redécouvrir la culture juive.

Une diplomatie de la « casserole »

De manière plus anecdotique mais révélatrice du dynamisme des relations culturelles entre les deux pays, une « Semaine de la cuisine polonaise » a connu un grand succès à Tel Aviv, Jérusalem ou encore Haïfa en novembre 2013. Des cuisiniers et experts culinaires polonais sont venus exposer aux Israéliens la cuisine contemporaine polonaise afin de combattre certains clichés négatifs et ont fait salle comble dans de nombreux bars, restaurants ou pâtisseries, au point qu’une deuxième édition élargie aura lieu en novembre 2014. La plupart de ces manifestations bénéficient d’un fort soutien de l’Institut polonais de Tel Aviv qui joue un rôle capital dans les relations culturelles entre les deux pays depuis son inauguration en 2000.

Les deux États et leurs populations semblent donc avoir réussi, malgré le poids du passé, à établir des relations florissantes sur tous les plans. Il est vrai que si, d’un côté, la Pologne demeure le « pays du génocide » selon les termes de l’intellectuel Adam Michnik, de l’autre, les Juifs polonais ont vécu en paix et dans un climat de relative tolérance pendant des siècles (voir l’article de Dorota Padzik sur le sujet).

En outre, la Pologne est bel et bien l’un des « berceaux » d’Israël. Une rencontre entre les délégations gouvernementales des deux pays à la fin des années 40 pouvait probablement se dérouler en polonais et sans traducteur tant la population israélienne était irriguée par l’exode des Juifs polonais.

Tous les différends historiques ne sont cependant pas résolus, par exemple autour de la restitution des propriétés confisquées et de l’indemnisation des victimes de la Shoah ou de leurs descendants. Certaines tensions trouvent leur origine dans des questions plus récentes comme la tentative récente des autorités polonaises d’interdire l’abattage rituel au nom de la défense du bien-être des animaux. Le dossier avait pris une telle ampleur qu’il avait été inscrit au programme de la visite du président polonais en Israël en novembre 2013.

De façon générale, le bilan des relations polono-israéliennes sur les vingt-cinq dernières années pourrait laisser penser que le partenariat est asymétrique et que la Pologne, soucieuse d’éviter tout soupçon d’antisémitisme, produit l’essentiel des efforts alors qu’Israël ne la considère pas comme une priorité stratégique. Néanmoins, le spectaculaire développement de cette coopération, après les atrocités de la Deuxième Guerre mondiale et le demi-siècle passé dans le congélateur du bloc de l’Est, n’en est pas moins impressionnant et peut donc sans complexe prétendre au rang d’exemple pour d’autres pays au passé commun à la fois si intime et si douloureux.

[1] En 2008, 150 000 Polonais (5e contingent européen) ont visité Israël. Ce sont 78 000 Israéliens qui avaient visité la Pologne un an plus tôt.

Un commentaire

  1. Puisque vous vous sentez responsable de leur malheur pourquoi vous ne leur donnez pas une partie du territoire que vous avez volez a l Allemagne?
    Si vous étiez des justes vous ne soutiendriez pas des colons çad des colonisateurs qui vole la terre des palestiniens et la Pologne soutient cela quelle honnêteté……

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