Réfugiés syriens : un défi pour toute l’Union européenne

On pense la Pologne avant tout préoccupée par son voisinage immédiat et au premier chef, par l’Ukraine. L’intégration progressive au niveau européen des politiques d’asile et d’immigration contribue cependant à élargir son horizon à des régions où elle n’était historiquement que peu engagée. Une évolution également sensible dans la société civile, comme l’atteste le soutien apporté aux réfugiés syriens par l’Association d’intervention juridique.


(article d’Anna Trylińska publié dans le numéro 11 de notre revue partenaire W Punkt)

Dans la vague du printemps arabe qui a renversé les régimes en place jusqu’alors en Libye ou en Égypte, la première révolte contre les forces du président Bachar al-Assad éclate en 2011 : c’est cette date qui marque le début de la guerre civile en Syrie. Les Syriens ont dès lors commencé à fuir en masse vers l’Europe ou les États frontaliers à la recherche d’assistance. Toutefois, ce n’est qu’à la fin de l’année 2012 que la communauté internationale a accepté de qualifier la situation de « conflit interne » et de généraliser de la sorte l’exercice du droit d’asile. Ce conflit dure jusqu’à aujourd’hui.

Un nombre de victimes difficile à estimer

En juillet 2013, le porte-parole du haut-commissaire des Nations Unies pour les droits de l’Homme (UNHCHR) déclarait que l’ONU cesserait de mettre à jour le décompte des victimes du conflit syrien car elle ne disposait pas de moyens pour évaluer la situation sur place ni vérifier les informations reçues. Selon des statistiques non officielles, le conflit aurait d’ores et déjà fait environ 220 000 morts.

Le nombre de réfugiés syriens recueillis par les pays européens est, quant à lui, sans commune mesure avec l’échelle du problème. D’après un rapport d’Amnesty International, les États de l’Union européenne ne reçoivent que 0,5% de l’ensemble des personnes en fuite. Plus de deux millions de Syriens sont restés dans les pays voisins, pourtant plus pauvres, comme la Jordanie, le Liban ou la Turquie.

La Pologne ne leur a pas officiellement proposé de possibilité d’accueil. Les Syriens qui ont réussi à venir, de façon plus ou moins légale, ont le plus souvent dû emprunter la voie aérienne ou franchir la « ligne verte » séparant la Turquie de la Bulgarie. La Pologne elle-même n’est généralement qu’un pays de transit vers l’Allemagne ou la Suède où habitent déjà d’autres membres de leur famille.

La « ligne verte » entre la Bulgarie et la Turquie, frontière extérieure de l’Union européenne – © Focus Information Agency

En vertu du droit européen, en particulier le règlement Dublin III, c’est le pays où a été déposée la demande d’asile qui est responsable de l’examen du dossier et de la décision à rendre. La Pologne a ainsi reçu l’an dernier plus de 15 000 requêtes, un record auquel les Syriens ne contribuent pourtant que peu. Dans leur cas, la réponse de l’administration est en majorité positive et leur attribue donc une protection.

Une aide insuffisante et des emplois rares

Les demandeurs d’asile ont le droit de recevoir une aide pendant la période d’examen de leur dossier. Elle leur assure une couverture médicale et sociale ainsi qu’un accès à un centre d’hébergement qui offre le gîte et le couvert. En Pologne, cinq voïvodies (régions) sont équipées de telles structures, concentrées en particulier en Mazovie (région de Varsovie) et dans la voïvodie de Lublin (est du pays). Les étrangers qui préfèrent habiter de façon autonome reçoivent à la place une petite somme d’argent qui ne suffit cependant pas à couvrir les dépenses courantes.

En pratique, les demandeurs d’asile vivent généralement à plusieurs dans une chambre et sont limités à des emplois faiblement rémunérateurs. Ils sont aussi souvent victimes d’abus de la part des employeurs. À l’issue de la période d’examen, l’attribution d’une des formes de protection internationale (statut de réfugié ou protection subsidiaire) ouvre le droit à une aide à l’intégration qui couvre entre autres une assurance maladie et une assistance sociale. Elle est attribuée pour une durée d’un an maximum : par la suite, l’étranger doit être prêt à mener une vie autonome dans la société polonaise.

La réalité est toutefois très différente. L’aide financière reçue pendant la période d’examen de la demande de protection internationale ou d’aide à l’intégration est si faible qu’elle ne permet que de survivre. Les Syriens cherchent pourtant activement du travail et s’adressent en ce sens aux agences de l’emploi et aux associations. Ces visites constituent néanmoins avant tout une formalité, faute d’offre disponible. Les conseillers ne peuvent que croiser les bras et leur dire que les Polonais non plus n’ont pas de travail.

La situation des étrangers se dégrade à la fin de la phase d’accompagnement. Laissés à eux-mêmes, ils décident souvent de quitter la Pologne pour chercher un travail dans d’autres pays de l’Union européenne. C’est par exemple le cas de Walid, qui se prépare à partir pour l’Allemagne avec son épouse et ses deux jeunes enfants. Il y a trouvé un emploi qui lui permettra d’entretenir sa famille de quatre personnes sans devoir bénéficier d’une aide sociale. Des connaissances de Walid qui habitent en Pologne avec leurs parents considèrent aussi l’option du départ car l’aide reçue est insuffisante et ils ne trouvent pas de travail.

Un droit au regroupement familial difficile à exercer

L’attribution du statut de réfugié ou de la protection subsidiaire est le début d’une nouvelle vie dans un pays à la culture radicalement différente. Cela n’est pas facile, surtout pour ceux qui ont dû laisser leur famille dans des régions touchées par le conflit. Certains Syriens qui ont obtenu en Pologne une protection internationale sont ainsi venus seuls tandis que des membres de leur famille sont restés en Syrie ou dans des pays frontaliers. Ils ont le droit de faire les venir en Pologne au titre du regroupement familial. De plus, pendant les six premiers mois suivant l’attribution de la protection internationale, l’étranger n’est pas obligé de prouver qu’il possède assez de ressources financières pour couvrir les besoins de sa famille.

Cependant, la demande de séjour temporaire pour un membre de la famille pose d’autres problèmes. Tout d’abord, il est nécessaire de présenter les documents de voyage des membres de la famille habitant en Syrie ou dans les États voisins. Du fait du caractère dysfonctionnel de l’État syrien, l’émission de tels titres avoisine le miracle. Or, sans eux, impossible de quitter le pays ou de demander un visa, par exemple pour exercer le droit au regroupement familial. Quand les Syriens entendent parler de l’obligation de présenter des titres de voyage, ils n’en croient pas leurs oreilles : « comment peut-on obtenir de tels documents quand tout a été détruit ? » . Comment les conjoints ou les enfants abrités dans des camps pour réfugiés peuvent obtenir ces titres ?

Dans le cas où les membres de la famille possèdent néanmoins ces documents, ils doivent affronter un autre obstacle : les frais de dossier liés aux demandes de visa, de permis de séjour ou bien aux services consulaires. La définition même de famille et de membre de la famille génère des difficultés d’un autre type. Le droit polonais ne reconnaissant que les conjoints et les enfants mineurs, il est particulièrement difficile de faire venir ses parents ou ses enfants majeurs.

Cecilia Malmström, ancien commissaire européen aux Affaires intérieures, experte pour les questions migratoires et favorable à la création de « visas humanitaires » – © Union européenne

Moustapha est précisément dans cette situation. Il est venu en Pologne seul en laissant en Syrie son épouse et ses deux filles, étudiantes en commerce international. Sa femme a le droit de le rejoindre en Pologne au titre du regroupement familial, mais pas ses enfants qui sont déjà majeurs. Moustapha ne comprend pas cette règle : « Puisque mes filles ne sont pas mariées, elles sont toujours sous ma responsabilité, ce sont mes enfants. Elles ne peuvent pas rester seules. » La femme de Moustapha craint de les abandonner, c’est pourquoi elles sont toutes les trois toujours en Syrie et n’ont pas reçu de visa pour la Pologne.

Pas de visa humanitaire

Les Syriens n’ont pas accès au visa humanitaire. Ce type de document est émis pour des raisons humanitaires, en fonction de l’intérêt de l’État d’accueil ou d’obligations internationales. La Pologne n’y est pas soumise. Interrogés à ce sujet, les consulats polonais répondent le plus souvent : « chaque cas est étudié de façon individuelle. Il faut cependant garder à l’esprit l’importante menace migratoire » qui peut être interprétée comme la crainte d’un afflux d’étrangers.

Les Syriens font également face à d’insurmontables difficultés pour obtenir un visa pour études ou un permis de travail. L’attribution d’un visa humanitaire est donc recommandée par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) mais les États membres de l’Union européenne sont réticents à ouvrir leurs frontières. Seuls quelques-uns ont exprimé leur accord pour accueillir des Syriens, notamment l’Allemagne (5 000 places) et l’Autriche (500 places), en plus des réfugiés reçus selon la procédure de demande d’asile – la France admettra pour sa part 500 personnes dans le cadre d’un programme de « réinstallation » (NDT).

L’ancien commissaire européen aux Affaires intérieures, Cecilia Malmström (NDT : elle est en charge du Commerce depuis le 1er novembre 2014), a aussi encouragé les États membres à accorder des visas humanitaires. Selon elle, ceci permettrait de diminuer le nombre de victimes parmi ceux qui cherchent par tous les moyens à rejoindre l’Europe pour demander une protection internationale – comme lors de la catastrophe de Lampedusa en octobre 2013 (NDT). Le problème demeure à ce jour irrésolu.

NB : les prénoms des personnes interrogées ont été changés.

Laisser un commentaire