Pologne : réformer l’UE pour conserver le statu quo

« Il faut que tout change pour que rien ne change », faisait dire à Tancredi le prince de Lampedusa dans son célèbre Guépard. C’est peu ou prou l’idée directrice de la réforme de l’Union européenne à laquelle aspire la Pologne du parti ultra-conservateur Droit et justice.

On imagine difficilement un conseiller diplomatique de l’Élysée en exercice accorder à des media des entretiens en son nom propre, et encore moins publier un livre sur un sujet d’actualité – quand trouverait-il d’ailleurs le temps de l’écrire ? C’est pourtant ce que fait Krzysztof Szczerski, chef de cabinet et secrétaire d’État en charge des affaires étrangères à la chancellerie du président de la République de Pologne. Son dernier ouvrage, intitulé « l’Utopie européenne », a pour ambition de constituer une « initiative polonaise de réparation » face à la « crise de l’intégration ».

Alors que la Pologne ne cesse de réclamer, depuis l’arrivée au pouvoir en 2015 du parti ultra-conservateur Droit et justice (PiS), une réforme des traités communautaires, il est utile de s’intéresser aux motivations qui poussent les autorités polonaises à ouvrir cette boîte de Pandore et aux changements qu’elles désirent apporter au fonctionnement de l’Union européenne, sur le point de célébrer dans une atmosphère tendue le 60e anniversaire de la signature des traités de Rome.

Afin de convaincre ses lecteurs de l’impérieuse nécessité d’une réforme en profondeur de l’UE, K. Szczerski commence par établir un diagnostic particulièrement sombre de l’état de l’Union. La crise dans laquelle est plongée l’UE depuis des années serait inédite en raison de sa nature « pluridimensionnelle » – le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker avait dans le même esprit popularisé l’année dernière le terme de « polycrise » – et de l’absence totale de succès récent capable de légitimer l’action de l’Union dans l’opinion publique.

Pour l’auteur, la première des tâches des pouvoirs publics est d’assurer la sécurité physique et matérielle de la population. Au niveau de l’UE, les mécanismes d’intégration auraient forcé les États à « baisser leurs défenses immunitaires propres » sans leur substituer de forme de sécurité collective accrue. L’Union aurait ainsi échoué à protéger les citoyens de la crise financière venue des États-Unis, puis de la crise migratoire.

De plus, au lieu d’être synonyme de liberté, l’UE aurait adopté un caractère de plus en plus répressif qui se traduit « par des interdits et des ordres bureaucratiques », de sorte qu’elle aurait perdu la confiance de ses citoyens, comme le démontreraient les résultats négatifs des referenda menés aux Pays-Bas en avril 2016 sur la ratification de l’accord d’association UE-Ukraine et, deux mois plus tard, au Royaume-Uni sur le maintien de l’appartenance à l’Union.

C’est tout particulièrement le Brexit, « ultime signal d’alarme », qui encourage K. Szczerski à affirmer que « nous sommes témoins d’une rupture avec un certain modèle d’intégration » et que « c’est peut-être le dernier moment pour sauver l’unité européenne, du moins dans sa forme actuelle – l’UE ». Il s’empresse cependant d’ajouter que « la fin [de ce modèle d’intégration] ne [l’]inquiète pas, car [il le] juge erroné ».

« Un modèle d’intégration erroné »

L’étape suivante du raisonnement consiste en un long réquisitoire dont l’Union européenne (« Bruxelles ») n’est pas en réalité le principal accusé. C’est « l’Ouest », entendu dans le livre comme les pays de la « vieille Europe » situés à l’ouest du continent, qui concentre le feu des violentes critiques de l’auteur. Cette « haine de l’Occident », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Jean Zigler, peut paraître surprenant de la part d’un politologue formé à l’étranger et parlant couramment l’anglais et le français – des traits rares parmi les responsables politiques proches du PiS. Pourtant, comme on va le voir, les similitudes avec le discours de certains pays du Sud ne s’arrêtent pas au ton.

La première charge conduite par K. Szczerski contre les « pays occidentaux » se déroule sur le plan historique. Comme beaucoup d’autres Polonais, l’auteur reproche à l’Ouest de « ne vouloir rien savoir ni se souvenir du rôle joué par la Pologne sur notre continent, dans son intérêt propre comme dans celui de l’Europe ». Il rappelle à cet égard la bataille de Legnica de 1241, la rupture du siège de Vienne de 1683 et le « miracle de la Vistule » de 1920, au cours desquels les Polonais ont stoppé les invasions respectives des Mongols, des Turcs et des Soviétiques en route vers l’Ouest. Si les Occidentaux ne faisaient pas preuve d’une telle amnésie, « ils nous montreraient une gratitude et un respect plus forts, tandis que nos droits à co-gouverner l’Europe seraient beaucoup plus grands », estime le conseiller diplomatique du président.

La deuxième attaque prend place sur le terrain idéologique. K. Szczerski considère en effet que « l’idéologie très agressive de la gauche libérale, surtout dans les sphères des media, de la culture, et de l’éducation », a amené les nations européennes à « rompre avec la tradition chrétienne du Vieux Continent et à s’éloigner de leur identité propre. » Cette idéologie se manifeste notamment dans l’hostilité à la religion, le féminisme, la reconnaissance des droits des minorités sexuelles, la « genderisation » ou encore la « politique multiculturelle ».

Devenue progresssivement dominante à l’Ouest après 1968, elle aurait en outre été imposée à l’Est dans les années 1990 à travers une politique de « rééducation sociale dans les pays en voie de libération [NDA : du joug de l’URSS] : rachats éclair de media, financement de fondations et formation de “nouvelles élites” dans l’esprit du “politiquement correct” ».

Face à la chute du rideau de fer, l’« ambivalence » de l’attitude de l’Ouest, « partagée entre joie et inquiétude », n’aurait pas seulement été causée par la « peur du déferlement de hordes d’ouvriers affamés et de voleurs » mais aussi par « le nationalisme et le conservatisme supposés de la deuxième Europe ». Considérés comme des signes d’« arriération », ces caractéristiques, qui désigneraient en réalité respectivement « l’attachement à l’idée nationale » et « la réticence à l’idée de société ouverte », ne seraient donc en rien condamnables ni même inférieures aux valeurs de l’Europe occidentale.

L’« occidentalisation de l’Europe centrale et orientale » se serait aussi matérialisée dans le domaine économique par l’imposition d’une politique de privatisation à grande échelle et d’ouverture commerciale qui a bénéficié aux industries de l’Ouest, plus modernes et plus compétitives. Ce schéma a « perpétué une situation de domination extérieure sur la région », avec cette différence que les donneurs d’ordre ne se trouvent désormais plus à Moscou mais à Berlin, Paris ou Bruxelles.

L’UE comme instrument de perpétuation de la domination de l’Occident

Une fois ces éléments posés, K. Szczerski analyse la politique de l’UE comme la continuation de ces efforts de domination de l’Europe centrale et orientale par l’Occident. La multiplication des « interdictions et des obligations » et l’« émergence d’une autorité disciplinaire centrale » chargée de les faire respecter auraient abouti à l’abandon progressif du principe de coopération loyale entre États libres, égaux et souverains au profit d’une « hiérarchisation entre pays » qui laisse plus de latitude d’action aux forts qu’aux faibles.

Ce phénomène se serait accentué avec l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne, qui a renforcé le rôle du Conseil européen tandis que « la Commission européenne n’a jamais été aussi faible d’un point de vue institutionnel ». L’auteur admet que le traité de Lisbonne a également eu pour effet de donner plus de pouvoir au Parlement européen, mais il ne lui reconnaît pas de légitimité politique suffisante en raison d’une faible assise électorale réelle et de l’absence de « communauté politique supranationale active ».

En outre, la « politisation » de l’UE, visible par exemple dans l’adoption du système des spitzenkandidaten pour la désignation du président de la Commission européenne, aurait conforté l’entente entre certains États au Conseil européen et les principaux groupes politiques représentés au Parlement européen. Il est vrai que le groupe des Conservateurs et réformistes européens, qui rassemble notamment les députés européens du PiS et les Tories britanniques, deviendra tout à fait marginal une fois le Brexit acté et les élus du Royaume-Uni mis à la porte du Parlement de Strasbourg.

Cela conduit K. Szczerski à considérer que « le traité de Lisbonne, au lieu d’apporter plus de coopération communautaire, a de facto transformé l’Union en concert des nations » avec, dans un nombre croissant de domaines, un recours accru aux mécanismes de décision intergouvernementaux. Dans cette « Europe-entreprise » qui a remplacé l’« Europe communautaire, […] tous les pays ne bénéficient pas également du partage de souveraineté. Les plus faibles en abandonnent davantage, non pas pour le compte des institutions supranationales, mais aux mains des États membres plus puissants. »

En matière économique, la confiscation de l’UE par les grands États d’Europe occidentale serait à l’origine d’une inflation réglementaire, par exemple avec des normes sociales et environnementales inspirées par certains groupes d’intérêts voulant de la sorte limiter la concurrence provenant de l’est. Dans le même esprit, les règles encadrant l’attribution d’aides publiques sont accusées d’être plus handicapantes pour les pays de la région que « pour des économies plus grandes, plus riches et plus matures qui n’ont plus besoin de ces instruments ». Le droit européen aurait ainsi pour conséquence de « maintenir, voire de renforcer durablement et structurellement les inégalités entre États membres » tout en affaiblissant leur compétitivité vis-à-vis des pays tiers.

L’idéologie n’est pas non plus absente de la critique de K. Szczerski à l’encontre de l’UE. Les deux valeurs héritées de 1968 que seraient le « constructivisme » et le « libéralisme de gauche » auraient envahi telles des « virus » divers champs de l’intégration communautaire. Par exemple, c’est le « constructivisme économique » qui aurait encouragé la création de projets comme le marché unique et la zone euro, définis de manière téléologique en dépit de la réalité.

Pour sa part, « l’élite bruxelloise ne comprend[rait] rien des problèmes des autres habitants, citoyens ordinaires de l’UE », car dans sa « cage dorée », elle jouit de « salaires élevés » pour un « travail quotidien monotone et très standardisé » sans endosser de responsabilité alors qu’elle prend des « décisions essentielles pour des nations entières ». Or, les fonctionnaires européens seraient « coupés de leur culture d’origine », marqués par un « sentiment permanent de provisoire » et seraient « dépourvus de limites morales ».

En dépit du « recul de l’intégration européenne dans tous les domaines » et de leur « éloignement de la vie des Européens ordinaires », ils n’auraient d’autre réponse à la crise que « plus d’Europe » car ils seraient avant tout « matériellement intéressés à la survie de l’UE ». Aussi l’Union « régule-t-elle de plus en plus et s’ingère davantage, prononce des jugements et donne des leçons » alors qu’elle est « de plus en plus étrangère et mal perçue ». De cette façon, « les élites politiques du noyau européen […] ne font qu’approfondir la crise et créent de nouveaux foyers d’incendie ».

Un programme de « retour aux sources de l’intégration »

K. Szczerski, qui considère malgré tout que la préservation de « l’unité européenne est dans l’intérêt de la Pologne », expose un programme « alternatif », celui d’une « Europe des nations libres et des États égaux » qui parviendrait à « combiner caractère communautaire et maintien de la souveraineté étatique » en « renouant avec les racines du processsus d’intégration européenne ».

Le premier pilier de ce plan consiste à « restaurer la confiance en la politique communautaire en redonnant aux citoyens un sentiment de contrôle sur les décisions prises à Bruxelles ». Un tel contrôle ne peut être effectué que par les « institutions démocratiques nationales » car « aujourd’hui, la démocratie en Europe ne peut réellement fonctionner qu’au niveau et à l’intérieur des États nations ». De plus, compte tenu de la nature de l’UE, « communauté volontaire créée par des nations libres et des États égaux, […] les institutions devraient seulement remplir vis-à-vis d’eux un rôle de serviteur, conformément à [une] règle de subsidiarité » interprétée de façon détournée par l’auteur.

Concrètement, K. Szczerski appelle à un renforcement du rôle des parlements nationaux et un usage plus fréquent des referenda, tandis qu’il veut retirer à la Commission et au Parlement européens la possibilité de « s’ingérer dans l’ordre juridique interne des États membres sur des questions ne relevant pas de compétence exclusive de l’UE » – une allusion très claire à la procédure de sauvegarde de l’État de droit ouverte par la Commission et débattue au Parlement de Strasbourg en lien avec l’accaparement du Tribunal constitutionnel polonais par l’actuelle majorité parlementaire au mépris des règles de droit et des principes démocratiques.

L’auteur estime aussi qu’il est nécessaire de « revenir à une application stricte de la règle de subsidiarité et dans les deux sens, c’est-à-dire en donnant la possibilité aux États membres de reprendre les compétences confiées aux organes supranationaux ». Enfin, « en l’absence d’exemple réussi d’application d’instruments démocratiques dans la gouvernance d’un système international », K. Szczerski explique que l’unique moyen de rendre démocratique le processus décisionnel de l’UE est de restaurer le vote à l’unanimité, sur le modèle du liberum veto qui avait cours à l’époque de la République des Deux Nations polono-lituanienne (1569–1795). De cette façon, « toute la communauté peut s’identifier avec le résultat du processsus d’élaboration du droit », dans le respect de la liberté et de l’autonomie de tous les participants, y compris ceux plus faibles.

À propos du contenu des politiques publiques européennes, l’auteur juge qu’il faut « débureaucratiser l’UE » et accroître à la fois les libertés et la sécurité en son sein. Cela passe par l’adoption d’une « grande Charte des libertés », qui remplacerait avantageusement la Charte des droits fondamentaux, ainsi que par la défense du droit des pays plus pauvres de continuer à disposer de leurs propres outils de politique économique, notamment en matière monétaire, fiscale, sociale et environnementale. Ils pourraient de la sorte conserver des avantages comparatifs – une manière élégante de désigner des pratiques de dumping – susceptibles de les aider à combler leur retard de développement.

Une « communauté d’aspirations » au centre de l’Europe

K. Szczerski est en effet convaincu que dans les situations de concurrence non entravée, le dynamisme propre à la « communauté d’aspirations formée par les nations ambitieuses de la région située entre la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire, qui ont encore la gnac parce qu’elles désirent rattraper les années perdues dans le camp soviétique », la met en position de force sur le marché européen. Reconnaissant que cette construction bénéficie à la Pologne comme au reste de la région, il veut néanmoins s’en tenir au « marché commun », entendu comme espace d’intégration négative, de dérégulation et de concurrence, et refuse le « marché unique d’inspiration constructiviste, reposant sur de nombreuses réglementations absurdes qui figurent parmi les causes de la stagnation de l’économie européenne ».

En termes de structures, l’auteur considère qu’« en raison de sa taille et de son emplacement, la Pologne devrait constituer un centre d’intégration distinct pour sa région ainsi que pour les économies actives en dehors de la zone euro et pour d’autres alliances politiques de circonstance ». Outre la « gnac » dont il a été question plus haut, K. Szczerski perçoit un autre trait commun aux pays d’Europe centrale et orientale : la nécessité de « cesser de singer l’Occident » et l’impératif de renouer avec l’exemple suivi au cours de l’entre-deux-guerres, lorsque les États renaissants de la région avaient su allier modernisation et recherche d’une « voie distincte » nationale alors que « les élites d’après 1989 ont considéré l’autonomie comme un fardeau et non comme une ressource ». Ce faisant, ils ont contribué à donner aux relations est-ouest une structure de type « centre-périphérie », marquée par « le péché du modèle néocolonial ».

Sans prétendre au titre de « projet géopolitique » ou d’« alternative à l’intégration européenne », la politique de renforcement de l’autonomie politique de la région doit servir à empêcher la réalisation des scenarii de « verticalisation de l’UE » et de construction d’Europe à deux vitesses. L’auteur est en effet conscient que dans ce deuxième cas de figure, « les pays d’Europe centrale seront confrontés à un dilemme : soit rejoindre le cercle intérieur, quitte à sacrifier les relations régionales ; soit demeurer en périphérie dans un état de déprivation politico-économique ».

Cette Union « polycentrique » doit « définitivement mettre fin à la division historique entre ancienne et nouvelle Europe, et en même temps enraciner encore plus profondément la région dans la communauté européenne et transatlantique. » K. Szczerski insiste sur le fait que la Pologne, « clé de voûte naturelle d’un groupe de coordination centre-européen au sein de l’UE », tient à conserver des institutions, un budget et un droit communs à l’ensemble de l’Union.

Plus généralement, il affime « ne pas vouloir défaire les liens rattachant la Pologne dans les structures structures interétatiques actuelles, qu’elles soient régionales, européennes ou globales. Il est évident que nous bénéficions de ces appartenances. Notre tâche est de maintenir notre souveraineté dans cet environnement. » Même sur le plan de la défense, en dépit de la menace russe et des incertitudes créées par l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, K. Szczerski ne voit pas d’autre rôle pour l’Europe que celui d’un « partenaire loyal pour l’OTAN en matière de sécurité. L’UE ne remplacera jamais une alliance militaire dure, d’autant qu’elle n’en a pas le besoin. L’Europe est protégée par l’Alliance atlantique et cela devrait demeurer ainsi. »

« Réévangéliser l’Europe »

Enfin, sur le plan idéologique, l’auteur restreint le choix à deux variantes : l’UE peut opter soit pour la neutralité, s’abstenant alors d’intervenir dans les questions sociales et sociétales, soit pour « le retour aux racines de notre civilisation, à savoir la philosophie grecque, le droit romain et la chrétienté. […] Une majorité de Polonais ne se sont pas laissés tromper [par l’idée que] pour être moderne, il fa[llait] devenir une société multiculturelle, athéiste, dépourvue de liens familiaux et très libérale sur le plan des mœurs ».

L’échec de cette « utopie de création d’un nouvel Européen selon les expérimentations gauchistes » démontrerait a contrario pourquoi le modèle polonais serait le « futur de l’Europe », qui doit pour survivre « se sentir intérieurement forte de sa civilisation et de son dynamisme ». Les références au messianisme polonais sont de fait nombreuses dans le livre, et l’auteur n’hésite pas à confier « avoir même l’impression que de nombreux pays nous attendent, attendent la patrie de saint Jean-Paul II pour montrer de nouveau la voie conduisant à l’unité spirituelle, au respect des patries et des traditions. »

En effet, face au « constat de la chute spirituelle de l’Europe contemporaine », « [les Polonais] ne devraient ni se refermer sur eux-mêmes et se considérer supérieurs à cette dégringolade, ni rechercher de faux alliés parmi ceux qui se battent [également] contre l’Europe, mais [dont le but réel est] nous pousser dans leurs filets. La Pologne est et devrait rester une partie de la sphère latine et occidentale de civilisation et de foi. Nous avons des devoirs de soin envers l’Occident car nous en faisons partie. »

Dans cet esprit de « réévangélisation de l’Europe », K. Szczerski appelle même à la création d’un « passeport catholique » afin que « les Polonais qui quitteraient leur patrie pour aller dans les pays athées d’Europe de l’ouest ne cèdent pas aux modes intellectuelles gauchisantes de là-bas, mais restent fidèles à Dieu et à la Pologne. »

Un plan B en cas de disparition de l’UE

Toutefois, il est conscient du résultat incertain de cette démarche et donc, in fine, de la survie de l’Union européenne. Ainsi lit-on en conclusion du livre que :

« l’Europe peut évidemment ne pas écouter la Pologne, elle peut évidemment ignorer les remèdes en provenance de la région centre-européenne, elle peut persister sur la voie d’une politique erronée et menée par une élite d’eurocrates bruxellois détachés de la réalité et se confortant eux-mêmes dans leur position. Elle peut le faire, mais cela ne durera pas. Il y aura une révolte sociale qui balaiera toutes ces institutions et mettra fin à l’intégration, ou bien il y aura sous une forme ou une autre une attaque extérieure qui détruira la sécurité européenne. Certains se leurrent en se disant qu’ils survivront à ce déluge et c’est pourquoi ils refusent d’ouvrir le débat sur l’avenir de l’Europe. Ils sont convaincus qu’au cas où, comme cela s’est produit par le passé, les envahisseurs ne prendront que la périphérie comme butin en laissant le cœur survivre d’une manière ou d’une autre. Ils se leurrent. »

C’est sans aucun doute là que le « réalisme européen » dont se réclame le PiS s’exprime de la plus façon la plus franche. K. Szczerski écrit noir sur blanc qu’« aujourd’hui, la Pologne ne devrait pas se concentrer sur les conditions d’adaptation aux exigences d’adhésion à l’entreprise fédéraliste européenne [dont la zone euro est l’une des facettes], mais plutôt miser sur le développement de son potentiel propre afin qu’elle puisse toujours se trouver en situation de choisir entre plusieurs modèles », y compris en dehors de l’UE « si elle cessait d’exister ou si l’adhésion n’était plus rentable ». Dans ce cas de figure extrême, la construction d’un bloc régional sous parapluie otanien, c’est-à-dire américain, permettrait d’« éviter le scenario du vide géopolitique ».

Parvenu au terme de l’ouvrage, le lecteur « occidental » pourra être frappé par la distance jusqu’alors insoupçonnée qui le sépare de la Pologne. Alors que les sondages d’opinion décrivent ce pays comme très euroenthousiaste et que les intellectuels polonais connus en France, au premier rang desquels le regretté Bronisław Geremek, donnent de leur nation une image profondément européenne, la vision exprimée par K. Szczerski ajoute à ce tableau deux éléments qui doivent amener à reconsidér la place de la Pologne en Europe.

Le premier est la grande similitude entre la rhétorique polonaise du ressentissement à l’égard de l’Occident et le discours de la Russie, mélange de reconnaissance historique inassouvie – pour la défense de l’Ouest en Pologne et la victoire sur le nazisme en Russie – ; de volonté de restauration de la fierté nationale après les humiliations des années 1990 ; et de sentiment de supériorité morale sur l’Occident « dégénéré », symbolisé par le drag queen autrichien Conchita Wurst, l’homosexualité, le multiculturalisme et le terrorisme islamique qui en serait prétendument le fruit.

Le second élément est l’attitude très « transactionnelle » de la Pologne vis-à-vis de la construction européenne. Les transferts financiers vers l’est seraient la matérialisation de la « solidarité européenne », mais l’adoption de l’euro ou tout autre projet d’intégration renforcée doit réussir le test d’un calcul coût-bénéfices. Si l’adhésion cesse d’être rentable, lit-on, la Pologne pourrait même envisager de quitter l’UE.

Ainsi, en dépit des références à la civilisation européenne, l’Union telle que la perçoit la Pologne gouvernée par le PiS se réduit à une « communauté d’intérêts » et ne constitue pas une « communauté de valeurs », et encore moins « de destin ». Dans cette perspective, la réforme institutionnelle que demandent les autorités polonaises actuelles vise avant tout à défendre le statu quo, c’est-à-dire un modèle d’intégration négative qui est parvenu dans une large mesure à réduire les entraves à la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux, avec relativement peu d’instruments d’intégration positive tels que l’harmonisation fiscale et sociale.

L’éventuelle restauration de la règle de vote à l’unanimité permettra en effet à la Pologne de bloquer de nombreuses réformes jugées défavorables, comme la révision de la directive sur le travail détaché, des règles encadrant le transport routier ou encore de la politique énergie-climat. Un statu quo qui, à l’Ouest, devient de moins en moins toléré par les États et leurs opinions publiques.

Ouvrage recensé : Krzysztof Szczerski, Utopia Europejska. Kryzys integracji i polska inicjatywa naprawy, Cracovie, Biały Kruk, 2017

Laisser un commentaire