Passé communiste : un trait qui n’a pas été tiré

Le décès le 25 mai dernier du général Wojciech Jaruzelski, associé au déclenchement de l’état de siège en 1981 mais considéré dans le même temps comme l’un des architectes des négociations de la Table ronde en 1989, illustre le rapport complexe qu’entretiennent de nombreux Polonais vis-à-vis des cadres de l’ancien régime communiste. Traîtres pour les uns, patriotes pour les autres, leur jugement continue vingt-cinq plus tard de diviser l’opinion.


Faut-il juger Jaruzelski ? le général aux lunettes fumées, qui restera dans l’Histoire pour son allocution télévisée du 13 décembre 1981 décrétant la loi martiale en Pologne, est mort cette semaine de maladie à l’âge de 90 ans. Son état de santé avait déjà poussé les tribunaux à suspendre son procès, ouvert en 2001 pour faire la lumière sur les circonstances du déclenchement de l’état de siège et les responsabilités dans l’écrasement des manifestations ouvrières à Gdańsk en 1970. Si le décès du principal intéressé écarte l’hypothèse d’une condamnation judiciaire, les victimes de ces agissements ne devraient pas moins continuer à exiger que justice soit faite, ne serait-ce qu’au regard des mémoires.

L’affaire Jaruzelski est révélatrice d’une faille dans un modèle de transition démocratique pourtant généralement jugé exemplaire. Les négociations dites de la « Table ronde » conduites en 1989 entre le pouvoir communiste et l’opposition démocratique avaient en effet permis à la Pologne de sortir sans effusion de sang d’un demi-siècle de dictature et de ne pas hypothéquer l’avenir du pays. De la part de Tadeusz Mazowiecki et de son gouvernement – le premier non communiste dans la région depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale –, le choix avait donc été fait de ne pas pratiquer de purge au sein de l’appareil d’État : c’est la politique du « gros trait » (gruba kreska) sur le passé.

Le 13 décembre 1981, le général Wojciech Jaruzelski annonce l'instauration de l'état de siège en Pologne

Les justifications de cette décision ne sont pas entièrement éclaircies. Il est possible que l’opposition démocratique ait conclu un pacte avec les dirigeants du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, c’est-à-dire le parti communiste jusqu’alors au pouvoir) pour assurer leur impunité en échange d’une passation pacifique des rênes du pays. Dans le même temps, la marge de manœuvre du nouveau gouvernement était aussi limitée par le maintien pendant plusieurs mois de deux ministères clés dans le giron communiste : la défense nationale et les affaires intérieures, en charge notamment des services de sécurité.

Un autre ressort de cette politique de réconciliation tient sans doute également à la personnalité de Tadeusz Mazowiecki, chrétien convaincu de la nécessité d’éviter les règlements de comptes afin de se concentrer sur la construction d’un nouvel État polonais démocratique, pleinement souverain et incluant tous les citoyens.

Un tel modèle n’apportait cependant pas de réponse satisfaisante aux victimes des crimes commises par le régime communiste, en particulier les services de sécurité à l’origine d’enlèvements, de violences voire dans certains cas d’assassinats. Le grand poète Zbigniew Herbert pouvait ainsi écrire : « … et ne pardonne pas car en vérité, il ne t’appartient pas de pardonner au nom de ceux qui furent trahis à l’aube » .

En conséquence, une fois levés les derniers garde-fous de l’ancien régime, le Sénat prépara un projet de loi sur la « décommunisation » . Très sévère, il prévoyait de priver les anciens membres des services de sécurité de l’accès aux professions juridiques (avocat, magistrat …), à la haute fonction publique et à l’enseignement supérieur. La Diète (chambre basse), qui redoutait une chasse aux sorcières, ne le valida pas et lui préféra une simple diminution des pensions de retraite. La proposition fut néanmoins bloquée à deux reprises par la présidence de la République, d’abord par Lech Wałȩsa en 1992 puis cinq ans plus tard par Aleksander Kwaśniewski.

« Victoire volée »

La question des retraites met en avant une autre dimension du sentiment d’injustice qu’éprouvent de nombreux Polonais à l’égard des anciens cadres du régime. Ceux-ci semblent non seulement tenus à l’abri des poursuites judiciaires mais certains auraient même profité de leurs connaissances des rouages du système pour prendre part aux privatlsations et s’enrichir de façon spectaculaire dans la nouvelle Pologne capitaliste. D’autres faisaient plus modestement en sorte d’obtenir des pensions spéciales alors que la thérapie de choc économique envoya au chômage des centaines de milliers de personnes en un très court laps de temps.

L’amertume face à cette « victoire volée » a sans doute été l’un des facteurs de la victoire de Lech Kaczyński lors des élections présidentielles de 2005. Les citoyens polonais ont alors massivement adhéré à la narration des jumeaux Kaczyński sur le péché originel de la Troisième République qui aurait assuré aux malfaiteurs du régime communiste l’impunité judiciaire et la fortune grâce aux réseaux clandestins du défunt POUP et du développement inégalitaire du capitalisme. La victoire quasi simultanée aux élections législatives du parti Droit et justice, dirigé par Jarosław Kaczyński, a conduit à l’adoption de lois de lustration pour mettre sur la place publique les preuves d’une éventuelle collaboration entre personnalités politiques ou hauts fonctionnaires actuels avec les anciens services secrets.

Les archives des services de sécurité : matériau de l’historien, preuve judiciaire ou arme politique ?

Toutefois, la surévaluation du rôle de ces services et des réseaux qu’ils ont pu laisser ainsi que l’instrumentation de la décommunisation à des fins de conquête et de préservation du pouvoir ont fini par provoquer le chute du gouvernement de Kaczyński. On ne saurait pour autant nier le besoin exprimé par la société polonaise de faire la lumière sur les responsabilités dans les crimes commis sous l’ancien régime. Ce travail est notamment conduit par l’Institut de la mémoire nationale (IPN), un organisme avant tout composé d’historiens mais doté dans le même temps de certains pouvoirs de poursuite judiciaire. La lenteur des procès aboutit cependant parfois, comme dans l’exemple de Jaruzelski, à ce que la mort emporte l’accusé avant qu’une condamnation ne puisse être prononcée.

L’incapacité du modèle original de transition démocratique polonais à répondre au besoin de justice de la population ne remet pas fondamentalement en cause sa valeur : la politique du gros trait, bien qu’elle puisse sembler en être un point faible, lui est indissociable. C’est sans doute elle qui a permis à la Pologne d’éviter, à la différence d’autres pays, une sortie de régime autoritaire caractérisée par la violence et un long chaos lié à la désorganisation des autorités publiques.

Cette expérience a néanmoins été facilitée par le caractère du système communiste en Pologne, certes oppressif mais où les crimes n’étaient pas la norme, sauf peut-être pendant la noire période de la stalinisation (1948-1956). Plus qu’une « politique historique » orientée contre d’importants groupes d’invididus, le renforcement de l’appareil judiciaire serait donc plus adapté au traitement de responsables de ces crimes. Le reste relève probablement davantage du travail de l’historien que du juge ou du politique.

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