« Nous nous sommes réconciliés avec le haché et les betteraves »

Le journaliste Paulina Wilk a récemment publié un livre-portrait de la génération des trentenaires polonais dont le Courrier avait traduit un extrait dans son numéro 3. L’individualisme qu’elle dépeint n’affecte pas seulement la vie familiale mais peut avoir des effets sur l’action collective. Entretien.


(entretien réalisé par Jakub Halcewicz-Pleskaczewski et publié dans le numéro 10 de notre revue partenaire W Punkt)

Jakub Halcewicz-Pleskaczewski : Je suis retourné à l’endroit où j’ai grandi, dans le quartier de Mokotów à Varsovie. Je voulais voir si vous ne généralisiez pas en écrivant qu’aujourd’hui, tous les espaces résidentiels sont clôturés. J’étais certain que le mien ne l’était pas. Il s’est avéré que la place centrale a dépéri – elle est désormais parcellisée le long de deux grilles, les carrés fleuris ont remplacé les bacs à sable et les enfants ont disparu. Vous accusez le marché libre d’être responsable de ce phénomène et de tous les autres changements négatifs intervenus dans la vie sociale des Polonais depuis 1989. Pourquoi ?

Paulina Wilk : Au contraire, j’essaie de montrer que l’économie de marché a libéré les émotions et le potentiel personnel des Polonais : elle en a paralysé certains et a en poussé d’autres à se montrer imaginatifs, courageux voire franchement audacieux. J’estime que la libération des énergies, l’esprit d’entreprise et la quête d’autonomie sont de magnifiques produits des années 1990.

Je regrette en revanche que si beaucoup d’entre nous – en particulier la classe moyenne qui vit à Varsovie et ses environs – se sont bien adaptés aux règles du marché et de la concurrence, nous nous sommes à ce point concentrés sur cet aspect que nous avons manqué de temps pour prendre soin du bien commun.

Le capitalisme a-t-il modifié nos valeurs ?

Le capitalisme est un processus d’apprentissage, il enseigne par exemple le respect de la propriété privée. Toutefois, sa déclinaison polonaise était assez agressive et introduite de manière brutale alors qu’au même moment, dans le reste de l’Occident, il était frappé par des crises sérieuses et qu’il perdait contact avec les valeurs de société qu’il avait fait naître quelques décennies plus tôt. Il a donc eu pour effet en Pologne de balayer ce que j’appellerais le tissu local de liens sociaux.

Le capitalisme en tant que tel ne véhicule pas nécessairement des phénomènes négatifs – l’important est ce qu’on en fait. Or, en Pologne, il a pendant un certain temps bénéficié d’un statut quasi religieux. On ne débattait pas de ses doctrines et au nom d’une vie que l’on espérait nouvelle et meilleure, on a déprécié tout ce que l’on avait créé auparavant. Le capitalisme à la polonaise a enseigné l’isolement, le souci de soi et l’égocentrisme.

Quelle était la réalité de ce tissu social précédent ?

Certes, au temps de la Pologne populaire, les solidarités locales était combattues par le pouvoir politique qui les considérait comme menaçantes. Il proposait à la place une communauté idéologique ou des organisations artificielles sous son contrôle. C’est précisément pour cette raison que le rejet de l’idée de communauté après 1989 me semble être un processus naturel et compréhensible.

Néanmoins, je me souviens également d’autres formes de communauté, authentiques et hors de l’orbite du régime, comme celle dans laquelle j’ai grandi et qui m’a longtemps manqué. Je vivais dans un quartier peuplé d’habitants de différentes régions du pays. Tous étaient venus de loin et n’avaient pas de proches dans les environs, la vie de voisinage était donc très intense. Elle devait répondre au besoin de créer un espace commun symbolique et de garantir mutuellement la sécurité de chacun.

Les cours d’immeuble, un espace en voie de privatisation et de disparition ?

À quoi cette vie ressemblait-elle ?

Il était normal d’aller chez les voisins demander du sucre ou prendre le déjeuner, d’emprunter un vélo, d’échanger des bouchons contre des pétards, d’aider quelqu’un à déménager ou à préparer son potager. Je pense que lorsque les gens possèdent moins, ils ont davantage besoin les uns des autres et recourent davantage à leurs propres compétences.

Est-ce différent aujourd’hui ?

Demandez à des trentenaires d’aujourd’hui s’ils savent repriser leurs vêtements, broder, souder, faire des petites figurines en bois ou réparer le robinet. À quand remonte la dernière fois qu’ils ont eu la satisfaction d’avoir fait quelque chose de leurs propres mains ? La nouvelle mode pour la cuisine, les cornichons en saumure, les gâteaux faits maison et les boucles d’oreille artisanales provient précisément de ce besoin ancien de créer quelque chose soi-même et de partager les fruits de ce travail. Nous voulons sentir que nous savons faire des choses par nous-mêmes et que nous pouvons les échanger. Le besoin d’être ensemble existe dans tous les régimes et dans tous les cultures.

Et avec le tissu social ?

Il faut le reconstruire. J’ai le sentiment qu’après 1989, les Polonais ont jeté le bébé avec l’eau du bain en fuyant tout ce qui leur rappelait le socialisme. Quelques sages nous avaient mis en garde contre l’éloignement des valeurs sociales et l’affaiblissement de la capacité à co-exister mais l’explosion de l’individualisme, de la propriété et de la sphère privée a recouvert ces avertissements. Je pense que c’était alors inévitable mais aujourd’hui, nous pouvons jeter un regard critique sur l’histoire la plus récente et vivre autrement.

Existe-t-il une rupture entre la génération née sous le capitalisme et ses aînés, aujourd’hui âgés de trente ans et plus et qui se rappelent les pénuries de la Pologne communiste et du début des années 1990 ?

Je suis convaincue que la continuité entre les générations l’emporte et que l’impression d’imprévisibilité et d’altérité radicale des adolescents d’aujourd’hui est une illusion que génère autour d’elle chaque génération. On disait aussi de la mienne que nous sortions d’un moule différent de celui de nos parents, que le nouveau monde nous appartenait car nous avions grandi dans celui-ci. Pourtant, après la découverte de l’international et de nouvelles expériences qui rivalisaient pourtant avec les styles de vie polonais, nous sommes revenus à la table familiale et nous sommes réconciliés avec le haché et les betteraves (note du traducteur : plats très typiques de la cuisine familiale polonaise).

mielony.jpg

C’est-à-dire ?

Ma génération arrive à l’âge de fonder une famille et beaucoup ont récemment franchi le pas. Bien qu’ils construisent des relations de façon un peu différente qu’il y a un quart de siècle, le besoin de s’inspirer des modèles précédents de parentalité et d’éducation est évident. Il est impossible de vivre hors de soi, de renier ses propres expériences. Malgré de nombreuses nouveautés et différences, cette domination de la continuité est d’autant plus surprenante que ma génération s’était fortement éloignée de la famille et du système de valeurs dans lesquels nos parents étaient formés. Au traditionnel conflit entre générations s’était ajoutés l’explosion de la transition des années 1990 et l’appétit pour la nouveauté. Or, aujourd’hui, on voit que chaque rupture peut être comblée lorsqu’apparaît le besoin de renouer avec soi-même et son passé.

Le sentiment de manque et la conscience de la possibilité de l’existence d’une autre réalité – ni meilleure, ni moins bonne que celle dans laquelle nous vivons, simplement différente – représentent un lien très important entre notre génération et la précédente. Si nous voulons avoir quelque chose en commun avec les « nouveaux enfants » pour qui « vouloir » signifie « avoir » et qui ne distinguent pas Internet de la réalité, nous devons nous livrer au même effort ingrat que celui auquel faisaient face nos parents, c’est-à-dire comment transmettre notre compréhension du monde. Nous changeons de place et devenons ceux qui ont de l’expérience et quelque chose d’important à dire. Or, nous pouvons être très bons dans ce rôle car nous sommes excellemment équipés : nous comprenons la modernité, nous y participons mais nous nous rappelons également ce qui l’a précédée.

Que peuvent transmettre les trentenaires à leurs cadets ?

J’ai l’impression que domine une image assez négative des moins de trente ans. Ils seraient égocentriques, estimeraient que tout leur est dû, ils se conformeraient tous aux mêmes standards et ne comprendraient pas les mécanismes fondamentaux de la réalité. Sans doute y a-t-il dans ce constat une certaine part de vérité, cependant il ne s’applique pas seulement à eux mais aussi à leurs parents et aux élites qui n’ont pas réussi à leur donner de défi. J’ai moi-même fait l’expérience de ce type de comportement, par exemple en recrutant des jeunes et en écoutant la liste de leurs exigences quand, dans le même temps, ils restaient silencieux à mes questions du type « Que savez-vous faire ? Quelles compétences pouvez-vous m’offrir ? ».

Évidemment, on peut leur tourner le dos et dire « arrogant petit c… ». Toutefois, on peut aussi rester avec eux, les former et leur montrer que le travail est une valeur qui n’apporte pas seulement de l’argent mais aussi un sentiment de réalisation et de bonheur. Qu’être avec les autres dans un but commun est une chose merveilleuse. En autres termes, on peut se comporter comme un adulte animé du sens du devoir devant les plus jeunes.

Cette relation ne fonctionne pas avec tout le monde mais personnellement, j’ai connu quelques succès. Si l’on présente à des jeunes des objectifs et que l’on met la barre haut, ils auront la possibilité et développeront l’ambition de les atteindre. Nous sommes pourtant les mieux placés pour le savoir puisque nos parents, nos politiques et nos enseignants nous disaient : conquérez le monde ! et nous l’avons conquis. Mais nous avons réussi parce qu’ils nous ont soutenu ou parce qu’ils se sont montrés avec nous très exigeants. En critiquant les jeunes pour leur passivité et leur conformisme, on ne va nulle part. Il faut leur dire « venez avec nous ! ».

Votre livre contient aussi de nombreux souvenirs, par exemple sur les rêves réalisés. Je me rappelle avoir été ému lorsque nous avons rejoint l’OTAN, je venais pourtant d’avoirà peine quinze ans. Néanmoins, j’avais l’impression que c’était la réalisation d’un grand rêve national. L’expérience s’est répétée quelques années plus tard avec l’entrée dans l’Union européenne. Il ne restait plus ensuite de grand rêve. C’est un peu absurde mais une émotion similaire est née au moment de l’accueil de l’Euro 2012. N’y a-t-il plus de grand dessein polonais ?

Nous avons certainement déjà franchi une certaine étape symbolique, traitée de façon un peu trop officielle mais néanmoins importante. Je ne supporte pas le coup de sifflet du « saut de civilisation », l’expression me rappelle la propagande autour de la campagne de modernisation d’Edward Gierek à l’époque du communisme et la rhétorique publicitaire. Pour autant, je constate de réels changements d’ordre humain et émotionnel. Quand je me rends à Londres, Amsterdam ou New York, je ne franchis plus la frontière d’un autre monde mais je visite une réalité qui m’est proche et culturellement familière.

Je pense que pour beaucoup de gens de ma génération, c’était précisément le grand dessein visé : faire partie du monde, arrêter de courir pour rattraper le retard, pouvoir de nouveau aimer et apprécier sa propre culture, ne pas avoir honte de son identité, aller à un concert de folk polonais et écouter Kasia Nosowska avec le sentiment qu’ils n’ont rien à envier au blues ou à Bono. Pour moi, c’est une étape importante car elle conduit à un niveau supérieur, plus difficile de transformation.

La situation des jeunes se dégrade depuis plusieurs années, en Pologne comme ailleurs, tandis que croît leur frustation. Serait-ce dû à une élévation parallèle du niveau d’enseignement et d’ambitions qui ne trouvent pas de débouché ?

Oh, ne dramatisons pas. On ne peut pas être trop bien formé. Si ce savoir a quelque valeur, il ne peut être qu’un atout et un carburant grâce auquel on peut s’offrir une belle tranche de vie. Je suis un peu irritée par ceux qui se fâchent avec la réalité quand elle apparaît plus difficile qu’ils ne l’ont supposée. J’ai moi aussi connu la déception, voire le choc, la fin brutale d’un passé mythique, le licenciement en raison de la conjoncture. J’ai dû apprendre non sans difficulté à m’adapter – un processus toujours en cours – et je ne sais pas où cela va me conduire. En même temps, cela m’apporte de la joie, l’expérience d’une vie qui rappelle sans cesse qu’il n’y a rien de sûr et que le confort et la paix ne sont acquis qu’après la mort. Cette déception qui nous frappe quand l’idéologie de la croissance montre sa face sombre est certes douloureuse mais aussi mobilisatrice.

Qu’avons-nous appris ?

Qu’il ne fallait pas faire aux jeunes des promesses inconsidérées. La perspective d’un futur meilleur et plus certain est aujourd’hui dépassée mais la chance d’une vie bien remplie et pourvue de sens pour chacun d’entre nous reste possible. La fin du mythe capitaliste a dévoilé devant nos yeux l’un des aspects les plus difficiles de la liberté – choisir.

Certains affirment qu’il s’agit de se révolter. Notre génération est-elle suffisamment autonome ? si nous considérons pour acquis les rêves de nos parents au sujet de l’OTAN, de l’Union européenne et de l’économie de marché, au nom de quoi devons-nous nous révolter ?

C’est un point crucial. Depuis assez longtemps, j’interroge diverses personnes sur le sens, la valeur et le besoin de révolte. C’est une catégorie du dictionnaire du XXe siècle qui probablement ne correspond plus à l’époque contemporaine. L’idée de révolte est associée à l’action collective, la violence et l’agressivité pour lesquels il est difficile aujourd’hui de trouver une application. La révolte comprise dans ce sens exige un adversaire précis et tangible : un dirigeant, un coupable, un parent conservateur, un ennemi caractérisé. Il me semble que de nos jours, le mal est diffus, il rappelle un organisme qui mute rapidement et qu’il est difficile de détecter.

Essayons.

Un bon exemple est la multinationale, objet dépourvu de frontières géographiques mais aussi de direction clairement identifiée. C’est une organisation gérée de façon collective par des actionnaires inconnus de tout le monde, même si sa richesse et son influence ont des manifestations bien réelles. On ne peut se battre que contre elles – je connais des gens qui ont quitté leur emploi dans une multinationale pour travailler à leur compte, ils se sentent plus libres. J’en connais d’autres qui ne veulent pas s’engager en politique mais qui œuvrent dans le domaine de l’éducation ou de la culture. Ils font quelque chose d’important à leur échelle et je pense que ces choix sont à la fois courageux et porteurs de sens. Nombre d’entre nous pensons n’avoir aucune chance, nous, individus, face aux monstres globaux. C’est pourquoi nous formons des oppositions individuelles mais si nous sommes suffisamment nombreux, peut-être atteindrons-nous la masse suffisante pour des changements d’envergure. Le problème est cependant que la politique et l’économie sont gérés par des groupes d’influence donc sans créer d’organisation collective, il est impossible de participer à ce jeu et de l’emporter.

Nous revenons au besoin de communauté.

Peut-être que notre plus grande faiblesse est notre incapacité à agir collectivement. Cela pourrait causer notre perte. Nous avons abandonné le pluriel et après 1989, nous avons laissé grandir notre individualisme. Or, aujourd’hui, nous voyons de plus en plus le besoin d’agir en commun. Nous savons que le monde change à partir d’actions créatrices, nous avons vu cela de près. Je pense que nous avons peur du collectif, peur de perdre notre « je » dans un plus grand « nous » et ce qui nous empêche d’unir nos forces. J’espère que nous surmonterons cet obstacle car notre liberté dépend de notre capacité à nous opposer de façon efficace aux mécanismes de pouvoir. De ce point de vue, rien n’a changé.

Paulina Wilk est journaliste et collabore avec les mensuels Tygodnik Powszechny, Kontynenty et la chaîne de télévision TVP Kultura. Son premier ouvrage, le reportage Lalki w ogniu. Opowieści z Indii (Les poupées brûlent. Récits d’Inde) a reçu en 2011 le prix du Papillon d’ambre et a été nominé aux prix Nike (équivalent du Goncourt) et Beata Pawlak.

Traduction : Romain Su

Laisser un commentaire