« Nous ne pourrons pas nous passer du nucléaire »

Une politique énergétique efficace ne saurait se passer d’une stratégie pour les matières premières. L’Institut polonais de géologie (PIG) joue auprès de l’État un rôle de conseil et d’information et influe à ce titre sur les choix faits dans les questions énergétiques : gaz de schiste, nucléaire, géothermie … Entretien avec M. Jerzy Nawrocki, directeur de l’Institut.


Irina Stankiewicz : Quel rôle joue l’Institut d’État de géologie (PIG) dans la formulation et la mise en oeuvre de la politique énergétique de la Pologne ?

Jerzy Nawrocki : Le PIG remplit de facto depuis près d’un siècle la fonction de service géologique national. Avant la guerre, il portait d’ailleurs le nom de Service géologique d’État mais ce n’est que récemment que nous avons reçu de façon formelle cette compétence avec la réforme du Code géologique et minier de 2011. Nous sommes placés sous la tutelle du département de géologie et des concessions du ministère de l’Environnement ainsi que du chef géologue national, généralement élevé au rang de vice-ministre au sein de ce même ministère.

Un aspect très important de la politique énergétique concerne les matières premières, surtout dans le cas de pays comme la Pologne qui, malgré de grandes quantités de ressources minérales, a dans le même temps certains déficits, en particulier en termes d’hydrocarbures. C’est pourquoi il est crucial de rechercher de nouveaux gisements de pétrole et de gaz naturel, y compris à partir de sources non conventionnelles comme les schistes.

La nouvelle réforme du Code géologique et minier a précisément pour objectif de faciliter les processus d’exploration de ce type de ressource et peut-être plus tard d’exploitation. Elle unifie les mécanismes d’octroi de concession et de surveillance, prérogatives de la puissance publique.

Le service géologique national continuera pour sa part à mettre ses compétences au service de l’administration en conduisant des recherches sur le potentiel de telle ou telle région. La réforme nous donnera en particulier la possibilité d’accéder aux données géologiques recueillies par les concessionnaires lors des travaux d’exploration. Cela nous permettra de réaliser des estimations plus précises pour l’ensemble du pays et d’actualiser nos informations sur les ressources potentielles en hydrocarbures, en complément de nos propres analyses et archives.

Quelles sont aujourd’hui les estimations des ressources en gaz de schiste de la Pologne ?

Notre rapport sur les ressources potentielles de gaz et de pétrole de schiste de mars 2012, qui repose essentiellement sur des données d’archives, est beaucoup plus pessimiste que celui réalisé par l’Agence américaine de l’information sur l’énergie (EIA) mais plus optimiste que l’étude du Service géologique américain (USGS). De façon intéressante, on remarque que les deux agences, pourtant toutes les deux dépendantes du gouvernement américain, fournissent des chiffres qui se distinguent d’un facteur 200.

Rapport USGS (2012) 38 milliards de m3
Rapport PIG (2012) de 346 à 768 milliards de m3
Rapport EIA (2011) 5 300 milliards de m3 (révisé à la baisse en 2013 à 4 200 milliards de m3)
Consommation totale annuelle de gaz naturel en Pologne (2012) 15,8 milliards de m3
Production nationale annuelle de gaz naturel (2012) 4,4 milliards de m3

À quoi cela est-il dû ?

Il est important de comprendre que l’extraction du gaz de schiste est très différente de celle de gisements conventionnels où le taux de récupération à partir de poches fermées peut atteindre 70-90% : il suffit de les percer et le gaz sort. Dans le cas des schistes, il faut non seulement recourir à la fracturation hydraulique mais encore réussir à acheminer le gaz vers la surface. C’est pourquoi, même dans les meilleures conditions géologiques, le taux de récupération varie entre 20 et 30%.

Si l’on se penche sur les trois rapports, on s’aperçoit que chacun s’appuie sur un taux de récupération différent. L’USGS a retenu 3%, nous 7% et l’EIA entre 15 et 30%. Cet écart explique que les estimations peuvent varier d’un facteur 10.

Un autre paramètre important est la quantité de gaz contenue dans les schistes. Leur capacité a été plus ou moins évaluée par les forages précédents et elle est actuellement en cours d’examen approfondi sur les concessions. Les estimations peuvent varier autour d’une fourchette de plus ou moins 20-30%.

En fin de compte, c’est donc le taux de récupération qui la plus grande influence sur ces estimations. Nous devons faire preuve de beaucoup de prudence dans la préparation de nouveaux rapports et attendons dans cette perspective les données d’une cinquantaine de nouveaux forages.

Dans l’état actuel de nos connaissances, nous ne pouvons affirmer qu’une chose : les gisements polonais de gaz de schiste constituent une source d’énergie potentielle pour le pays mais il est trop tôt pour fournir des chiffres précis qui s’intégreraient dans une politique énergétique.

Y a-t-il une différence importante de profondeur entre les schistes polonais et américains et si oui, comment influe-t-elle sur les coûts d’extraction ?

Certains gisements sont plus profonds que d’autres : la plupart des bassins aux États-Unis se situent entre un et deux kilomètres mais certains descendent à 3,5 kilomètres de profondeur, tout comme en Pologne. La différence n’est donc pas significative.

Les media ont beaucoup relayé ces derniers mois le ralentissement des opérations d’exploration de gaz de schiste en Pologne. Cela vient-il de raisons géologiques ou du changement de législation ?

Gardons à l’esprit qu’il y a certains freins que nous pouvons lever et d’autres non. Les changements de législation qui encouragent les investisseurs tout en garantissant le respect de l’environnement sont des pas dans la bonne direction. En revanche, la question la plus essentielle est le coût élevé de certains forages qui doit principalement reposer sur l’investisseur. Nous ne sommes plus au temps du communisme où l’État, qui détenait toutes les entreprises, pouvait décréter où et comment extraire le gaz.

Aujourd’hui, en Pologne, trois entreprises publiques sont engagées dans le processus d’exploration des ressources de gaz de schiste. Elles sont contrôlées par le ministère du Trésor mais fonctionnent selon les règles du marché. Nous sommes aussi conscients qu’une partie importante des opérations de recherche doit s’effectuer avec le concours de sociétés privées et on ne peut pas les forcer à accélérer le travail. Des contrats de concession ont été signés et de ce que je sais, leurs clauses sont relativement légères. Tout cela se déroule dans un cadre juridique qui n’est pas adapté à la passation de tels contrats de concession. L’exploration est très coûteuse et le risque très élevé, nettement plus que pour la recherche de ressources conventionnelles. Il faut donc comprendre les investisseurs qui hésitent à prolonger leur engagement.

À l’heure actuelle, nous sommes à une étape d’observation qui vise à déterminer le taux de récupération des gisements fracturés. Les résultats, jusqu’à maintenant relativement décevants, n’encouragent pas les entreprises à aller au-delà de leurs obligations contractuelles. Si un puits montrait d’excellentes performances, il est certain que d’autres entreprises s’engageraient davantage et réaliseraient des centaines de nouveaux forages. Personne ne veut investir à la hâte en l’absence de signal clair.

Carte des concessions d’exploration de ressources en hydrocarbures (au 30 avril 2014)

De quels mécanismes dispose la Pologne pour faire respecter de façon effective les règles de protection de l’environnement par les entreprises qui extraient du gaz de schiste ?

En matière de protection de l’environnement, la Pologne a l’un des meilleurs systèmes en Europe. Nous pouvons compter sur les inspectorats de protection de l’environnement, la direction générale de protection de l’environnement et bien sûr du personnel spécialisé au sein des collectivités locales. La loi polonaise sur la protection de l’environnement est considérée en Europe comme très stricte. La Pologne est d’ailleurs le pays européen qui, en proportion de son territoire, compte la plus grande superficie d’aires protégées Natura 2000.

Toutes les opérations géologiques et minières sont surveillées par l’Office supérieur minier, le Service géologique d’État et différents organes de l’État et des collectivités locales. C’est une obligation du Code géologique et minier, du droit de l’eau et d’une série d’autres instruments juridiques, directives européennes en tête.

La tradition minière remonte en Pologne au Moyen-Âge et nous avons été les pionniers au niveau mondial en matière d’industrie pétrolière. Notre système de protection de l’environnement est donc mature et c’est pourquoi nos paysages, malgré des siècles d’exploitation minière, sont dans un bien meilleur état que dans certains pays à l’ouest du continent. Il suffit pour s’en convaincre de regarder nos atlas géochimiques.

Nous sommes les seuls en Europe à avoir étudié l’impact sur l’environnement d’une fracturation à partir d’un cas réel : il s’agit du puits Łebień LE–2H exploité par Lane Energy dans la région de Poméranie, au nord-ouest du pays. Le PIG et sept entreprises ont évalué l’état de l’environnement dans les environs du puits avant, pendant et après le processus de fracturation. Nous avons examiné tous les aspects – état des eaux de surface et souterraines, composition des sols, atmosphère, conditions sismiques, bruit. Les résultats ont été publiés dans le rapport Łebień de novembre 2011 et nous n’avons détecté aucun changement. Nous répétons actuellement cette procédure sur plusieurs autres puits à travers le pays.

Les critiques en matière de protection de l’environnement ne sont donc pas justifiées, surtout de la part de pays comme l’Allemagne qui exploite de nombreuses mines de lignite très nocives pour l’environnement. La France, qui nous fait le reproche d’avoir effectué des fracturations dans quelques dizaines de puits de 3 km de profondeur, ferme les yeux sur ses quelque cent projets de géothermie profonde avec fracturation. Il s’agit pourtant du même procédé pour la géothermie et l’extraction de gaz de schiste et l’activité sismique est similaire en France et Pologne. Les Allemands ont aussi creusé au moins une centaine de forages avec fracturation pour exploiter du gaz de réservoir compact (tight gas) : c’est une pratique normale depuis des années. Les critiques envers la Pologne résultent donc d’une certaine schizofrénie.

Y a-t-il d’ores et déjà des estimations du prix du gaz qui serait extrait des schistes en Pologne ?

On peut seulement dire qu’il sera très supérieur à celui pratiqué aux États-Unis (moins de 100 $ les mille mètres cubes) mais probablement inférieur au prix payé par la Pologne pour le gaz importé de Russie (400 $ les mille mètres cubes). Les bassins américains sont gigantesques comparés aux nôtres et sont beaucoup plus riches en ressources. Il y a cependant encore trop d’inconnues pour donner des chiffres précis.

De quelle façon le PIG soutient le développement de l’énergie nucléaire en Pologne ?

Le PIG est impliqué dans la phase préparatoire. Nous menons par exemple un projet qui doit s’achever cette année et qui vise à identifier un emplacement optimal du point de vue de l’activité sismique et des mouvements néotectoniques. Nous avons aussi un projet de modélisation du trait de côte de la mer Baltique afin de prévoir jusqu’où il pourrait remonter dans les terres car les premiers emplacements proposés se situaient près de la mer Baltique.

Nous sommes conscients que l’énergie nucléaire est très chère à mettre en place. Cependant, elle nous donnera la possibilité de développer nos compétences techniques dans un contexte où l’Europe cherche à demeurer parmi les premiers pôles technologiques du monde. En outre, rappelons que le risque pour l’environnement s’est concrétisé soit dans des zones aux conditions géologiques particulières comme le Japon, soit comme à Tchernobyl en l’absence de systèmes de contrôle performants. On ne peut pas extrapoler ces exemples à la Pologne et à l’Europe occidentale aux caractéristiques très différentes ni s’en servir pour mettre en garde la population contre l’énergie nucléaire.

Je pense par ailleurs que si nous voulons remplir nos objectifs en matière d’énergie et de climat, nous ne pourrons pas nous passer d’une certaine part de nucléaire dans notre bouquet énergétique. Il est impossible, comme en rêvent les Allemands, de sortir de toutes énergies fossiles, uranium compris, et d’alimenter nos usines uniquement avec des éoliennes et des panneaux photovoltaïques. Dans ce cas de figure, nous industries intensives en énergie quitteront l’Europe.

Selon vous, quel est le potentiel de la Pologne dans le domaine des sources chaudes ?

Tout d’abord, nous avons de l’eau salée à une profondeur de 1,5-3 km mais elle est insuffisamment chaude pour la production d’énergie. Elle peut en revanche servir pour des stations thermales.

Nous avons ensuite un important potentiel encore peu exploité de géothermie de surface pour des pompes à chaleur qui alimenteraient des maisons individuelles ou de petits ensembles d’habitat collectif. Elle repose sur le différentiel de température entre la surface et les eaux peu profondes. Pour faire fonctionner ce genre d’installation, il faut bien connaître le rythme de refroidissement de ces eaux et nous réalisons au PIG des cartes géologiques avec ce type de données.

Enfin, à l’ouest du pays, en Grande-Pologne ainsi que sur une partie de la Basse-Silésie, nous disposons de sources utilisables pour de la géothermique en roches chaudes sèches à très basses profondeurs, où il n’y a pas d’eau liquide. Elle remonte sous forme de vapeur si chaude qu’elle peut aussi servir à générer de l’électricité. Nos flux thermiques sont moyens comparés au sud de la France ou de l’Italie.

À 5 kilomètres de profondeur, on peut atteindre des températures de l’ordre de 250°C qui entrent dans la catégorie des roches chaudes sèches. Nous sommes cependant toujours à une phase d’expérimentation et après avoir achevé un gros projet d’étude des conditions pour la géothermie de type « HDR » (roches chaudes sèches), nous voulons mettre en place une installation pilote pour tester la faisabilité de ce type de technique en Pologne. Dans ce cadre, nous allons certainement coopérer avec des pays d’Europe occidentale plus avancés en la matière, dont la France.

Merci pour cet entretien.

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