« Nous avons été sauvés par des Justes polonais et ukrainiens »

Shevah Weiss, ancien président de la Knesset (Parlement d’Israël) et ambassadeur auprès de la Pologne de 2001 à 2003, raconte au Courrier son histoire et exprime son point de vue sur les relations entre les deux pays, ainsi que sur la manière dont ils se perçoivent l’un l’autre.


Irina Stankiewicz : Vous êtes né à Boryslav…

Shevah Weiss : En 1935. À ce moment-là, Boryslav était en Pologne – elle a été incorporée à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1944 et fait aujourd’hui partie de l’Ukraine indépendante. Toutefois, je ne me sens pas ukrainien : mon enfance et ma biographie me lient à la Pologne, même si je l’ai quittée à l’âge de dix ans. Mon identité est avant tout juive et bien sûr israélienne.

Pendant la guerre, ma famille a été sauvée par des Justes parmi les Nations. Comme la plupart des Polonais, nous avons ensuite quitté Boryslav pour rejoindre la Pologne dans ses nouvelles frontières. J’ai passé quelque temps à Wałbrzych, Gliwice puis après le pogrom de Kielce en 1946, nous avons fui en direction de la Palestine. L’État israélien n’existait pas encore, nous avons parcouru toute l’Europe pendant un an et demi et comme enfant, j’étais prioritaire. Je suis arrivé en décembre 1947, ma famille n’a pu débarquer que plus tard.

J’ai été placé dans un internat où j’ai suivi des études secondaires agricoles, j’ai même travaillé comme conducteur de tracteur pendant quelques années. Comme les autres, j’ai aussi fait mon service militaire avant d’entrer à l’université, où j’ai étudié l’histoire et les sciences politiques. À l’Université hébraïque de Jérusalem (NDLR : l’une des meilleures au monde), j’ai fait tout le cursus honorum : master, doctorat, professeur titulaire, directeur de faculté. J’ai créé les facultés de journalisme et de sciences politiques à l’université de Haïfa. J’ai également été conseiller municipal dans cette même ville quelques années. Outre dans le domaine de la recherche, j’ai écrit des livres pour enfants.

Je suis devenu député à la Knesset en 1981 où j’ai servi pendant dix-neuf ans, soit cinq mandats. J’ai été pendant huit ans vice-président de l’assemblée, cinq ans président et dans le même temps vice-président de l’État d’Israël. J’ai également dirigé sept ans l’Institut de la mémoire Yad Vashem à Jérusalem et ai été trois ans ambassadeur d’Israël en Pologne, de 2001 à 2003. Depuis, je suis retourné en Israël mais je suis aussi professeur invité à l’université de Varsovie et à l’Académie de pédagogie spéciale. J’ai publié de nombreux ouvrages, dont certains en polonais.

Après avoir quitté la Pologne dans votre prime jeunesse, vous êtes pour la première fois revenu en 1985 comme député à l’occasion de la commémoration de la libération d’Auschwitz. Quelle impression cette Pologne vous a-t-elle faite ?

Triste. C’était l’hiver, et surtout la loi martiale. Honnêtement, je n’ai pas trouvé de pauvreté : les Polonais ne la montrent pas. C’est un peuple propre et cultivé. Les villages étaient bien tenus, les parcelles clôturées, on voyait des fleurs, des rideaux aux fenêtres. C’était de vieilles maisons de bois mais elles étaient proprettes. La Pologne était pour moi un peu légendaire, j’étais ému par ce retour au pays de mon enfance avec les images que j’en avais gardées.

Contrairement à beaucoup de monde, je n’ai jamais eu de stéréotype à l’égard des Polonais. Ma famille était très libérale, nous avions à Boryslav des amis ukrainiens, polonais, juifs, sans que cela ne pose de problème de voisinage. Enfant, je ne sentais pas d’antisémitisme. Cependant, je sais aujourd’hui qu’il existait, et sous quelle forme…

Nous avons été sauvés par des Justes polonais et ukrainiens, des gens très braves que je n’oublierai jamais. D’Israël, nous leur envoyions pour Noël des oranges avec des dollars cachés à l’intérieur. Mon père avait ses trucs pour contourner les contrôles. Il y avait en effet le rideau de fer et nous étions du côté libre, tandis que la Pologne vivait sous un autre régime. Ce lien était doublé d’une grande nostalgie et d’amour pour les paysages de la Pologne, le climat.

Néanmoins, pendant de longues années, je n’ai eu aucun contact avec la culture polonaise. Je ne suis jamais allé à l’école polonaise et mes parents, avec qui je pouvais parler polonais, ne m’ont rejoint qu’en 1952. Même si nous avions à la maison les grands canons de la littérature polonaise – Messire Thaddée d’Adam Mickiewicz, Par le fer et par le feu d’Henryk Sienkiewicz –, ma connaissance de la langue était celle d’un enfant et je l’ai presque perdue. À l’internat puis à l’armée, je me suis complètement «israélisé», si l’on peut dire.

Ce n’est qu’en devenant ambassadeur en Pologne que j’ai renoué avec le polonais. J’ai commencé à écrire des livres et des articles et aujourd’hui, je peux communiquer avec mes étudiants et avec le reste de la Pologne dans la langue nationale.

De ce point de vue, je ne suis pas un Juif typique. La majorité des Juifs polonais rescapés de l’Holocauste considèrent en effet les Polonais comme des antisémites qui les ont vendus, expulsés, voire assassinés comme lors du pogrom de Kielce. Même bien après la fin de la guerre, en mars 1968, le gouvernement polonais a chassé de nombreux Juifs, vingt mille, peut-être cinquante. Une partie d’entre eux, souvent appartenant à l’élite intellectuelle et sociale, est venue en Israël.

Les Juifs polonais ont toujours formé une élite, en Pologne comme en Israël. Ils sont les principaux fondateurs de la société et de l’État d’Israël. Cette identité polonaise, cette fierté d’être Juif polonais a toujours existé. Il y avait même un peu de snobisme dans ce comportement. Pour autant, la Pologne n’était pas aimée et cela a empiré en réaction à l’antisémitisme du régime communiste. Toutefois, cela change.

Dans quelle direction ?

En mieux, beaucoup mieux. Les personnes âgées sont encore peu nombreuses à visiter la Pologne parce que pour eux, ce pays reste le cimetière de leurs familles, l’île des usines de la mort nazies, Auschwitz, Majdanek. C’était l’œuvre des nazis mais sur le territoire de la Pologne occupée.

Pour cette raison, comme d’ailleurs en Europe jusqu’en Allemagne, ils se permettent avec beaucoup de cynisme d’accuser la Pologne d’antisémitisme. Bien sûr, l’antisémitisme a existé en Pologne, et sous une forme très violente, mais où n’a-t-il pas existé ? Le gouvernement polonais n’a jamais collaboré avec les nazis, il s’est battu, de la même façon que la résistance clandestine. Après l’insurrection du ghetto à Varsovie s’est déroulé le plus grand soulèvement polonais contre l’hitlérisme.

Les Polonais sont les plus nombreux à avoir reçu le titre de Juste parmi les Nations.

C’est vrai, même si l’antisémitisme a dans le même temps toujours été présent en Pologne. De plus, les statistiques peuvent être interprétées de différentes manières. Les nazis ont assassiné plus de quatre millions de juifs à Auschwitz, en provenance de la Pologne mais aussi des Pays-Bas, de France, de Slovaquie, d’Autriche, d’Allemagne, de Belgique, de Grèce, d’Afrique du nord… En « proportion » , sept mille Polonais Justes parmi les Nations semblent donc peu, mais il faut tenir compte d’autres circonstances.

Tout d’abord, en Pologne, l’assistante prêtée aux juifs était passible d’exécution immédiate. Pour les nazis, les Polonais aussi étaient des under mensch, des sous-hommes. Ils étaient donc aussi des victimes du fascisme et il leur fallait beaucoup de courage pour sauver des juifs, des nicht mensch (non hommes) selon les théories raciales nazies.

Je veux aussi ajouter que la nation juive n’a jamais encore dû faire face à une situation où sauver une autre nation pourrait valoir la peine de mort à la fois pour le sauveteur mais aussi pour toute sa famille. Tant que notre nation n’aura pas passé cet examen moral, cet examen de courage et d’humanité, je ne souhaite pas pour ma part critiquer les autres nations.

Quelles sont les racines de l’antisémitisme en Pologne ?

Il y a des raisons générales et plus spécifiques. Il y a ainsi d’abord eu un antisémitisme religieux. Les juifs vivaient leur foi de façon distincte et parce qu’ils se sentaient incarner le peuple élu, ils n’ont cessé de générer un fort antagonisme, en particulier dans les pays à majorité catholique. Ils ont pour ce motif été expulsés d’Espagne, comme de bien d’autres États. Ces juifs ont trouvé refuge en Pologne, qui était libérale en la matière et leur accordait beaucoup d’autonomie.

Un autre facteur a partie liée aux conditions sociales. Les juifs ne pratiquaient pas le commerce de la terre car jusqu’au XXe siècle, ils n’en avaient pas le droit. Ils devenaient donc avocats, médecins etc. Cela suscitait de la jalousie car cette élite étrangère donnait l’illusion de constituer une classe de régnants. Ce mythe était terrible. De plus, les juifs étaient aussi des commerçants, ils voyageaient, connaissaient les langues étrangères, conduisaient des transactions financières etc. Cela a donné naissance à de la haine. Enfin, les juifs étaient nombreux en Pologne et cela a eu une influence. Les juifs étaient omniprésents, tout comme l’antisémitisme.

Cette accusation poursuit la Pologne jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, c’est une manipulation collective, parfois d’apparence pseudo-intellectuelle. Toute l’Europe, hantée par les remords vis-à-vis de son attitude à l’égard des juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, rejette la responsabilité sur la Pologne. De plus, à l’époque communiste, le gouvernement polonais n’avait pas de bons communicants pour défendre la réalité qui était pourtant autre.

Que représentent les origines polonaises dans la vie politique en Israël ?

Au moment de la création de l’État d’Israël, dans les années 1940-1950, le premier gouvernement provisoire comptait douze ministres, dont cinq de Pologne. David Ben Gourion, le père de l’État israélien, venait de Płońsk en Pologne. La première législature de la Knesset comptait sur les cent vingt députés soixante-et-un polonophones. En Pologne, on disait que les Juifs étaient au pouvoir mais en Israël, on faisait le reproche inverse. Cela a cependant changé, beaucoup de juifs sont par la suite venus d’Afrique du nord, de Russie et d’autres anciennes républiques soviétiques, de sorte que la situation est aujourd’hui très différente.

Dans l’Union européenne, la Pologne est considérée comme un allié d’Israël.

La Pologne et l’Allemagne. C’est une situation assez intéressante.

Quelle en est l’explication ?

Dans les deux cas, on trouve de profonds remords à la différence qu’en Pologne, ils ne viennent pas de l’Holocauste mais des actions d’après-guerre. Néanmoins, cela ouvre la porte à un avenir meilleur. Les Polonais s’intéressent à la culture juive, certains même l’adorent.

Le fait est qu’elle est omniprésente en Pologne, malgré le très faible nombre de juifs habitant aujourd’hui dans le pays. Avec la transition démocratique, la Pologne fait beaucoup en matière de réconciliation. En Israël, les institutions officielles sont aussi très actives mais pas la nation. Mes compatriotes ont d’autres sujets en tête, ils ne cherchent pas à changer l’état des choses.

Quels ont été les moments de rapprochement entre la Pologne et Israël ?

Ce ne sont pas toujours des événements, ce sont aussi des processus. Les Polonais sont fiers de ce que l’État d’Israël ait été en grande partie fondé par des juifs de Pologne. Ils disent que « leurs » juifs ont créé Israël. De notre côté, nous parlons de « notre » pape Jean-Paul II alors que nous n’allons pas à l’église !

Nous partageons aussi des figures comme Bashevis Singer, prix Nobel de littérature 1978 pour son œuvre en yiddish – la langue la plus commune des juifs polonais – ou encore Marek Edelman (NDLR : cardiologue, commandant de l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943 puis participant à l’insurrection générale de Varsovie un an plus tard, médecin de l’opposition démocratique au régime communiste).

L’exposition principale du musée de l’Histoire des Juifs polonais ouvre ses portes. Quel impact aura-t-elle sur les relations entre les deux pays ?

C’est une exposition très intéressante, elle sera vue par des millions de Polonais au cours de la prochaine décennie et ils seront de la sorte davantage conscients de cette histoire, de cette culture commune. Aujourd’hui, la jeunesse polonaise n’est pas dans son ensemble antisémite, elle est ouverte, libérale, en règle générale tolérante mais elle a d’autres choses en tête. J’espère que cette exposition contribuera à nous rapprocher et à changer certains stéréotypes.

Que reste-t-il à faire ?

Prendre le temps, ne pas se dépêcher, dans ce domaine les chocs ne sont pas d’une grande aide. Les relations entre États sont excellentes et c’est une chose très importante. Tous les juifs dans le monde devraient en être conscients car tous, même s’ils n’habitent pas en Israël, sont des patriotes israéliens.

Il faut continuer à nourrir les contacts dans les domaines de la culture, du théâtre, de l’art. Les liens économiques sont utiles mais parfois nuisibles. « Les juifs font encore du commerce, ils construisent là quelque chose » , cela génère de la jalousie. Heureusement, la coopération économique passe par l’intermédiaire d’entreprises internationales et multiculturelles qui ne sont pas catégorisées comme juives. Développons également le tourisme dans les deux sens. Il existe déjà mais cela vaut le coup d’y investir davantage, c’est une affaire gagnant-gagnant.

Enfin, faire connaître l’histoire commune des deux pays et ne pas laisser passer d’accusation infondée. Si le président Obama commet une erreur, si l’un de ses conseillers parle de camps de la mort polonais, réagir sur le champ, rappeler qu’ils étaient sur le territoire polonais mais qu’ils étaient allemands. C’est pour cela que l’on parle d’Auschwitz et non d’Oświęcim, n’est-ce pas ? de Birkenau, et pas de Brzezinka. Les nazis eux-mêmes utilisaient ces noms allemands.

Que souhaiteriez-vous à ces deux nations ?

Que nous soyons de nouveau proches culturellement, avec nos spécificités mais proches, sans antisémitisme ou sentiment anti-polonais. Pendant huit siècles, la Pologne a joué un rôle dans la perpétuation de la nation juive sur son territoire. Que cela puisse continuer, et le musée de l’Histoire des Juifs polonais joue dans ce contexte un rôle très important.

Merci.

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