Musique : Nadia Boulanger et ses étudiants polonais

Cette année marque le 35e anniversaire de la mort de Nadia Boulanger, l’un des plus grands personnages de la musique du XXe siècle. Née à la Belle Époque, étudiante de Gabriel Fauré et amie d’Igor Stravinsky, elle forma au moins trois générations de compositeurs et pianistes du monde entier. Elle eut aussi un grand impact sur la musique polonaise.

Belle Époque : Allegretto

Nadia Boulanger naît à Paris en 1887 d’un père français, Ernest Boulanger, compositeur et pianiste, et d’une mère d’origine russe, Raissa Myshetskaya. Exposée dès le plus jeune âge à la musique, Nadia développa son talent sous l’œil vigilant de son père. À neuf ans, elle entre au conservatoire et commence un apprentissage professionnel de la musique. En outre, les années 1890 voient se produire deux autres évènements charnières dans la vie de Nadia : la naissance de sa sœur cadette Lili et la mort de son père.

Lili était un enfant prodige : son sens extraordinaire de la musique se manifeste dès l’âge de deux ans. À dix-neuf ans, elle est la première femme dans l’Histoire à remporter le prix de Rome, l’une des récompenses artistiques les plus prestigieuses décernées par l’Institut de France. Ses compositions rencontrent un vif succès, tant public que critique. Hélas, une maladie incurable met fin à cette carrière prometteuse. Lili meurt en 1918 après avoir vécu seulement vingt-quatre ans.

Nadia se rend néanmoins très vite compte du grand talent de sa sœur et arrête de composer elle-même pour se dédier entièrement à la promotion de la musique de sa sœur. Jusqu’aux derniers jours de sa carrière de chef d’orchestre, Nadia Boulanger contribuera à faire connaître l’œuvre de Lili dans le monde entier. La mort d’Ernest Boulanger et les soucis financiers qui s’ensuivent poussent par ailleurs Nadia vers l’enseignement. Ainsi commence sa grande carrière de professeur.

L’entre-deux-guerres : Presto agitato

La renomme de Nadia en tant que pédagogue augmente progressivement dans les années 1920. À cette époque, Paris est encore la capitale du monde où se concentre la vie culturelle et intellectuelle. La ville attire de nombreux adeptes de la composition qui viennent étudier à l’École normale de musique ou au Conservatoire américain de Fontainebleau chez Nadia Boulanger et Paul Ducas. Parmi eux, il y a aussi de jeunes Polonais encouragés à venir étudier à Paris par Karol Szymanowski [1].

Pour Szymanowski, Nadia Boulanger personnifie alors le seul bon chemin dans l’évolution de la musique entre le néoromantisme de Richard Strauss, trop passé, et les expériences dodécaphoniques d’Arnold Schoenberg, trop d’avant-garde. La première génération d’étudiants polonais de Nadia Boulanger naît dans les années 1910 et l’on compte parmi eux plusieurs compositeurs qui se sont distingués dans l’histoire de la musique polonaise néoclassique comme Grażyna Bacewicz [2], le comte Zygmunt Mycielski [3] ou Stefan Kisielewski [4].

Nadia Boulanger en compagnie d’Igor Stravinsky

Les études chez « Mademoiselle » , comme on appelait Nadia Boulanger jusqu’à ses derniers jours, permettaient non seulement de rencontrer des jeunes talents de France et du reste du monde mais aussi de faire connaissance avec des grands maîtres comme Ravel ou Stravinsky. Le comte Mycielski dirait plus tard dans un entretien pour la radio polonaise : « Je suis venu à Paris en 1928 et Paris était magnifique à cette époque : riche, au centre du monde, la capitale de la coalition qui avait gagné la Grande Guerre. Et nous, nous arrivions de Pologne qui était assez provinciale. Il y avait eu de bons concerts mais ils étaient peu nombreux. C’est à Paris que nous pouvions pour la première fois nous familiariser avec des compositions et des compositeurs anciens et nouveaux, peu ou pas connus chez nous. » Ainsi, des liens furent créées et contribuèrent au renouveau de la musique polonaise, y compris au niveau international, tout en posant de solides fondations pour les générations suivantes.

Mademoiselle à l’ère atomique : Andante moderato

La deuxième génération des élèves polonais de Nadia Boulanger voit le jour dans les années 1920 et arrive à Paris pour ses études dans la période d’après-guerre. La nouvelle situation géopolitique qui voit l’Europe coupée en deux rend particulièrement difficiles les contacts entre la France et la Pologne.

Pourtant, « Mademoiselle » fait tout son possible pour que de jeunes Polonais puissent venir étudier à Paris. Malgré sa position monumentale dans le monde musical, elle accueille dans ce « Paris brisé ! Paris outragé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! » des étudiants et leur donne parfois des cours gratuitement.

L’un de ses étudiants polonais de l’époque évoque ainsi sa première rencontre avec Nadia Boulanger : « C’était une dame déjà de grand âge mais très dynamique ; elle est venue me chercher à Orly avec sa propre voiture qui, je me souviens, était très classique, toujours avec des flèches de direction à la place de clignotants. Nadia conduisait très prudemment, on ne dépassait pas les 50 km/h » .

La mort de Staline en 1953 inaugure une période de détente dans les relations Est-Ouest et pour la première fois depuis la fin des années 1940, de nouveaux contacts plus officiels peuvent être noués. Nadia Boulanger reprend sa correspondance avec ses anciens élèves polonais et fait une visite en Pologne en 1956 pour la première édition du festival de musique contemporaine « Automne à Varsovie » . Cette visite ne sera pas la dernière.

Nadia Boulanger en 1956 en visite à Varsovie, entourée par ses étudiants Grażyna Bacewicz (à gauche) et le comte Zygmunt Mycielski (à droite).

Il y avait quelque chose de brave dans cette dame de la Belle Époque qui traversait le rideau de fer comme si elle voulait manifester cette unité civilisationnelle du monde de sa jeunesse, au temps où New York, Paris, Vienne, Varsovie ou Saint-Pétersbourg appartenaient à la même orbite culturelle.

Ajoutons que malgré son dévouement total à la musique, Nadia Boulanger n’avait rien du type d’artiste vivant dans une tour d’ivoire et qui ignorait la réalité du monde alentour. Peut-être grâce à sa boussole morale, elle échappa à tous les pièges idéologiques du XXe siècle : dépourvue de toute sympathie pour l’Allemagne nazie, peu avant l’entrée de l’armée allemande à Paris, elle se réfugia aux États-Unis où elle demeura jusqu’en 1945.

De même, malgré de régulières visites en Pologne, elle ne fit jamais aucune déclaration de sympathie pour le communisme. Toute au long de sa vie, deux choses comptaient pour Nadia Boulanger : la musique et les étudiants. Parmi ses derniers élèves polonais, nés à la fin des années 1930 et dans les années 1940, on peut citer Wojciech Kilar [5], Antoni Wit [6], Piot Moss ou Zygmunt Krauze [7].

Au soir de la vie : Tempo giusto

Vive d’esprit jusqu’à l’âge le plus avancé, Nadia Boulanger donna encore des cours de composition dans les années 1970. À cette époque, sa renommée dépassait toutes les frontières. Elle entra même dans le monde de la culture populaire lorsque, dans le célèbre film « Love Story » d’Arthur Hiller, l’héroïne principale Jenny déclare vouloir étudier à Paris chez Nadia Boulanger.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle resta en contact avec plusieurs de ses étudiants, suivit l’évolution de leur carrière et analysa leurs compositions. Le comte Zygmunt Mycielski écrit dans ses mémoires qu’en 1928, avant la première leçon, il fit une sorte d’auto-présentation en donnant à Nadia quelques-unes de ses compositions. L’analyse fut prête dès la première leçon et « Mademoiselle » joua ces compositions de mémoire. Cinquante ans plus tard, lors d’une visite du comte à son ancien professeur alors hospitalisée, Nadia Boulanger, aveugle et presque mourante, n’exprime qu’un seul désir : écouter la nouvelle symphonie de Mycielski.

Nadia Boulanger s’éteint en 1979. Pendant près de soixante-dix ans de travail pédagogique, elle forma des milliers de compositeurs et pianistes aussi différents qu’Aron Copland, Astor Piazzolla ou Quincy Jones. Par ailleurs, grâce à sa recherche musicologique, elle ramena à la vie des compositeurs de musique ancienne oubliés au cours du XIXe siècle. Elle laissa enfin une influence importante sur la musique polonaise contemporaine.

Pour en savoir plus :
– un documentaire de Bruno Monsaingeon (1977) – https://www.youtube.com/watch?v=kW7GiX4-hPc
– une composition de Lilly Boulanger : https://www.youtube.com/watch?v=hbYIKmOlY_0

[1] Karol Szymanowski (1882 – 1937), sans doute le plus grand compositeur polonais après Chopin, célèbre entre autres pour l’opéra Le Roi Roger, son Concerto n° 1 pour violon et ses symphonies.

[2] Grażyna Bacewicz (en polonais [ɡraˈʐɨna baˈt͡sɛvit͡ʂ]) (1909 – 1969), compositrice et violoniste polonaise. Elle fut, après Maria Szymanowska, la deuxième compositrice polonaise à atteindre une renommée nationale et internationale. Écouter son Ouverture pour orchestre.

[3] Zygmunt Mycielski (1907 – 1987), compositeur et critique, personnage-clé de la vie musicale en Pologne après la Deuxième Guerre mondiale. Bien qu’il vivait dans la Pologne communiste, il est resté très indépendant dans son activité publique et publia ainsi en France une lettre de solidarité avec les compositeurs tchécoslovaques pendant le Printemps de Prague en 1968.

[4] Stefan Kisielewski (1911 – 1991), écrivain, compositeur, chroniqueur. Célèbre pour sa contestation du régime communiste et son indépendance d’esprit. Écouter sa Danse vive.

[5] Wojciech Kilar (1932-2013), compositeur polonais de musique de films et de musique classique. Son travail pour Le Pianiste lui vaut en 2002 le César de la meilleure bande originale de film. Écouter Orawa.

[6] Antoni Wit est un chef d’orchestre polonais né à Cracovie en 1944. Il est renommé pour ses interprétations de la musique du XXe siècle, notamment des compositeurs de Pologne ou d’Europe centrale et orientale comme Karol Szymanowski, Krzysztof Penderecki, Witold Lutosławski ou Sergueï Prokofiev.

[7] Zygmunt Krauze, né à Varsovie en 1938, est un compositeur et pianiste polonais.

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