Maria Curie-Skłodowska, figure extraordinaire du panthéon franco-polonais [2/2]

Première de sa promotion, première femme prix Nobel, première femme professeur à la Sorbonne, première femme panthéonisée à Paris… Au cours de sa vie, Maria Curie-Skłodowska n’a pas non seulement accumulé les premières places : certains de ses accomplissements demeurent encore à ce jour inégalés. Deuxième partie du feuilleton sur cette « petite étudiante polonaise démunie » qui rêvait d’étudier à la Sorbonne.


(première partie du feuilleton accessible dans le numéro 7 du Courrier de Pologne)

Si Marie parvient à occuper la chaire de Pierre à l’université, leur maison boulevard Kellermann est trop chargée de souvenirs. C’est pourquoi elle part avec les enfants s’installer chez son beau-père à Sceaux. Toutefois, il décède quatre ans plus tard, en 1910. Elle demeure désormais seule avec ses filles mais la vie doit continuer. Contre la douleur, elle ne connaît qu’un remède, le travail, auquel elle se consacre pleinement. Dans un laboratoire réorganisé et équipé, elle commence à former une génération de jeunes chercheurs à ses méthodes originales.

En 1911, sa candidature à l’Académie française des sciences doit s’incliner à deux voix près contre celle d’Édouard Branly, qui a contribué au développement de la télégraphie sans fil. Le physicien, homme, Français et professeur à l’Institut catholique de Paris, correspondait davantage au profil politiquement correct de l’époque. Toutefois, la même année, l’Académie royale des sciences de Suède lui décerne un second prix Nobel, cette fois de chimie et sans corécipiendaire, pour la « découverte du radium » : Marie rendra néanmoins hommage à son défunt mari dans son discours à Stockholm. Elle demeure jusqu’à aujourd’hui la seule femme à avoir reçu deux Nobel, plus haute distinction du monde scientifique.

Devant ce succès, en France est enfin prise la décision de créer un Institut du radium. Il comprendra deux pavillons qui seront édifies rue Pierre Curie. Dans l’intervalle, Maria déménage quai de Béthune où elle habitera pendant vingt-deux ans.

L'immeuble où habita Marie Curie quai de Béthune à Paris – © Destination Varsovie
L’immeuble où habita Marie Curie quai de Béthune à Paris – © Destination Varsovie

Le 30 juillet 1914, la construction de l’Institut du radium à Paris est achevée. « Là est le sens de sa vie si la vie a un sens. » [1] C’est aussi cependant le moment où éclate la Première Guerre mondiale. Maria retrouve rapidement son terrain d’action et constitue une flotte d’une vingtaine de voitures munies d’appareils et de personnel pour procéder sur place aux examens radiologiques des blessés. Ces « petites Curies » ainsi que les deux cents postes fixes qu’elle réussira à faire installer produiront pour les seules années 1917-1918 plus d’un million de radiographies. Au cours de la guerre, elle ne cesse de courir les routes par tous les temps pour réaliser ces examens médicaux. Directrice du service radiologique de l’armée, elle est au moment de l’armistice à bout de force.

Pour un gramme de radium

« 1918 – la France victorieuse, la Pologne libérée et l’Institut de Radium intact ! » Toutefois, Maria ne peut pas poursuivre ses travaux faute d’équipement. Quand une journaliste américaine, Marie Mattingley (Missy), lui demande de formuler son vœu le plus cher, elle répond « un gramme de radium » . Bien que des centaines d’hommes et de femmes atteints de cancer sont traités au radium, Marie Curie n’en dispose pas. Missy entreprend alors d’organiser un voyage aux États-Unis dans le but de collecter de l’argent. Après une longue hésitation, Marie accepte. Au cours de sa tournée en 1921, elle est reçue par le président et réunit de quoi acheter un gramme de radium. Il lui est personnellement destiné mais elle en fait don à son laboratoire. L’Institut du radium de Paris devient ainsi l’un des rares établissements dans le monde où il est possible d’étudier la radioactivité.

Suite à son retour des États-Unis, Marie accède au rang de « monument national » . Néanmoins, elle est très épuisée physiquement et perd petit à petit la vue, malgré plusieurs opérations. C’est qu’elle est depuis vingt ans sans cesse exposée à d’importantes doses de radiation.

Il y a tout de même encore un rêve qui attend d’être réalisé. Malgré son travail en France et son succès à international, Marie n’a jamais oublié son pays et sa famille. En 1911 déjà, elle avait été invitée à s’installer en Pologne pour diriger un nouveau laboratoire mais elle avait alors rejeté l’offre. Elle s’était toutefois rendue en Pologne en 1913 pour inaugurer l’installation et prononcer sa première conférence scientifique en polonais.

Monument à Maria Curie-Skłodowska rue Wawelska – © Destination Varsovie
Monument à Maria Curie-Skłodowska rue Wawelska – © Destination Varsovie

Maintenant que la Pologne a recouvré son indépendance, elle doit aussi avoir son Institut du radium. Marie Curie y voyage plusieurs fois tandis que le peuple polonais se cotise pour ériger le laboratoire. Il sera inauguré le 29 mai 1932 [2], après que Marie a dû malgré son état de santé traverser de nouveau l’Atlantique en 1929 pour collecter les moyens nécessaires à son fonctionnement. Reçue comme un chef d’État en voyage privé, elle obtient du président un deuxième gramme de radium acheté grâce à la générosité des Américains, parmi lesquels de nombreux émigrés polonais. Devant l’actuel Centre d’oncologie de Varsovie, on peut toujours voir l’arbre que Marie avait planté lors de la cérémonie d’ouverture. Une statue dévoilée en 1935, un an après sa mort, lui rend également hommage.

Le génie de Marie Curie lui vaudra aussi pendant toute sa vie l’estime et l’amitié de ses pairs, dont les plus grands savants de l’époque (Jean Perrin, Paul Langevin, son professeur Gabriel Lippmann, Ernest Rutherford, Émile Borel, André-Louis Debierne). De la soutenance de doctorat au discours prononcé à la Sorbonne pour célébrer le vingt-cinquième anniversaire de la découverte du radium en passant par les vacances communes en Bretagne, ils lui demeureront fidèles. Einstein lui-même lui a adressé ses éloges et a accompagné la famille Curie au cours d’excursions dans les Alpes tandis que le grand pianiste Ignacy Paderewski, un temps Premier ministre de la Pologne libérée, l’invite à ses concerts. Que ce soit aux congrès Solvay puis à partir de 1922 dans la Commission internationale pour la coopération intellectuelle de la Société des Nations, elle côtoie la société scientifique internationale tout en se tenant soigneusement à l’écart du monde politique.

Monument à Maria Curie-Skłodowska rue Kościelna – © Destination Varsovie
Monument à Maria Curie-Skłodowska rue Kościelna – © Destination Varsovie

Emportée par une leucémie en 1934, elle est enterrée selon ses vœux à Sceaux près de la tombe de Pierre Curie. Si cette première cérémonie se déroule en comité restreint avec ses enfants, sa famille et quelques amis, les dépouilles des époux seront transférés en grande pompe au Panthéon de Paris plus d’un demi-siècle plus tard, le 20 avril 1995. Les Polonais y apportent régulièrement des fleurs rouge et blanc pour rendre hommage à la plus illustre de leurs scientifiques.

De fait, la Pologne ne l’a jamais oubliée. En 1967, sa maison de naissance à Varsovie est devenue le musée Maria Curie-Skłodowska, qui contient des affaires personnelles et des souvenirs de sa famille. Plus récemment, un monument a été inauguré en 2014 rue Kościelna en présence des présidents de la République François Hollande et Bronisław Komorowski. C’est dans l’église voisine que la jeune Curie avait été baptisée et elle aimait, dit-on, se promener dans les rues du quartier de la Nouvelle Ville, au bord de la Vistule.

[1] Sauf indication contraire, les citations de cet article sont tirées du livre de Françoise Giroud, Une femme honorable : Marie Curie, une vie, Fayard, Paris, 1991.

[2] À l’emplacement de l’ancien Institut rue Wawelska se trouve aujourd’hui une clinique d’oncologie tandis que le nouvel Institut du radium a désormais son siège au 5 rue Roentgen.

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