Maria Curie-Skłodowska, figure extraordinaire du panthéon franco-polonais [1/2]

Première de sa promotion, première femme prix Nobel, première femme professeur à la Sorbonne, première femme panthéonisée à Paris… Au cours de sa vie, Maria Curie-Skłodowska n’a pas non seulement accumulé les premières places : certains de ses accomplissements demeurent encore à ce jour inégalés. Première partie d’un feuilleton sur cette « petite étudiante polonaise démunie » qui rêvait d’étudier à la Sorbonne.


Maria Skłodowska naît en 1867 à Varsovie, appartenant alors à l’Empire russe. L’autonomie limitée dont bénéficiait jusque là le « Royaume du Congrès » , héritée du duché de Varsovie de Napoléon Ier, est supprimée la même année et la partie de la Pologne sous occupation russe en perd jusqu’à son nom : elle s’appelle désormais le « Pays de la Vistule » .

Ce changement s’accompagne d’une intensification de la politique de russification. La langue russe est ainsi imposée jusque dans l’enseignement du catéchisme, tandis que les Polonais sont progressivement évincés de toutes les fonctions publiques. Le père de Maria, Władysław Skłodowski, est « un homme de cabinet, épris de musique, de littérature, de science (…). Pour pouvoir faire des études supérieures, il compose avec le système et fréquente l’Université russe, la seule dont le diplôme permette d’enseigner dans une école d’État. Il épouse une jolie brune – Bronisława Boguska, enseignante comme lui, qui devient directrice d’un pensionnat pour jeunes filles bien nées. Le couple dispose, rue Freta, d’un petit appartement de fonction, celui où, en huit ans, Mme Skłodowska donnera le jour à ses cinq enfants. » [1]

Maria est la petite dernière, après Zofia, Bronia, Józef et Helena. L’aînée, Zofia, meurt du typhus à l’âge de quatorze ans et Bronisława, la mère, est emportée deux ans plus tard par la tuberculose. Maria n’a alors que dix ans et c’est la deuxième de la famille, Bronia, qui la protège et la console. « Maria ne s’abandonnera jamais qu’auprès d’elle« .

Un caractère bien trempé

De fait, bien qu’encore très jeune, elle possède déjà un caractère bien trempé. Tout d’abord, « c’est une fille de la terre, qui a besoin d’air, d’espace, d’arbres. Elle entretient avec la nature une relation quasi charnelle » . Ensuite, malgré le train de vie très modeste de sa famille, elle se rend vite compte que l’argent, « si nécessaire qu’il soit, ne fait pas partie de ses valeurs » . Elle sera fidèle à cette devise toute sa vie, tout comme elle restera jusqu’à la fin de ses jours une grande patriote, fière de ses origines. Même déchirée entre deux pays, elle continuera toujours à penser à son pays natal : la Pologne.

Façade de la maison de naissance de Maria Skłodowska au 12 rue Freta, Varsovie – © Destination Varsovie

Enfin, « Maria possède de naissance les trois dispositions qui font les élèves brillants et chéris des professeurs : la mémoire, le pouvoir de concentration et l’appétit d’apprendre.(…) Elle n’a pas besoin qu’on la pousse, il faut plutôt la retenir. Pleinement consciente à dix-huit ans de sa valeur, elle admet : « J’ai une nature difficile, une nature à vaincre. »

C’est sa sœur Bronia qui en premier « va rejoindre « l’Olympe » » en partant pour Paris étudier la médecine. De son côté, Maria s’engage comme gouvernante et puisqu’elle est nourrie et logée, elle lui envoie son salaire. « Quand tu seras médecin, c’est toi qui paieras mes études » , écrit-elle à sa grande sœur. Les années sont interminables, le travail n’est pas satisfaisant mais Maria ne se plaint pas et attend sa chance, jusqu’en 1891 où elle peut finalement rejoindre Bronia. Le 3 novembre, elle traverse la solennelle cour de la Sorbonne pour s’inscrire en licence de sciences physiques.

On ne sait pas avec précision dans quelles conditions elle a vécu pendant les deux années suivantes, aussi l’histoire tient pour partie de la légende. Avec quarante francs par mois, elle aurait eu perpétuellement faim, dans une chambre sans fenêtre ni chauffage, et ne se serait consacrée qu’à l’étude.

Première de promotion

Des efforts payants car en juillet 1893, Maria est non seulement licenciée ès sciences physiques de l’Université de Paris, mais elle arrive en plus première de sa promotion. À la veille des examens, elle faisait pourtant part à son père de sa crainte de ne pas être prête, malgré les cours supplémentaires de mathématiques et de français suivis pendant l’été pour rattraper son retard. Maria dira trente ans plus tard de ces résultats qu’ils constituent « l’un des meilleurs souvenirs de [sa] vie » .

Le diplôme de licence de sciences physiques de Maria Skłodowska – © Destination Varsovie

Elle connaît dans le même temps un coup de foudre pour… la science. Cependant, elle comprend très vite que pour aller plus loin dans l’étude de la physique et de la chimie, elle doit approfondir sa formation en mathématiques. Or, pour préparer une nouvelle licence, elle a besoin d’argent. Elle demande ainsi – et obtient – la bourse Alexandrowitch que les autorités polonaises accordent aux étudiants particulièrement brillants. Cas unique dans l’histoire de la fondation : quand, plus tard, Maria percevra son premier salaire, elle remboursera le montant de l’aide reçue.

En juillet 1894, elle devient licenciée de mathématiques, en deuxième place sur la liste des admis. Son beau-frère pense que « l’époque héroïque de sa vie est terminée » . Maria rentre en Pologne pour les vacances et envisage de rester auprès de sa famille afin de participer au développement de son pays.

Le mariage avec Pierre Curie

Toutefois, dans l’intervalle, elle a rencontré Pierre Curie qui, de France, lui envoie lettre après lettre pour la convaincre de revenir. « Maria Skłodowska lui est très vite apparue comme l’unique personne capable de l’accompagner. » Elle finit par céder et le couple se marie en 1895.

Pendant des années, Pierre et Maria travaillent ensemble. « Nous n’avons ni argent ni laboratoire ni aucune aide pour réaliser nos expériences de chimie. Nous essayons de faire quelque chose à partir de rien. Si on pouvait parler de mon époque héroïque pendant mes études, maintenant c’est pour moi et mon mari notre période commune héroïque. Mais ces sont les meilleures et les plus heureuses années de notre vie. »

Pierre accède au statut du professeur et Maria prépare le concours d’agrégation pour enseigner au lycée. Elle est naturellement reçue première. En 1897 naît leur premier enfant, Irène. La famille a emménagé dans une petite maison du boulevard Kellermann, entourée d’un jardin. « L’idée d’interrompre durablement son activité parce que elle a un enfant n’effleure ni son esprit ni celui de Pierre. »

Maria a alors un autre projet en tête. Elle sait qu’aucune femme au monde n’a jusqu’alors prétendu devenir docteur ès sciences. Or, pour établir des rapports d’égalité avec les hommes, il lui est indispensable d’acquérir les mêmes titres qu’eux. À la recherche d’un sujet pour une thèse de doctorat, elle juge que le phénomène de radioactivité lui offre un champ potentiellement fécond et à peine exploré.

Cependant, pour travailler, Maria a besoin d’un laboratoire. On lui accorde une réserve humide et froide sans aucun matériel rue Lhomond, dans l’école où travaillait Pierre. Un chimiste allemand décrira plus tard les conditions du travail des Curie : « cela tenait de l’écurie et du collier à pommes de terre et si je n’avais pas vu la table de travail avec son matériel de chimie, j’aurais cru à un canular. »

Dès le 18 juillet 1898 pourtant, Maria et Pierre sont assez sûrs d’eux pour annoncer la découverte d’un nouvel élément, un métal. « Nous proposons de l’appeler polonium, du nom du pays d’origine de l’un de nous. » En mars 1902, ils parviendront à déterminer le poids d’un atome de radium. C’est l’aboutissement d’une aventure sans précèdent dans l’histoire de la science qui sera couronné d’un prix Nobel en 1903 pour les deux Curie ainsi qu’Henri Becquerel.

Un laboratoire plutôt que la Légion d’honneur

Entretemps, Maria a commencé ses conférences à l’École normale supérieure de Sèvres, une première pour une femme. Pierre Curie, à qui l’on propose la Légion d’honneur, rétorque : « je vous prie de remercier M. le Ministre et de l’informer que je n’éprouve pas du tout le besoin d’être décoré mais que j’ai le plus grand besoin d’avoir un laboratoire » .

Comme les nouvelles concernant le radium se diffusent à travers le monde, beaucoup de courrier arrive chez les Curie. On leur demande notamment la documentation nécessaire pour produire le matériau. Confrontée à l’hypothèse d’un dépôt de brevet sur la méthode Curie, Maria, dans un élan de désintéressement et de fidélité à la science, affirme : « non, nous ne prendrons pas de brevet. Le procédé appartiendra à tous ceux qui voudront en user » . Quelques mois avant de recevoir le Nobel, elle soutient sa thèse de doctorat « sur les substances radioactives » et décroche la mention « très honorable » .

La notoriété grandissante du couple leur attire un intérêt plus important du gouvernement. Pierre se voit donc confier la nouvelle chaire de physique générale à la Sorbonne et un nouveau laboratoire leur est attribué rue Cuvier. Il est aussi élu en 1905 membre de l’Académie des sciences. Maria, de son côté, met au monde un deuxième enfant, Eva, un an après le prix Nobel. Elle reprend rapidement ses cours à Sèvres et organise le laboratoire rue Cuvier tout en poursuivant avec Pierre ses travaux sur la radioactivité.

Un accident de la circulation ôte prématurément la vie à Pierre Curie en avril 1906. Il est enterré sans cérémonie publique, en présence de ses plus proches amis dans le cimetière de Sceaux où repose sa mère. Maria a alors 38 ans, après onze ans de mariage elle devient une femme seule avec deux enfants à charge.

Pourtant, elle refuse les propositions de souscription publique et de pension d’État. Convaincue de pouvoir travailler, elle ne veut pas d’aide financière. Dans les mois suivants, on lui offre la chaire de son défunt mari et après quelques discussions avec ses amis, elle finit par accepter. C’est la première femme à devenir professeur à la Sorbonne. Le 5 novembre 1906, elle prononce sa leçon inaugurale, quinze ans après s’être inscrite à cette même faculté alors qu’elle n’était encore qu’une petite étudiante polonaise démunie.

Suite du feuilleton

[1] Sauf indication contraire, les citations de cet article sont tirées du livre de Françoise Giroud, Une femme honorable : Marie Curie, une vie, Fayard, Paris, 1991.

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