Lviv, Wrocław : villes symboles d’une histoire croisée

Le soutien continu de la Pologne aux aspirations de l’Ukraine à constituer un État indépendant et arrimé à l’ouest du continent européen ne s’explique pas seulement par la proximité géographique et la volonté de tenir la Russie à distance. L’émotion et la mobilisation des citoyens polonais rappellent en effet que des liens historiques forts les attachent à leur grand voisin, comme le montre le destin croisé des villes de Lviv et de Wrocław.


La crise ukrainienne qui a abouti à la chute du président Viktor Ianoukovitch le 22 février dernier a remis en lumière le vieil antagonisme est-ouest qui caractérise l’Ukraine depuis la moitié du XVIIe siècle. De fait, après plusieurs décennies de conflits entre Tatars, Cosaques, Polonais, Russes et Turcs pour le contrôle de l’Ukraine, le traité d’Androussovo avait instauré en 1667 une ligne de partage le long du fleuve Dniepr avec, à l’ouest, un territoire attribué à la Pologne et, à l’est, une partie absorbée par l’Empire russe. Si cette frontière a entretemps formellement disparue, elle continue d’influencer les esprits et de modeler le paysage économique et urbain du pays.

Avec toutes les précautions d’usage à prendre vis-à-vis de ce type de schématisation, on distingue donc une Ukraine « occidentalisée », cultivée par des siècles de présence austro-hongroise et polonaise mais en même temps désireuse de préserver l’indépendance de la Nation ukrainienne et ses attributs comme la langue ukrainienne et la foi uniate (aussi appelée grecque catholique, cette branche du christianisme suit des rites orthodoxes tout en reconnaissant l’autorité du pape), de l’est qui partage avec la Russie la même langue et la religion orthodoxe et serait par conséquent moins désireux de s’en démarquer.

Au cœur de l’Ukraine occidentale, la ville de Lviv illustre parfaitement le paradoxe de cette région : place forte des manifestations qui agitent le pays depuis novembre 2013, elle jouit d’une certaine sympathie à l’ouest du continent alors que la presse la dépeint aussi comme un « bastion nationaliste ». Les motivations des protestataires qui ont pris d’assaut les quartiers généraux de la police, de l’armée ou encore des services secrets (SBU) couvrent d’ailleurs un large spectre, allant de l’opposition nationaliste à une emprise de la Russie sur les affaires ukrainiennes à la volonté de se rapprocher de l’Union européenne en passant par le rejet de la corruption et de la violence du pouvoir en place.

En un sens, Lviv est le négatif de ses voisines orientales, russophiles et industrielles telles que Donetsk et Kharkov. Ville d’arts et de culture, dotée d’une place de marché (Rynok) à l’européenne, Lviv et ses façades de style Renaissance évoquent davantage Cracovie et les cités italiennes que les autres grands centres urbains ukrainiens. S’y balader, c’est découvrir une architecture riche et européenne, classée au patrimoine mondial de l’Humanité et témoin des allégeances successives de la région et des différentes migrations. La cathédrale arménienne achevée au XIVe siècle côtoie ainsi l’église jésuite de style baroque tandis que les maisons cossues de la place Adam Mickiewicz, du nom du grand poète national polonais du XIXe siècle et professeur au Collège de France, tranchent avec la raideur des anciens remparts de la ville. Plus loin, l’opéra construit en 1900 évoque Prague ou Vienne.

Lwów la polonaise, l’héritage le plus présent

Pourtant, c’est bien avec Cracovie que l’air de famille est le plus net et ceci ne tient pas à la seule situation géographique de Lviv, séparée d’environ 70 kilomètres de la frontière polonaise. Au cœur d’une forêt épaisse, parmi les tombes du cimetière Lychakivskiy honorant d’illustres citoyens aux noms ukrainiens, russes ou autrichiens, on trouve également de très nombreuses sépultures polonaises où reposent des membres de l’intelligentsia venue à Lviv au XIXe siècle, ou encore des soldats morts pendant les guerres qui ont opposé la Pologne tour à tour à l’Ukraine (1918-1919) et à la Russie bolchévique (1919-1920).

L'opéra de Lviv, d'inspiration viennoise
L’opéra de Lviv, d’inspiration viennoise

L’histoire de Lwów la polonaise a commencé à dire vrai beaucoup plus tôt car bien que fondée en 1256 par un prince ukrainien, la ville devient polonaise en 1340 et le reste jusqu’en 1772, date du premier partage de la Pologne qui la livre aux mains de l’Empire autrichien. Le XIXe sera particulièrement fécond pour celle que l’on nomme alors Lemberg ou, en français, Léopol. Dans la région historique de Galicie, foyer des différentes expressions nationales sous l’Empire austro-hongrois, Lviv se construit une réputation de phare intellectuel et culturel aux frontières orientales de l’Europe.

Après la restauration de l’État polonais en 1918, Lviv lui est rattachée et prend le nom de Lwów. Pendant toute la période de l’entre-deux-guerres, elle accueille des grands noms de l’intelligentsia polonaise comme l’écrivain Bruno Schulz, qui y étudie l’architecture avant de publier ses premières œuvres depuis la ville voisine de Drogobytch. Plus proches de notre époque, les œuvres de Julian Stryjkowski et Andrzej Kuśniewicz, autres écrivains de langue polonaise originaires de Galicie, expriment aussi cette mélancolie des confins caractéristique non seulement de Lviv mais aussi d’autres villes européennes au passé complexe comme Strasbourg, Trieste ou Wrocław.

Wrocław, Breslau [1], ville des Piast, ville allemande

À plus de 600 kilomètres de distance vers le nord-ouest, Wrocław partage en réalité plus d’un point commun avec la capitale galicienne. Vieille du VIe siècle, elle constitue sous le règne des Piast (960-1370 de notre ère) l’une des plus importantes villes du royaume de Pologne. En 1335, Wrocław rejoint la couronne de Bohème avant d’être incorporée comme le reste de la Basse Silésie à la monarchie des Habsbourg au XVIe siècle. Les guerres de Silésie du XVIIIe siècle conduisent ensuite les Prussiens à s’emparer de la ville qui deviendra véritablement allemande après l’unification du pays en 1871.

L’hôtel de ville de Wrocław

La Deuxième Guerre mondiale marque cependant une rupture radicale. Lviv, envahie dans un premier temps par les nazis puis remise à l’Armée rouge à la faveur du pacte germano-soviétique, est de nouveau occupée par les forces de l’Axe à partir de 1941 avant d’être reprise en juillet 1944 par les troupes de l’Union soviétique qui décide d’annexer l’ensemble de la région. Alors que la moitié de la population de Lviv était polonaise en 1939, les rares Polonais qui ont survécu aux deux occupants sont déplacés en 1945 … à Breslau, rebaptisée Wrocław pour marquer son rattachement au territoire polonais. Afin de mieux faire accepter l’expansion de l’URSS vers l’ouest, son dirigeant Joseph Staline avait en effet obtenu des Alliés à Yalta en 1945 de réduire le territoire allemand au profit de la Pologne, aboutissant grosso modo à la faire « translater » sur la carte de l’Europe d’environ 200 kilomètres vers l’ouest.

Les recompositions territoriales après les accords de Yalta et Potsdam

Un jeu de chaises musicales aux conséquences dramatiques se mit alors en place. Wrocław, qui s’était naturellement germanisée au fil des siècles, a vu ses habitants allemands chassés et remplacés par les populations d’origine polonaise de la région de Lviv tandis que des pionniers russes et ukrainiens s’installèrent dans l’ancienne capitale de la Galicie, ville culturellement très étrangère à ces colons souvent venus des provinces les plus reculées de l’Union soviétique. Le nouveau gouvernement polonais procéda à Wrocław à une politique de dégermanisation puis de polonisation appuyée par une référence au royaume des Piast quand, en parallèle, Moscou conduisit des actions de soviétisation de Lviv et des territoires annexés. La guerre a enfin eu pour effet d’annihiler les importantes communautés juives qui existaient dans les deux villes.

Origines géographiques des nouvelles populations des territoires récupérés

Un passé multiculturel longtemps renié

Jusqu’à leur chute au tournant des années 1990, les régimes communistes de Pologne et d’URSS ont tout fait pour renier le passé multiculturel de Wrocław et de Lviv, malgré les traces omniprésentes de l’ancienne puissance « occupante ». Les riches demeures aristocrates ou bourgeoises des Allemands et des Polonais furent donc volontairement laissées à l’abandon ou, en Union soviétique, divisées en appartements communautaires qui eurent tôt fait de se dégrader.

Si la fin de la guerre froide eut pour effet d’ouvrir les frontières en Europe et de permettre aux Allemands et aux Polonais de revisiter leurs villes d’origine respectives, les «nouveaux» habitants commencèrent par redouter que les anciens propriétaires ne cherchent à recouvrer leurs biens. Ces premiers contacts difficiles se sont notamment manifestés par les dix années de blocage pour obtenir des inscriptions en polonais sur le portique du cimetière Lychakivskiy à Lviv ou les actions menées par les associations de Vertriebene (Allemands expulsés de Basse Silésie après la Deuxième Guerre mondiale).

L’année 2004, un tournant dans les relations

L’année 2004 représente néanmoins un tournant dans les relations entre les Allemands et Polonais à Wrocław et entre les Polonais et les Ukrainiens à Lviv. Tout d’abord, l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne ouvre Wrocław à l’ »Europe » : les investissements et les flux de visiteurs augmentent tandis que les habitants découvrent l’histoire allemande de leur ville sur les pas d’Eberhard Mock, héros allemand des romans policiers de Marek Krajewski – plusieurs de ses livres ont été traduits en français.

Dans le même temps, à l’est, la Révolution orange en Ukraine a attiré de nombreux Polonais, en particulier des jeunes, qui se sont rendus à Kiev et Lviv comme observateurs des élections pour le compte de l’OSCE ou comme simples bénévoles pour soutenir les manifestants. À Wrocław, plus de 1500 étudiants se sont assemblés sur la grand’ place devant l’hôtel de ville pour exprimer leur solidarité avec les Ukrainiens.

Ce soutien est de nouveau actif aujourd’hui : Wrocław a été l’une des premières villes polonaises à organiser de l’aide pour les protestataires à Kiev sous la forme de collectes de nourriture et de médicaments. En outre, après les fusillades du 20 février dernier, de nombreux habitants ont déclaré être prêts à accueillir chez eux des Ukrainiens en danger. Sur le plan symbolique, le drapeau ukrainien a été hissé au sommet de l’hôtel de ville à côté des couleurs de Wrocław. D’autres rassemblements de soutien ont également eu lieu.

Les jeunes, premiers acteurs de la réconciliation

Le fait que le processus de réconciliation progresse le plus vite parmi les jeunes n’est pas une coïncidence. Leur distance plus grande à l’égard du passé et les études supérieures facilitent en effet la reconstruction de liens avec l’Allemagne, notamment grâce au maintien du canal universitaire qui a réussi même sous le communisme à cultiver l’héritage germanique. Sans surprise, la faculté de philologie allemande de l’université de Wrocław se classe parmi les meilleures en Pologne tandis que les autres départements entretiennent une coopération très dynamique avec leurs confrères allemands.

Bien que la densité des liens ne soit pas la même, le dialogue au niveau des étudiants et de leurs enseignants se poursuit également avec l’université de Lviv et d’autres établissements ukrainiens et il est probable qu’il ait contribué aux manifestations des derniers mois à travers le pays. De fait, si l’on met entre parenthèses la Crimée et quelques villes très particulières comme Donetsk et Kharkiv, le clivage est-ouest semble aujourd’hui moins affirmé que lors de la Révolution orange de 2004, avec des régions orientales qui se sont davantage laissées gagner par la contestation.

Plus que la géographie, le point commun entre ces mouvements serait plus certainement l’âge des participants, nés dans l’Ukraine indépendante ou n’ayant que peu de souvenirs directs de l’Union soviétique. À la différence de leurs parents, les jeunes Ukrainiens n’éprouvent pas de nostalgie pour une époque qui leur est inconnue et n’ont pas été nourris par la propagande anti-occidentale de l’ancien régime. Ils ont en revanche pu constater que leurs voisins polonais, qui étaient il y a encore vingt ans dans une situation assez comparable, ont accompli des progrès considérables en matière de renforcement de l’État de droit et de modernisation économique quand l’Ukraine restait empêtré dans un entre-deux, une transition inachevée.

C’est à cette lumière que l’on peut comprendre les manifestations spontanées qui ont éclaté après le refus des autorités ukrainiennes de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, au contenu pourtant mal compris par une grande majorité de la population. La décision revenait à repousser une nouvelle fois le moment où le pays entamerait enfin sa marche en avant, qui passe nécessairement par l’ouest. La jeune génération s’est impatientée : sa vigueur a suffi pour renverser le régime de Viktor Ianoukovytch, mais pas pour maintenir l’unité du pays. Elle doit maintenant s’efforcer de convaincre le reste de l’Ukraine qu’il fait meilleur vivre en Europe et dans cette tâche, l’Europe peut l’aider. Par une levée de l’obligation de visa et des instruments renforcés de soutien aux échanges de personnes, notamment de jeunes, l’Union européenne a les moyens non seulement de faire la démonstration de son modèle mais surtout, de le mettre à portée des Ukrainiens.

[1] La théorie la plus communément acceptée sur l’origine du nom de la ville en allemand Breslau est qu’il s’agit d’une version germanisée du nom Wrocław (ou Vratislavia en latin), plus facile à prononcer pour les germanophones.

Laisser un commentaire