L’Union repose sur la confiance

Il y a cinquante ans, en novembre 1965, un groupe d’évêques polonais parmi lesquels Karol Wojtyła, le futur pape Jean-Paul II, adressèrent à leurs frères allemands un appel devenu célèbre. Ils y exprimèrent leur volonté de pardonner les crimes commis par l’Allemagne nazie en Pologne, et demandèrent dans le même temps le pardon des Allemands pour les souffrances endurées par la population civile suite à son expulsion des régions de Prusse-Orientale, de Poméranie et de Silésie.

Cette déclaration, révolutionnaire pour l’époque, représente la clé de voûte de l’œuvre de réconciliation germano-polonaise. Elle a permis de vaincre de nombreuses appréhensions qui ont pendant des siècles hanté les deux nations.

En réponse aux tragiques attentats de Paris, le gouvernement français a pris la décision d’actionner la clause de défense mutuelle contenue dans les traités communautaires pour demander l’aide des autres États de l’UE dans la lutte contre les forces djihadistes de Daech. Ce peut être l’occasion de dépasser certaines rancoeurs historiques qui pèsent sur les relations entre la France et la Pologne et de la sorte, déblayer la voie vers un renforcement des politiques extérieures de l’Union européenne.

Bien sûr, l’histoire des rapports entre la Pologne et la France n’a jamais connu un caractère aussi dramatique que celle des relations germano-polonaises. Au contraire, les deux pays ont le plus souvent eu des ennemis communs qu’ils ont combattus en alliés dans différentes guerres et conflits. Il n’y a donc pas entre la Pologne et la France de passif historique qui puisse être comparé à l’héritage du passé polono-germanique.

Toutefois, aujourd’hui encore, la campagne de septembre 1939 continue de jeter une ombre sur les relations franco-polonaises. Malgré les années, le souvenir du manque d’actions résolues de la part de la France après l’agression allemande contre la Pologne demeure vivace dans la mémoire collective des Polonais. Cet argument reparaît notamment dans la réaction des Polonais à l’appel à l’aide du gouvernement français dans la lutte contre le terrorisme.

Nous, jeunes Français et Polonais, n’oublions pas le passé, aussi bien les épisodes glorieux que les moments de la plus profonde terreur. Nous admettons qu’en dépit du traumatisme de la Première Guerre mondiale et de problèmes démographiques, économiques et politiques, la décision de la France d’éviter la confrontation directe avec l’Allemagne nazie, d’abord en conséquence des accords de Munich, puis en septembre 1939, fut une erreur au coût énorme pour l’Europe toute entière, en particulier pour la Pologne.

Néanmoins, comme les générations précédentes qui après la guerre entreprirent de réconcilier la France et l’Allemagne, puis l’Allemagne et la Pologne, nous pensons que la sécurité de notre continent et le maintien du rang qui lui revient dans le monde exigent de nous le dépassement de nos appréhensions réciproques. Comme elles, nous devons faire acte de confiance mutuelle afin de défendre les acquis du processus d’intégration communautaire entamé au siècle dernier et en permettre l’approfondissement.

Nous sommes certes conscients qu’une partie de nos compatriotes redoutent une Union européenne plus intégrée, dans laquelle la France et la Pologne cesseraient d’être elles-mêmes et abandonnerait toute pouvoir de décision à l’étrangère et lointaine bureaucratie de « Bruxelles » .

Cette vision de l’Union est selon nous un contresens : nous ne sommes pas moins français ou polonais parce que nous habitons dans un pays autre que notre terre de naissance. De la même façon, personne n’attend des Polonais ou des Français qu’ils deviennent moins polonais ou français pour prétendument devenir « plus européens » à mesure que l’Union européenne s’intégrerait davantage. Ce serait contraire au principe fondamental de ce processus : unis dans la diversité.

Nous aussi voulons une France et une Pologne puissantes parce que nous sommes attachés à nos pays d’origine et sommes fiers de leur histoire et de leurs spécificités. Cependant, nous sommes convaincus que nos États ne peuvent pas être forts si l’Union qui les rassemble est faible ou s’ils cherchent à agir en dehors d’elle, voire à son détriment.

Le poids de l’Europe dans la population et l’économie mondiales diminue. Que ce soit sur le champ de bataille, dans les organisations internationales ou la course à l’innovation et la compétitivité, nos États nationaux sont devenus trop petits pour défendre efficacement leurs intérêts face aux géants d’Amérique, d’Asie, et demain d’Afrique.

À l’ère d’Internet et des drones qui réduisent à quelques heures, voire à des fractions de seconde les échanges d’informations, les transactions financières et la circulation de biens et de personnes, de quelles capacités disposent nos États pris séparement pour lutter de façon effective contre l’évasion fiscale, les épidémies ou toutes sortes de trafic et de cybercriminalité ?

Dans cette perspective, les multiples crises auxquelles nous sommes confrontés depuis quelques années, (euro ; arc d’instabilité traversant l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient et l’Ukraine ; afflux massifs et incontrôlés de réfugiés) ne sont pas la conséquence d’une soi-disant « trahison des élites » au profit de Bruxelles ou Berlin. Au contraire, elles résultent d’une contraction structurelle de la capacité d’action de nos États qui n’a pas été compensée par un renforcement suffisant des compétences et des moyens d’intervention de l’UE.

Certains tirent du même diagnostic de faiblesse la conclusion opposée selon laquelle il faudrait détricoter l’Union des Vingt-Huit pour créer des groupes réduits (zone euro, mini-Schengen), voire restaurer la pleine souveraineté des États-nations. Face à ces solutions aussi bien illusoires que dangereuses, nous appelons nos concitoyens à refuser l’apparente facilité ou la fatalité complice pour choisir le renforcement de la coopération en vue d’opposer un front solidaire aux menaces communes.

À l’égard des gouvernements, nous appelons les autorités françaises à ne pas sacrifier aux coalitions de circonstance avec des pays tiers les intérêts des alliés États membres de l’UE. Nous attirons également l’attention sur le fait qu’une mutualisation des moyens serait inacceptable sans un partage du pouvoir de décision. La politique du fait accompli, habitude de grande puissance encore parfois pratiquée à Paris, perpétue l’impression que la France ne veut l’intégration que pour faire payer au reste de l’Union les coûts de ses propres opérations.

Nous appelons en parallèle le gouvernement polonais à ne pas opposer la coopération régionale au format plus large de l’Union des Vingt-Huit. Nous souhaiterions voir la Pologne utiliser son influence sur ses voisins immédiats dans le but de renforcer les politiques communautaires, en particulier dans les domaines de la sécurité et de la défense. Le jeu de la solidarité régionale contre « Bruxelles » ou « l’Europe occidentale » n’aboutirait en effet qu’à pérenniser la division entre Europe de l’ouest et Europe de l’est contre laquelle les Polonais se battent depuis plus d’un demi-siècle.

Enfin, quoique nous faisons acte de confiance et demandons la confiance, nous ne sommes pas naïfs. L’approfondissement de l’interdépendance entre nos pays s’accompagnera toujours du risque que l’un des partenaires tente d’obtenir pour lui-même le maximum d’avantages sans verser au pot commun ou venir en aide aux alliés dans le besoin.

C’est pourquoi il est indispensable que la bonne volonté des États membres en faveur d’une coopération plus étroite s’accompagne d’un renforcement correspondant des mécanismes et des institutions communautaires, même quand cela doit parfois impliquer de tordre la souveraineté des États comme par exemple dans la question de la surveillance des frontières extérieures. C’est l’unique façon de s’assurer qu’en partageant avec nos partenaires l’exécution de certaines missions, nous la rendrons plus efficace.

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