« Les romans de Gombrowicz, avant d’être fous, sont d’abord troublants »

Joris Mathieu est un metteur en scène français qui a fondé en 1998 la compagnie Haut et Court. Directeur du Théâtre Les Ateliers, il a été nommé cette année à la tête du Théâtre Nouvelle Génération (TNG), labellisé Centre dramatique national de Lyon. Avec sa troupe, il a adapté le dernier ouvrage de Witold Gombrowicz, Cosmos, en transposant la forme narrative du texte au langage du théâtre. La pièce a été montée en novembre 2014 au Théâtre national de Łódź. Entretien.

Vos impressions après votre visite en Pologne ?

C’était très intéressant, notamment les discussions avec le public après le spectacle. Nous tenions à comprendre quelle est la réception de l’œuvre de Gombrowicz en Pologne et par conséquent, nous voulions connaître les opinions concernant notre interprétation de Cosmos. Nous avons été heureux d’apprendre que le spectacle a contribué à une meilleure compréhension du texte de Gombrowicz qu’on décrit souvent comme obscur et difficile à déchiffrer.

Par ailleurs, j’ai remarqué que les critiques du spectacle parues dans la presse polonaise étaient très profondes et se penchaient sérieusement sur notre interprétation de Cosmos. Cela fait plaisir.

C’est en effet un compliment à ne pas négliger. Comment avez-vous découvert Witold Gombrowicz ? Pourquoi Cosmos ?

Mes parents étaient des gens de culture et admirateurs de l’œuvre de Witold Gombrowicz À la maison, on avait donc les livres de cet auteur. Pour ma part, je l’ai découvert quand j’avais seize ans. J’ai trouvé sur l’étagère cet ouvrage d’un auteur polonais au titre intriguant, Cosmos. Je l’ai lu et depuis, ce livre ne m’a plus quitté. Il m’a fait très forte impression. Ce livre m’a épuisé et pendant longtemps, je n’en connaissais pas la raison.

Gombrowicz parle des questions qui nous dérangent, avec lesquelles on ne veut pas avoir affaire mais on ne peut pas leur échapper durant la lecture. Et il n’est pas rare que ces images ne veuillent plus nous quitter.

Votre méthode de travail est souvent définie par la notion du théâtre optique. Pouvez-vous l’expliquer ?

Oui, cela a été vrai pour nos précédents spectacles comme pour Cosmos. Nous travaillons beaucoup sur le dérèglement des sens. La scène est également l’endroit où se fabrique l’hypnose et où l’œil travaille constamment : il est stimulé par les décors, la lumière qui ont la capacité de créer un autre univers, en complément des comédiens présents sur scène. Dans le spectacle, ils deviennent des corps qui flottent sur scène. Tout cela possède la capacité de créer un univers à part.

Dans la logique du théâtre optique, on s’adresse autant aux sensations qu’à la compréhension. Afin que le lien entre le spectateur et les comédiens puisse s’établir, il est nécessaire de dérégler les sens. Ils ne peuvent pas fonctionner de manière habituelle car le spectateur doit se laisser plonger dans un autre univers. Avec la compagnie Haut et Court, nous souhaitons fabriquer des spectacles qui jouent avec l’illusion. Il s’agit de spectacles où l’œil ne peut jamais être sûr de ce qu’il a vu.

© Nicolas Boudier

Voyez-vous un lien entre le langage finalement assez sensuel de Gombrowicz et la manière très plastique de la compagnie Haut et Court de monter ses spectacles ?

Oui… et non ! Je m’explique. Le langage de Gombrowicz représente un atout incontestable dans Cosmos. Toutefois, nous ne voulions pas le copier sur scène. Dans notre version du spectacle, le personnage de Witold, qui est le narrateur du roman, n’apparaît pas sur scène parce que pour moi, le théâtre optique est également le théâtre où le spectateur voit l’histoire à travers les yeux du narrateur. Par conséquent, on plonge dans cette vision bien onirique, sensuelle, surréaliste, parfois confuse… et on vit cette confusion à travers le regard de ce personnage. Dans cette conception du spectacle, la scène se situe plutôt à l’intérieur de Witold, à l’intérieur de sa boite crânienne. Il ne s’agit alors pas d’y refléter ce qui se passerait en réalité.

En lisant Cosmos, j’avais le sentiment de perdre mes distances vis-à-vis du texte. Très vite, j’ai plongé dans cette écriture. Je ne me posais plus de questions, mais je vivais l’histoire à travers le regard du personnage principal.

Vous étiez guidés par le langage de Gombrowicz ?

Son langage est l’un des points forts de ce texte mais nous avons essayé de ne pas répéter les mêmes images que celles qui apparaissent dans le texte original. Nous ne voulions surtout pas imiter sa langue. Le but était de confronter les images créées par notre équipe avec les images resurgissant du texte, et ainsi de provoquer une sorte de choc chez les spectateurs.

Dans la mise en scène de ce spectacle, quels éléments de Cosmos avez-vous trouvés importants ?

En France, Gombrowicz est surtout connu en tant qu’auteur de pièces de théâtre et de burlesques. Je pense notamment à l’Opérette et à Yvonne, princesse de Bourgogne. Cependant, en lisant ses ouvrages narratifs, on découvre d’autres aspects de son écriture, plus sombres, beaucoup plus intérieurs et plus complexes. Les romans de Gombrowicz, avant d’être fous, sont d’abord troublants. J’avais l’envie de découvrir cette partie de sa littérature. L’idée était de faire ressortir l’aspect poétique, sensible, mais aussi impudique de Gombrowicz. Dans mon spectacle, à coté des images qu’on voit grâce aux mots de Gombrowicz, il y a les images que nous fabriquons sur scène.

Konstanty Jeleński et Witold Gombrowicz à Vence en Provence – fot. Bohdan Paczowski

Konstanty Jeleński, dans la lettre à Gombrowicz où il rend compte de sa lecture de Cosmos, écrit que « C’est là également l’une des premières incursions dans un domaine négligé par Freud : l’inconscient du physique » 

C’est une très belle formulation de ce que peut être le roman. De mon côté, sans connaître cette citation, j’avais dans l’idée en travaillant sur cette pièce de faire vivre au spectateur une expérience physique qui le traverse malgré lui et dont il n’est véritablement pas conscient.

Pensez-vous revenir en Pologne avec d’autres projets ?

Oui, je voudrais bien lancer un projet qui exigerait plus d’interaction avec les jeunes metteurs en scène polonais. J’aimerais trouver des possibilités de dialogue, notamment pour les interroger sur leur vision du futur, et à partir de ces discussions monter des projets en commun. Je pense qu’il est important de discuter avec les jeunes car le monde de demain dépendra de leurs décisions.

Joris Mathieu, est-il alors possible d’apprivoiser le Cosmos ? de le structurer et de lui donner une forme ? ou bien est-ce quelque chose de sauvage, dangereux et irrationnel ?

Philippe K. Dick, dans un de ses essais, se pose la question suivante : comment construire un univers qui ne s’effondre pas au bout de deux jours ? Je pense que si l’on veut vivre, il est nécessaire de donner des formes aux univers qui nous entourent. Dans nos vies, il faut créer des structures qui soient stables et ne pas craindre qu’elles s’effondrent deux jours plus tard.

Il existe également le cosmos des autres. Nous sommes des planètes de notre univers et les autres y sont des satellites mais dans leur cosmos, c’est nous qui devenons des satellites.

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