Les Polonais et la langue française

Alors que la Pologne a longtemps été considérée comme un pays très francophone, le français n’arrive plus aujourd’hui qu’en quatrième position au classement des langues apprises par les écoliers, derrière l’anglais, l’allemand et le russe. Enquête à l’occasion du mois de la francophonie sur l’image contemporaine de la langue française chez les Polonais.


Qui dit France dit langue française. Les Polonais sont très nombreux à penser qu’elle constitue un fort élément distinctif des Français par rapport à d’autres nations. Dans le même temps, la perception de la langue est liée aux représentations du pays auquel elle est le plus souvent associée et le nombre croissant de Polonais qui voyagent, étudient et travaillent librement dans l’espace Schengen contribue à accélérer l’évolution de ces imaginaires.

La langue française a de fait une présence ancienne en Pologne en raison de sa longue histoire commune avec la France. Au XIXe siècle en particulier, alors que la nation polonaise est orpheline de son État, sa poésie, sa peinture et sa musique s’épanouissent à Paris où ont trouvé refuge les artistes de la « Grande émigration ». La France constitue alors un espace de liberté de pensée, de création et de rencontres. Destination désirée et mythique qui enchante et inspire, elle est souvent comparée à une femme qui séduit.

De façon parallèle, la langue française est synonyme de parole libre de toute oppression. Signe d’appartenance à la haute société, elle est très largement enseignée – l’éducation demeurant alors encore pour l’essentiel un privilège des bonnes familles. Compte tenu de la place occupée par les artistes polonais de cette époque dans les programmes scolaires contemporains, cette image pourtant fortement stéréotypée perdure tout en étant concurrencée par d’autres représentations.

La Deuxième Guerre mondiale marque à ce titre une rupture importante puisqu’après la capitulation de la France en 1940, beaucoup de Polonais qui y résidaient émigrent pour rejoindre les îles britanniques. Andrzej Bobkowski, écrivain et essayiste polonais de la première moitié du XXe siècle, témoigne : « La liberté d’action s’est transformée en liberté d’inaction et l’individualisme en égoïsme, en indifférence envers les autres« . Cette déception a profondément stigmatisé l’image de la langue française, désormais associée à une jolie forme sans contenu, artificielle et pleine de fausse courtoisie.

Pendant la guerre froide, la France, pourtant membre du « bloc de l’Ouest » et donc a priori hostile à l’Europe communiste dont fait partie la Pologne, joue la carte de la différenciation et parvient à maintenir des relations relativement bonnes avec les démocraties populaires. Si le russe est à cette époque la première langue étrangère obligatoire, le français, réputé moins « impérialiste » que l’anglais, est traité avec davantage de tolérance par le pouvoir.

Les centres culturels français présents en Pologne contribuent également à raviver le lien entre langue française et liberté en offrant aux Polonais la possibilité d’accéder à certaines publications censurées dans l’espace public ordinaire. Le roman d’Antoni Libera, Madame (traduit en français), restitue avec beaucoup de talent l’ambiance qui régnait alors dans ces bibliothèques et instituts.

Depuis la chute du rideau de fer, malgré la francophonie – souvent mêlée de francophilie – d’une partie importante des élites de l’opposition qui a mis fin au régime communiste, la place de la langue française s’est normalisée. Ceci s’est non seulement traduit par un décollage très rapide de l’anglais, désormais langue étrangère de référence en Pologne, mais aussi par l’émergence de nouveaux concurrents comme l’espagnol.

La France et la langue française continuent pour leur part d’être perçues tantôt comme poétiques, mythiques et séduisantes, tantôt comme faibles et arrogantes. À ces visions s’ajoute encore l’image véhiculée dans les media polonais d’une France associée à la mode, aux parfums et à la cuisine haut de gamme. La langue française, essentiellement vue au travers du prisme de la littérature et des arts, reste enseignée de façon obligatoire de nombreuses filières humanistes dans les collèges et lycées. C’est pourquoi son public est très féminisé. L’ouverture du marché du travail et les possibilités de voyager et d’étudier permises par l’accession de la Pologne à l’Union européenne devraient cependant progressivement remodeler ces perceptions.

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