Les Huguenots en Pologne

De la Grande Émigration du XIXe siècle au mythique « plombier » contemporain en passant par les mineurs de l’entre-deux-guerres, les mouvements de populations entre la France et la Pologne semblent être essentiellement à sens unique. Ce serait cependant omettre l’installation en terres polonaises, à la fin du XVIIe siècle, d’une petite communauté huguenote en quête de tolérance religieuse.


À Wola, quartier de l’ouest de Varsovie, se trouve l’un des plus beaux cimetières de la ville. De taille relativement modeste, il dépend en effet de l’Église évangélique réformée (calviniste) qui, même au faîte de son influence, n’a sans doute jamais été la religion majoritaire en Pologne.

Pourtant, sous les humbles pierres tombales reposent de nombreux « grands » Polonais comme le photographe Karol Bayer – célèbre pour ses clichés du Varsovie du milieu du XIXe siècle -, la famille d’architectes Marconi ou encore les avocats Ludwik Cohn et Aniela Steinsbergowa, qui ont défendu l’opposition démocratique lors des procès organisés par le pouvoir communiste.

On trouve également çà et là des noms à consonnance française puisque la Pologne, quoique moins populaire que la Suisse, l’Angleterre ou l’ancien Royaume de Prusse, a accueilli un certain nombre de familles huguenotes après leur exil forcé.

Henri III a d’abord été roi de Pologne avant de porter la couronne de France – portrait peint par Jean de Court et conservé au musée Condé

Rappelons que le terme de huguenot apparaît dans la seconde moitié du XVIe siècle pour désigner les protestants français. Le pays est alors régulièrement déchiré par des guerres de religion dans lesquelles le roi Henri III tient une position ambigue. Pour l’anecdote, c’est ce même Henri de Valois qui régna un an sur la République polono-lituanienne avant de retourner en cachette en France pour s’y faire couronner suite à la mort de son frère Charles IX.

Toutefois, il ne gouvernera pas non plus très longtemps car il est assassiné en 1589. Son successeur, Henri de Navarre (Henri IV), est quant à lui protestant. Pour restaurer la paix dans le royaume, il accepte de se convertir au catholicisme tout en reconnaissant aux protestants des droits civils, politiques et la liberté de culte : c’est le fameux édit de Nantes de 1598.

La trêve est néanmoins de courte durée en raison d’un nouveau régicide, commis par le catholique fanatique François Ravaillac en 1610. Les monarques suivants, Louis XIII et plus encore Louis XIV, ravivent les tensions religieuses et mènent des campagnes de persécutions et de conversions forcées au nom de la nécessaire consolidation du royaume.

C’est par l’exemple l’époque des « dragonnades » , visites de soldats dans les maisons protestantes dont les habitants étaient torturés jusqu’à abjuration de leur foi. Au bout de quelques mois, le roi Louis XIV estime que la religion réformée a quasiment disparu en France et par l’édit de Fontainebleau de 1685, il décide de révoquer l’édit de Nantes.

200 000 émigrés

Affaiblis par des décennies de guerres et de persécutions, les protestants français ne sont plus en capacité de défendre leurs droits dans leur pays natal. Sur une population estimée à 800 000 fidèles, le quart aurait pris la route de l’exil, avant tout en direction des pays limitrophes et partageant leur culte : Angleterre (40 000), Provinces-Unies (50 000), Suisse (60 000) et plus encore Saint-Empire romain germanique.

emighuguenots.png

D’autres familles, très minoritaires, décident de s’éloigner davantage de la France en s’installant dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord, en Scandinavie ou bien… en Pologne. Celle-ci constitue alors un singulier havre de tolérance religieuse puisque depuis la Confédération de Varsovie de 1573, toutes les confessions sont protégées contre les violences. En outre, le culte protestant polonais s’était organisé sous l’impulsion du réformateur Jean de Lasco (Jan Łaski), secrétaire du roi Sigismund II.

Malgré l’efficacité de la Contre-Réforme en Pologne, qui ramène au catholicisme la plupart des convertis – en majorité des représentants de l’aristocratie fortunée et de la bourgeoisie –, les huguenots français trouvent en la République des Deux Nations un « État sans bûcher » , exception dans l’Europe d’alors.

Sur un vaste territoire s’étendant des bords de la mer Baltique au sud de l’Ukraine et de Poznań à Smolensk d’est en ouest cohabitaient des ethnies variées et un nombre plus grand encore de religions : orthodoxes, Tatars musulmans et évidemment juifs, invités dès le XIIIe siècle à s’établir en Pologne. Le cardinal Stanislas Hosius, figure de proue de la Contre-Réforme en Europe, est allé jusqu’à dire que son pays était devenu « un abri pour les hérétiques » .

« État sans bûcher »

Une deuxième vague de huguenots plus importante arriva en Pologne dans la foulée de l’installation sur le trône de la dynastie des Saxe-Wettin. Auguste II, couronné en 1697, fit venir avec lui des protestants français qui s’étaient dans un premier temps réfugiés dans le Brandebourg – à l’époque une province prussienne – et en Saxe.

Ceux de Saxe, qui avaient déjà fait leurs preuves en mettant à profit leur fortune et leurs talents dans le commerce et l’industrie pour ouvrir des manufactures de bonneterie, furent donc incités par le nouveau roi de Pologne à s’établir plus à l’est afin de développer le pays. Beaucoup se retrouvèrent dans la dynamique cité portuaire de Gdańsk.

Gdańsk
Gdańsk abrite depuis des siècles une « colonie » française – © Nikater / Wikimedia Commons

À la différence de l’émigration huguenote dans les pays frontaliers de la France et, à un degré moindre, dans les terres « neuves » outre-mer, sa déclinaison en Pologne est relativement mal connue en raison d’une dimension moindre et de la faiblesse des archives disponibles.

Il existe néanmoins depuis 2000 une Société huguenote en Pologne, précisément basée au siège de l’Église évangélique réformée à Varsovie. L’histoire des huguenots en Pologne est aussi « enrichie » par le changement des frontières du pays, qui a conduit à lui rattacher en 1945 des villes longtemps dominées par l’Allemagne comme Wrocław (Breslau) ou Szczecin (Stettin).

Dans cette dernière fonctionne ainsi depuis 1721 une « communauté française » , dont les liens avec la France se limitent cependant aujourd’hui aux noms de famille à consonnance française. Les traces plus matérielles comme le cimetière le long de l’actuelle rue Storrada (anciennement Franzözische Strasse) ou les « maisons françaises » (numéros 3 et 5 de l’actuelle place Żołnierza Polskiego) ont davantage souffert des affres du temps, mais des passionnés d’histoire ont néanmoins à cœur de les entretenir et de les restaurer.

Plus d’informations :
– le Comité Protestant des Amitiés Françaises à l’Étranger
la revue Jednota de l’Église évangélique réformée en Pologne (en polonais)

Laisser un commentaire