Les femmes, perdantes de la transition démocratique ?

En dépit du rôle majeur joué par les femmes dans la chute du communisme et le retour de la démocratie en Pologne, elles ont été au cours des années 1990 rapidement marginalisées de la vie publique, que ce soit dans la sphère politique ou économique. Une analyse suivie d’un témoignage de Mme Danuta Hübner, députée européenne, ancienne commissaire de l’UE à la Politique régionale et membre du Congrès des femmes.


Le vote en janvier 1993 par les parlementaires polonais d’un texte réduisant considérablement les possibilités légales d’avorter est souvent considéré comme l’exemple le plus marquant du recul du droit des femmes dans la nouvelle ère démocratique, en rupture avec le legs communiste en matière d’égalité hommes-femmes et de régulation des moeurs.

Selon l’idéologie communiste en effet, toutes les personnes, quel que soit leur sexe, pouvaient jouir des mêmes droits mais étaient aussi soumises aux mêmes obligations en tant que citoyens et travailleurs. Cela supposait notamment un égal accès à la vie publique, au marché du travail et à l’éducation qui a permis aux femmes d’exercer des métiers jusqu’alors souvent réservés aux hommes, de poursuivre des études ou bien de participer à la prise de décision politique.

À la différence cependant d’autres pays européens où l’émancipation des femmes a été le fruit de revendications internes, elle a été en Pologne « offerte » par les soviétiques sans véritable soutien de mouvements sociaux nationaux. C’est pourquoi le discours officiel égalitaire ne s’est pas nécessairement d’une transformation équivalente dans une sphère domestique négligée par le pouvoir.

De plus, passé le premier boom de croissance économique lié à l’ajout soudain de nombreuses paires de bras sur le marché du travail, l’État communiste s’est rapidement rendu compte des coûts de cette participation massive des femmes à la réalisation des objectifs de production puisqu’il était confronté à la prise en charge des tâches d’éducation et d’accompagnement des personnes dépendantes autrefois remplies « gratuitement » par les femmes.

Le mythe de la « Matka Polka »

Pour répondre au pic de naissances qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, le régime a donc glorifié la vie familiale, au prix de certaines entorses avec l’orthodoxie communiste facilitées par le décès de Staline en 1953. Dans ce but, il s’est servi d’un mythe antérieur et profondément ancré dans la culture polonaise : la « Matka Polka » (mère polonaise).

Dans l’imaginaire collectif, la Matka Polka est la gardienne du foyer et de la tradition, protectrice de la nation et responsable de la transmission aux générations futures des valeurs, des coutumes et de l’histoire de la Pologne. Patriote dévouée et désintéressée, elle incarne l’autre face de la résistance aux occupants étrangers, non pas au cours d’insurrections héroïques mais dans la vie quotidienne.

Comme avec la référence au royaume des Piast pour justifier les nouvelles frontières de la Pologne, le régime communiste a utilisé au service de sa propagande une figure pourtant teintée de nationalisme. La Matka Polka s’est en effet épanouie au cours des périodes où le peuple polonais était sous la domination de puissances étrangères et où par conséquent, l’espace public, politique comme économique, était dangereux.

La sphère privée, le foyer et la famille étaient en revanche relativement libres et dans les conditions de l’époque, c’est-à-dire grosso modo de la fin du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle, ces espaces étaient tenus par les femmes. Elles sont donc devenues les protectrices de la tradition, de la langue et de l’histoire polonaises et pendant que les maris se battaient au front ou croupissaient en prison, elles avaient pour responsabilités d’élever les enfants, de gérer le ménage et d’entretenir la famille.

Faute de pouvoir participer aux actions militaires, elles développèrent la résistance non violente. Ainsi, au XIXe siècle, elles faisaient passer clandestinement de la nourriture et des vêtements aux Polonais enfermés dans les prisons russes et formaient des réseaux secrets. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, elles jouèrent également un rôle des messager pour l’armée polonaise de résistance.

La Matka Polka avait donc les épaules suffisamment solides pour assumer le triple fardeau de la travailleuse, de la citoyenne et d’une mère au foyer et l’État, tout en maintenant la rhétorique de l’égalité hommes-femmes dans la sphère publique, accordait aux femmes certains « privilèges » fondés sur les différences biologiques pour encourager les naissances. Le droit au congé maternité de trois ans, non rémunéré, était cependant souvent détourné par les employeurs pour réduire les coûts de production.

« Dans la République populaire de Pologne, la femme a les mêmes droits que l’homme dans tous les domaines de la vie politique, économique, sociale et culturelle » (Constitution de 1952)

Face aux inégalités salariales et à des perspectives de promotion plus faibles que celles de leurs collègues masculins, de nombreuses femmes ont préféré fuir vers la sphère privée qui servirait une nouvelle fois de berceau à l’opposition, en particulier au début des années 1980 lors de la proclamation de la loi martiale.

Alors que les hommes étaient internés et que réunions publiques interdites, les femmes ont en effet développé à cette époque des réseaux de transmission d’information par le biais d’associations informelles et de publications telles que « Tygodnik Mazowsze » , l’un de plus important hebdomadaires du syndicat libre Solidarność et alimenté notamment par Helana Łuczywo, Joanna Szczęsna, Anna Dodziuk, Anna Bikont, Zofia Bydlenska et Małgorzata Pawlicka [1].

Hébergeant chez elles maisons d’édition et imprimeries, elles transportaient ces journaux sous leurs vêtements en faisant semblant d’être enceintes. Le pouvoir communiste semble avoir ignoré le rôle de femmes dans l’opposition puisqu’aucune femme n’a jamais été mise en cause pour sa participation dans « Tygodnik Mazowsze » . Cette discrétion a en même temps été la clé de leur succès.

Années 1990 : le « retour à la normale »

Cependant, leur courage n’a pas été nécessairement récompensé par la transition politique et économique, qui a prôné le « retour à la normale ». Les activistes de l’opposition sont ainsi sortis de la sphère privée pour regagner leur place dans la sphère publique tandis que les femmes étaient appelées à « rentrer à la maison » [2], comme l’affichait le slogan d’une bannière du chantier naval de Gdańsk.

En parallèle, la thérapie de choc, qui a brutalement mis fin à l’économie planifiée au profit du capitalisme, a davantage affecté les femmes. Les profondes coupes budgétaires dans le secteur public ont en effet eu un impact plus grand sur l’emploi des femmes, majoritaires dans ce domaine d’activité, tandis que la liquidation de crèches et d’écoles maternelles a forcé de nombreuses familles à choisir entre vie professionnelle et vie familiale.

Or, bien que les femmes avaient souvent un niveau d’éducation bien supérieur à celui des hommes, leur profil était relativement moins bien adapté à la nouvelle économie de marché plus friand de compétences de gestion et d’entreprenariat. En ajoutant à cela les différences salariales, ce sont généralement les femmes qui ont dû renoncer à leur carrière ou accepter de travailler à temps partiel.

Sur le plan politique, la faible représentation des femmes aux premières élections démocratiques [3] s’explique en partie par le manque de reconnaissance pour leur apport dans la lutte pour la démocratie et l’absence de soutien dans le tissu social. Les organisations de femmes avaient en effet été discréditées par la Ligue des femmes polonaises (Liga Kobiet Polskich) qui existait sous le communisme et réputée très endoctrinée et peu représentative. Les réductions des dépenses publiques ont également affaibli les organisations non gouvernementales qui ont alors dû se tourner vers des donateurs étrangers aux agendas parfois mal adaptés à la situation particulière des femmes en Pologne.

Enfin, le « retour à la normalité » s’est manifesté par la position retrouvée de l’Église catholique, qui avait en majorité fait alliance sous le communisme avec l’opposition démocratique. Le durcissement de la législation sur l’avortement est parfois présenté comme un « compromis » passé avec les autorités ecclésiastiques pour leur engagement contre le communisme, malgré le refus de l’aile gauche de l’opposition démocratique incarnée par Adam Michnik ou Jacek Kuroń. Or, si ce compromis est désormais privé de l’accord des groupes politiques qui l’avaient alors porté, il continue aujourd’hui encore de produire ses effets.

Témoignage de Mme Danuta Hübner, députée européenne, ancienne commissaire de l’UE à la Politique régionale et membre du Congrès des femmes

hubner.jpgLa raison du très faible nombre de femmes dans la sphère publique polonaise est à rechercher en elles-mêmes. Elles sont convaincues qu’elles ne peuvent pas s’engager en politique, même au niveau local pourtant essentiel en Pologne car c’est là que la transition a débuté.

Avec les autres fondatrices du Congrès des femmes, nous avons aussi constaté qu’en plus de ces barrières intérieures, l’environnement n’était pas propice à un engagement plus grand des femmes en dehors de la vie professionnelle et familiale. Parfois, même l’activité professionnelle est rendue impossible par l’absence à proximité de crèche, d’école maternelle.

Or, l’État a le devoir de rendre effective l’égalité des droits, d’où l’initiative de créer ce mouvement du Congrès des femmes qui veille à ce que le gouvernement crée les conditions favorables à une participation accrue des femmes dans la sphère publique. Il a ouvert un débat qui est un premier pas vers le changement.

Les résistances sont cependant fortes du fait de la tradition, de la culture, du rôle de l’Église et de certaines coutumes familiales. L’éducation, qui relève pourtant de l’État, demeure très traditionnelle et oriente les filles vers le secteur social, la fondation d’un foyer et d’une famille. Elle ne montre pas qu’il est possible de concilier cela avec d’autres aspects de la vie. Or, le but de notre démocratie libérale est de donner le choix aux femmes.

Pour se produire, le changement nécessite de parvenir à une masse critique et pour le moment, les femmes ne sont pas assez solidaires. C’est pourquoi leur intégration aux processus décisionnels est si longue. Je crois que nous nous sommes réveillées un peu trop tard mais il est encore temps de valoriser nos parcours et de montrer que de nombreuses femmes ont joué un rôle très important dans la transition. Autrement, nous risquons d’être balayées de l’histoire nationale.

[1] Shana Penn, “The National Secret”, Journal of Women’s History, vol. 5, no3, 1994.

[2] „Kobiety, wracajcie do domów, my walczymy o Polskę” (Femmes, rentrez à la maison, nous nous battons pour la Pologne).

[3] Le taux de représentation des femmes au Parlement est passé de 20,5% après la dernière élection communiste à 13,5 % après l’élection de 1989 et à 9,6% après l’élection de 1990. Source : Union interparlementaire.

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