Le musée de l’Histoire des Juifs polonais

Le musée de l’Histoire des Juifs polonais dévoilera le 28 octobre prochain sa grande exposition consacrée aux mille ans d’histoire commune entre Juifs et Polonais. Jean-Yves Potel, spécialiste reconnu de l’Europe centrale et collaborateur du mémorial français pour la Shoah, présente pour les lecteurs du Courrier les circonstances entourant la création de ce musée événement.


Le musée de l’Histoire des Juifs polonais nous raconte mille ans d’histoire polonaise, mille ans de coexistence avec une population juive qui, du XVIe siècle à son assassinat par les nazis au milieu du XXe siècle, représentait près de 10% des habitants de ce pays. Dans les grandes villes, cette proportion pouvait dépasser les 30%. L’idée de ce musée a été lancée au début des années 1990, la décision prise dans les années deux mille, et voilà qu’aujourd’hui, il est inauguré. C’est un événement ! Pour mesurer sa portée, je le situerai dans une double perspective spatiale et temporelle.

Le lieu. Il est construit en un lieu de mémoire, ce quartier de Muranów que l’occupant nazi avait choisi pour établir, en octobre 1940, le plus grand ghetto d’Europe. 450 000 Juifs de Varsovie et des villes alentour y ont été entassés, après qu’en aient été chassés ses habitants non juifs. Condamnés au travail forcé, des milliers d’entre eux sont morts de faim, du typhus, de violences ou assassinés. L’été 1942, lors d’une « grande action » , 350 000 personnes, dont 90% des enfants du ghetto, ont été déportés vers Treblinka où ils furent immédiatement gazés.

Le bâtiment du musée, conçu par des architectes finlandais, s’élève à l’endroit même où se trouvait la prison du ghetto. Autour, les immeubles et les rues qui n’existent plus, avaient été bombardés et dynamités en 1943 par les Allemands et leurs supplétifs ukrainiens, engloutissant des milliers de personnes qui se cachaient dans les caves et des bunkers. Beaucoup ont été brûlés vifs au lance-flammes. Ce lieu de mémoire est un cimetière.

Des monuments célèbrent toutes les formes – sociales, spirituelles ou armées – de la résistance juive, ses principales figures et ses héros. Là où était la poste du ghetto, en face du musée, se tient depuis 1948 le monument à la gloire des insurgés du 19 avril 1943. Puis, en suivant une douzaine de stèles en marbre brun dédiées à Emmanuel Ringelblum (historien et archiviste du ghetto), Janusz Korczak et ses enfants, le poète Yitskhok Katzenelson (auteur du Chant des Juifs assassinés) ou au bundiste Szmul Zygielbojm qui se donna la mort pour protester contre l’abandon de son peuple par les Alliés, on suit le « chemin de la mémoire » . On passe devant le môle au dessus des ruines du bunker, au 18 de la rue Miła, où moururent le commandant de l’Organisation juive de combat, Mordechaï Anielewicz, et plusieurs de ses compagnons ; on arrive rue Stawki, devant le monument marquant l’Umschlagplatz, ce square sans arbres à la sortie du ghetto, où étaient rassemblés les Juifs en partance pour Treblinka. Il ne reste rien, sinon le bâtiment de l’hôpital et quelques bouts de rails. La marque du mur du ghetto est indiquée au sol, un peu plus loin, là où était la porte de sortie vers la mort.

Monument de l’Umschlagplatz à Varsovie © Adrian Grycuk

Ainsi l’espace du musée doit être pris dans son ensemble, englobant le lieu de mémoire, les monuments et les stèles. Le choix de raconter mille années d’existence d’un peuple, là où il a été assassiné, est plus qu’un symbole. C’est une réparation.

Les dates. L’inauguration de ce musée en octobre 2014 est aussi un aboutissement. Dès 1945, les luttes du ghetto ont été commémorées par quelques survivants – Antek Cukiermann, Rachel Auerbach, Marek Edelman… – pour aboutir en 1948 à l’érection du monument des Héros, avec d’un côté l’évocation des combattants et de l’autre la foule anonyme des victimes. Puis, pendant quarante années exactement, tout a été fait par les autorités communistes pour effacer les traces juives dans ce quartier, pour ignorer cette mémoire. Chaque 19 avril, les cérémonies officielles demeuraient discrètes et souvent, comme en 1968, le prétexte de discours douteux sinon antisémites. Ces longues années de silence, malgré les efforts de l’opposition démocratique dès la fin des années soixante-dix, notamment d’intellectuels juifs et catholiques, visaient à refouler cette mémoire au profit d’une rhétorique nationaliste.

Or la troisième période, balisée dans cet espace par le monument de 1988 à l’Umschlagplatz et le musée que l’on inaugure aujourd’hui, couvre, en Pologne, vingt-cinq années de réveil démocratique et mémoriel. Prises de conscience, recherches, témoignages, confrontations ont fait réapparaître dans le paysage polonais ces Juifs qui, tel un dibbouk (esprit de la mythologie juive qui s’attache aux vivants), hantaient les consciences. Nous avons assisté à une redécouverte collective du passé juif, d’une culture aux multiples facettes qui n’a cessé d’interagir avec les autres traditions présentes sur le même territoire : catholique et protestante polonaise, allemande, ukrainienne, etc. La Pologne, remarquait Czesław Milosz, a toujours été « pluriculturelle » , elle doit en être riche et fière, se réapproprier ce passé.

Non sans tensions ni conflits, bien sûr. Les relations judéo-polonaises avant, pendant et après la Seconde guerre mondiale, ont été une préoccupation majeure ces vingt-cinq dernières années. Des clarifications, de vives polémiques publiques, des prises de position au plus haut niveau de l’État, furent nécessaires. L’antisémitisme n’a pas disparu de la société, souvent insidieux, caché dans les détails du langage et des comportements. Plusieurs associations le combattent. Surtout, un effort considérable est accompli en matière d’éducation : enseignement de l’histoire juive et de la Shoah à l’école, multiplication des initiatives parascolaires, des manifestations culturelles locales, etc. Le bilan de ces activités toujours en train de se développer est impressionnant. On ne veut plus effacer cette histoire. Il faut la transmettre, alors que renaît une communauté juive en Pologne. De cette conviction, ce musée est la résultante.

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