Le kaléïdoscope des relations polono-juives au travers de l’exposition Polin

Sholem Asch, l’un des plus brillants écrivains de langue yiddish, déclarait en 1928 : « Le sort nous a liés pour toujours avec la nation polonaise et nos souhaits et nos espoirs appartient aux deux nations – ils forment un chemin commun menant vers un brillant avenir » . Quoique la Deuxième Guerre mondiale fit mentir ce présage, elle ne saurait effacer la longue route qui avait été jusqu’alors parcourue ensemble par les Polonais et les Juifs. Elle reprend aujourd’hui peu à peu forme, comme en témoigne l’exposition permanente du musée de l’Histoire des Juifs polonais inaugurée en octobre.

Mille ans d’histoire commune sur 4 000 m2

Il y a encore un an, si des touristes venaient à Varsovie pour découvrir son patrimoine lié à la communauté juive, les guides les auraient avant tout conduits à travers les lieux commémorant les événements tragiques de la Deuxième Guerre mondiale, avec pour effet de renforcer l’association entre Pologne, ghettos et camps de concentration nazis.

Le musée de l’Histoire des Juifs polonais s’est donné pour ambitieux objectif de présenter une perspective plus large et de restaurer l’historique des relations polono-juives dans leur pleine dimension. Résultat de près de dix années d’un travail considérable, l’exposition principale du musée, inaugurée en grande pompe le 28 octobre dernier en présence des chefs de l’État polonais et israélien, présente ainsi de manière synthétique la présence millénaire des Juifs en terre polonaise.

Les présidents de la République Reuven Rivlin (Israël) et Bronisław Komorowski (Pologne) côte à côte pour l’inauguration de l’exposition – phot. M. Starowieyska / POLIN Musée de l’Histoire des Juifs polonais

Ce panorama, qui s’étend du Moyen Âge jusqu’à nos jours, occupe plus de 4 000 mètres carrés et se divise en huit galeries principales. Les visiteurs y trouveront de quoi satisfaire leur curiosité sur l’évolution de la culture, de l’identité et des coutumes des Juifs polonais ainsi que sur leur contribution au développement de la Pologne. Ils apprendront de plus comment la Pologne était devenue jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale leur plus grand foyer en Europe, le centre culturel et spirituel du peuple juif et ce qu’il en reste aujourd’hui.

Comme la destinée des Juifs en Pologne fait partie intégrante de l’histoire nationale, celle-ci sert à la fois d’arrière-plan à l’exposition et de lieu principal du récit. Sa thèse principale ne laisse en effet subsister aucun doute : la Pologne ne serait pas la même sans Juifs, et les Juifs ne seraient pas les mêmes sans la Pologne.

La technologie au service de la mémoire

Chacune des huit galeries de l’exposition est consacrée à une certaine période de l’histoire et se distingue par le choix des objets présentés, mais surtout par l’agencement de l’espace au moyen de fresques, de projections vidéo, de la décoration et d’installations interactives. Aucun des éléments de l’exposition n’a été choisi par hasard. L’éclairage, l’ambiance sonore, la couleur et même la forme des murs divisant les différentes galeries – toutes ces composantes ont été soigneusement travaillées pour reconstituer au mieux l’atmosphère de l’époque traitée. En conséquence, il n’est pas nécessaire de chercher les panneaux pour avoir une idée de la période historique dans laquelle on se trouve.

Dans le même temps, pour tenir compte des différences en termes d’intérêt et de niveau de connaissance des visiteurs, la sélection des pièces du musée a été faite de manière à donner un aperçu général de l’histoire des relations polono-juives tout en ouvrant la possibilité d’explorer plus en détail certains de leurs aspects. De plus, l’utilisation d’enregistrements audio et de citations placées sur les murs permet au visiteur de se sentir guidé par les participants et les témoins des événements présentés.

Huit galeries, huit histoires

L’exposition principale du musée s’ouvre sur la « Forêt » , qui raconte la légende de l’arrivée et de l’installation des premiers Juifs en Pologne. Elle explique également la genèse du mot Po-lin, qui signifie en hébreu Pologne mais aussi « tu te reposeras ici » . C’est le nom que porte désormais le musée.

La première galerie, intitulée « Premières rencontres » , traite des origines de cette installation en terre polonaise au Moyen Âge. Elle soulève aussi la question des premières relations avec l’Église catholique. Ses murs, peints à la main et se référant à l’iconographie médiévale et aux gravures anciennes, la distinguent des autres parties de l’exposition et construisent un climat unique.

Une iconographie soignée et des explications trilingues polonais-anglais-hébreu – phot. M. Starowieyska, D.Golik / POLIN Musée de l’Histoire des Juifs polonais

La galerie suivante porte le nom de « Paradisusludaeorum » et dresse le tableau des années 1569 – 1648, considées comme l’âge d’or de la communauté juive en Pologne. En effet, à cette époque, les Juifs, persécutés dans le reste de l’Europe, purent trouver refuge en Pologne et y reçurent lors de la Confédération de Varsovie (1573) des privilèges qui leur garantissaient la liberté de culte ainsi qu’une large autonomie autonomie sociale, économique, culturelle et scientifique. Ils jouissaient de plus d’une certaine indépendance politique tant au niveau local qu’à l’échelon national grâce au Conseil des Quatre Pays, un organe d’administration représentant leurs intérêts auprès du Roi de Pologne et légiférant de manière autonome sur tous les sujets propres à leur communauté et à leur vie religieuse.

La position sociale des Juifs était encore renforcée par leur contribution à l’essor économique du pays, que ce soit en servant dans les administrations royales et municipales ou en faisant fructifier les grands domaines des plus riches aristocrates de la République polono-lituanienne. Sa politique accommodante à l’égard des Juifs exilés d’Europe occidentale en fit, à partir du XVIIe siècle, la deuxième terre d’accueil des Juifs en Europe après l’Empire ottoman.

La troisième galerie, le « Village » , présente la période qui s’étend du soulèvement des Cosaques de Bohdan Khmelnytsky (1648) aux partages de la Pologne. Les maquettes des bâtiments reconstitués donnent au visiteur l’impression de se balader dans une ville privée de la fin du XVIIe-début XVIIIe siècle et peuplée par une communauté juive. L’exposition lui fait ainsi découvrir l’intérieur typique d’une maison juive et des auberges, tandis que la visite du marché est l’occasion d’apprendre les règles de la cuisine casher. On s’arrêtera bien sûr à la synagogue, dont la voûte merveilleusement colorée est une reproduction fidèle de l’ancienne synagogue de Gwoźdwiec. Bâtie au XVIIe siècle, elle a hélas été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale.

Reconstruction de l’intérieur de l’ancienne synagogue de Gwoździec, petite ville désormais située en Ukraine – phot. M. Starowieyska, D.Golik / Musée de l’Histoire des Juifs polonais

Le nom de la quatrième galerie, « les Défis de la modernité » , peut être interprété de façon ambiguë, selon que l’on mette l’accent sur les changements posés par le rapide progrès technique de la révolution industrielle ou sur la construction des identités nationales, alors que la Pologne est à cette période sous le joug de ses voisins.

La reconstitution d’une rue de Varsovie de l’entre-deux-guerres, avec façades et réverbères, est l’élément principal de la cinquième galerie couvrant les années 1918-1939. Cette époque est considérée comme un deuxième âge d’or dans l’histoire des Juifs polonais. En franchissant le seuil des maisons, le visiteur découvre la vie politique, culturelle mais aussi familiale des Juifs qui ont joué un rôle majeur dans cette Pologne renaissante.

L’avant-dernière galerie intitulée « l’Holocauste » présente la situation des Juifs dans les territoires polonais sous occupation allemande. Stigmatisés, frappés par de multiples restrictions et interdictions, ils ont ensuite été complètement mis au ban du reste de la société derrière les murs des ghettos pour être en définitive déportés dans des camps de concentration et d’extermination.

À partir de sources variées, cette partie combine données historiques et témoignages personnels de ceux qui ont vécu dans le ghetto, en camp ou bien en clandestinité. C’est aussi l’arrangement de l’espace qui attire l’attention des visiteurs. Les passages étroits et les murs en béton brut, en particulier dans l’espace dédié au fonctionnement du ghetto, reflètent l’atmosphère de terreur et d’oppression qui y régnaient.

L’exposition termine sur la galerie nommée « Après-guerre » qui couvre la période allant de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours. Elle emmène les visiteurs à la découverte du kaléidoscope de relations polono-juives après la guerre et invite à parcourir le chemin vers la reconstruction et la renaissance de la culture juive en Pologne et à l’étranger.

Plusieurs milliers de pièces historiques

Au-delà des difficultés pratiques liées à la nécessité de recueillir et d’analyser les traces de la culture juive polonaise dispersés à travers le monde, les créateurs de l’exposition ont aussi dû relever le défi de la complexité des relations polono-juives en tant que telles. Toutefois, le résultat final de l’exposition a dépassé toutes les attentes. Le musée a réussi à collecter plus de trois mille pièces de très grande valeur liées à l’héritage juif, parmi lesquels environ 170 objets originaux et 200 reproductions, modèles et fac-similés ont été intégrés à l’exposition principale.

Le grand intérêt pour l’exposition – 15 000 visiteurs en trois jours – est la meilleure preuve que ses concepteurs ont pleinement atteint leurs ambitieux objectifs. Il confirme également l’existence d’un besoin de cultiver la mémoire du patrimoine commun et un désir d’affronter, à travers le dialogue et l’éducation, les préjugés et les stéréotypes mutuels.

Polin, pays heureux ?

Au musée, l’objectivité prend le dessus sur la subjectivité et l’interprétation. En dressant l’histoire des relations polono-juives, l’exposition ne cache pas que malgré une grande proximité, elles n’étaient pas exemptes de conflits, de tensions et d’accusations mutuelles. Dévoués à l’idée de présenter les événements politiques et sociaux de la façon la plus honnête, les auteurs de l’exposition principale n’ont écarté du programme aucun des sujets sensibles, y compris les épisodes les plus tragiques de l’histoire commune : la rivalité, l’antisémitisme, les pogroms, les persécutions, la Shoah sont ainsi abordés.

Ils ne constituent pas cependant la colonne vertébrale de l’exposition. Au contraire, le Musée des Juifs polonais est un musée commémorant la vie, la culture et le patrimoine. C’est la vie quotidienne, racontée de la perspective la plus intime, du point de vue des participants et avec leurs mots, qui est placée au centre du travail des créateurs de l’exposition. En atteste l’utilisation d’une grande quantité de témoignages enregistrés qui donnent aux visiteurs l’impression d’écouter ces récits « en direct » .

Nouvel espace de dialogue et des rencontres

La focalisation sur la vie est également soulignée de manière symbolique par l’emplacement du musée. Situé au cœur de la plus grande communauté juive en Europe avant la Deuxième Guerre mondiale, le bâtiment est un contrepoids au monument en vis-à-vis des Héros du Ghetto et, un peu plus loin, de l’Umschlagplatz, situé à la limite du ghetto de Varsovie et d’où partaient les convois de déportation des Juifs pendant l’occupation allemande.

Par ailleurs, une large partie du bâtiment accueille des conférences et d’autres événements ouverts au grand public, soulignant l’idée des créateurs du musée de l’ouvrir sur la ville contemporaine au travers de dialogues et de rencontres.

Indépendamment des controverses et des débats suscités avant même l’ouverture de l’exposition, elle constitue indéniablement un authentique témoignage de l’ancienneté des liens entre nations polonaise et juive, vieux de plus de mille ans. Il est également la meilleure expression de la volonté des deux peuples de chérir la mémoire de l’histoire commune, sans en effacer aucun souvenir.

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