Le gaz de la discorde ?

Contrairement à d’autres pays européens où l’extraction du gaz de schiste fait l’objet d’un rejet catégorique, cette question constitue en Pologne l’un des rares sujets de consensus entre partis politiques comme au sein d’une grande partie de la population. Pourtant, le début de son exploitation commerciale continue à prendre du retard. Pour quelles raisons ?


Cinq ans après la conclusion le 28 mai 2008 à Varsovie d’un partenariat stratégique franco-polonais, les négociations intergouvernementales de novembre 2013 ont défini pour les cinq prochaines années un nouveau cadre de « coopération portant sur des domaines d’intérêt commun« .

La liste inclut notamment l’énergie et un groupe de travail sera formé afin de soutenir les échanges institutionnels dans les domaines de l’énergie nucléaire et de l’efficacité énergétique mais aussi pour étudier les moyens de diversifier davantage les différentes sources d’énergie primaires dans les deux pays.

Dans ce registre, la forte volonté politique polonaise de développer ses propres gisements de gaz de schiste se distingue nettement de celle du gouvernement français, favorable au développement de l’énergie nucléaire en Pologne. Or, les divergences sur les futurs bouquets énergétiques et le rôle qu’y jouera ou non le gaz de schiste concernent non seulement les relations franco-polonaises, mais révèlent aussi un clivage au sein de l’Union européenne entre ceux qui y voient avant tout une opportunité et les autres, plus inquiets des risques d’exploitation. Il est donc utile de se pencher de plus près sur l’intérêt de la Pologne pour le gaz non conventionnel afin de savoir si oui ou non une coopération en matière de politique énergétique est possible.

L’attitude ambiguë de l’Union européenne

Il convient tout d’abord de rappeler qu’en vertu de principe de « subsidiarité », le choix du bouquet énergétique relève de la compétence des États. Par conséquent, l’Union européenne n’a pas le droit de leur interdire l’exploitation de gaz de schiste. Cependant, en octobre 2013, le Parlement européen a voté une réforme de la directive sur l’évaluation des incidences sur l’environnement en soumettant les activités d’exploration et d’extraction par fracturation hydraulique d’hydrocarbures non conventionnels, parmi lesquels les gaz de schiste, à l’obligation de mener une étude d’impact environnemental. Pour une majorité des députés, cette réforme a été l’occasion de légiférer sur le sujet d’afin d’éviter ou tout du moins réduire les effets négatifs de l’exploitation des schistes sur le climat, l’environnement, la biodiversité et la santé des Européens.

Vote de prudence au Parlement européen sur l'exploitation des schistes
Vote de prudence au Parlement européen sur l’exploitation des schistes

La délégation polonaise au Parlement européen, toujours unanime sur les questions de gaz de schiste, a vu dans ce vote une manœuvre de la Commission destinée à empêcher les activités d’exploitation de gaz de schiste en Europeen en imposant sans cesse de nouvelles obligations réglementaires à l’industrie de l’énergie. C’est pourquoi des dizaines de députés polonais, des sociaux-démocrates (S&D) aux eurosceptiques (EFD) en passant par les libéraux (PPE) et les conservateurs (ECR) ont voté contre ce texte. L’opposition des élus polonais souligne la tension importante entre protection environnementale et sécurité énergétique et derrière elle, la fracture entre les pays à l’ouest du continent, pourvus de ressources énergétiques propres ou aux fournisseurs diversifiés, et les anciens satellites de l’Union soviétique toujours dépendants des grands exportateurs de gaz à l’est.

Il est à souligner que ce point de vue est partagé tant par la classe politique que par la majorité des ressortissants polonais. Une semaine avant le vote, la Commission européenne avait publié les résultats de la consultation publique sur les gaz de schiste et tout autre gaz non conventionnel [1] : sur les 3 307 Français qui avaient participé à la consultation, presque 90% étaient opposés au développement des énergies fossiles non conventionnelles combustibles (une opinion également partagée par 37,5% des Européens) tandis que plus de 95% des 11 713 participants polonais s’étaient prononcés pour. Parmi eux, près de 60% estimaient même que l’exploitation de gaz de schiste devrait être démarrée en Europe sans nouvelle garantie environnementale ou sanitaire. Cette étude paraît correspondre avec le sondage effectué par le Centre polonais pour la recherche sur l’opinion publique (CBOS) au résultat univoque : 78% des interrogés soutiennent l’exploitation du gaz de schiste.

Incertitudes autour des réserves

Malgré tout, la future diversification du bouquet énergétique polonais n’est pas évidente en raison des nombreuses incertitudes liées aux ressources de gaz non conventionnel effectivement récupérables. Selon les premières estimations de l’Agence gouvernementale américaine d’information sur l’énergie (EIA) d’avril 2011, la Pologne était dotée d’environ 5 300 milliards de mètres cubes de réserves de gaz de schiste, soit 300 ans de réserve de consommation du pays au niveau de 2010. Le rapport de mars 2012 rendu par l’Institut géologique polonais évaluait quant à lui les ressources récupérables dans une fourchette comprise entre 346 et 768 milliards de mètres cubes, soit sept fois moins. Dans ce cas, il n’est pas étonnant que le gouvernement hésite toujours entre le gaz et le nucléaire. L’objectif poursuivi n’est pas seulement la création d’emplois, la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et les prix de l’énergie mais avant tout l’indépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, dont les exportations couvre aujourd’hui 65% des besoins polonais en gaz.

Pour autant, les dirigeants polonais continuent d’espérer imiter le succès des États-Unis, où depuis 2008 l’accélération rapide de l’exploitation des schistes a fait chuter par quatre le prix du gaz. Pour l’économie américaine, les effets de cette manne sont déjà très visibles : non seulement elle accroît son indépendance énergétique mais elle devient même exportatrice. Les coûts moindres de l’énergie soutiennent aussi la réindustrialisation du pays tandis que le remplacement des centrales à charbon par des turbines à gaz permettent de diminuer les émissions de GES. L’avantage est donc double : la facture énergétique s’allège pour les ménages et les entreprises et les États-Unis présentent des résultats positifs en matière de lutte contre le réchauffement climatique.

En novembre 2013, le vice-ministre polonais de l’Environnement et géologue en chef Piotr Woźniak a annoncé que la Pologne entamera la production commerciale de gaz de schiste dès 2014 mais selon les experts, les coûts d’extraction seront plus élevés qu’aux Etats-Unis du fait des différences de densité de population et de composition des sous-sols. De plus, la Pologne possède des infrastructures moins développées : seule la moitié des foyers polonais sont actuellement connectés aux réseaux de distribution de gaz et ils sont concentrés dans le sud-ouest, alors que les gisements de gaz de schiste semblent avant tout se trouver au nord, à l’est et au sud-est. D’importants investissements seronts donc nécessaires pour accroître la part du gaz dans le bouquet énergétique du pays.

Maciej Grabowski, nouveau ministre de l'Environnement
Maciej Grabowski, nouveau ministre de l’Environnement

Des freins essentiellement internes

Les autres obstacles ont été exposés dernièrement par la Chambre suprême de contrôle polonaise (NIK, équivalent de la Cour des comptes) dans son rapport intitulé « L’exploration, l’extraction et l’utilisation du gaz naturel à partir des ressources de schiste dans les années 2007-2012« . La conclusion est accablante : si l’exploration continue au rythme actuel, il faudra au moins douze ans pour connaître le volume réel des réserves de gaz non conventionnel en Pologne. À l’origine de ce regard, les auditeurs pointent du doigt la lenteur des procédures administratives. Le délai d’attente moyen pour accorder ou modifier un permis est actuellement de 130 jours, sachant que le délai prévu par la loi polonaise est de 30 jours mais que dans les faits, certains permis sont délivrés au bout de … 900 jours.

En fin de compte, ce n’est peut-être pas du côté de l’Union européenne qu’il faut chercher les principales entraves au développement du gaz de schiste en Pologne, d’autant que dans sa proposition de Cadre pour l’énergie et le climat à l’horizon 2030 dévoilée le 22 janvier, la Commission européenne a finalement renoncé à renforcer la réglementation applicable à l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels.

En revanche, les faiblesses des infrastructures et l’absence de dispositions nationales clairement établies en matière de procédures d’autorisation et de régime fiscal maintiennent les investisseurs dans l’expectative et freinent l’essor du gaz de schiste en Pologne. Des difficultés que le nouveau ministre de l’Environnement Maciej Grabowski, auparavant spécialiste des questions fiscales au ministère des Finances, a promis de lever dans les mois à venir.

[1] BIO Intelligence Service, Analyse et présentation des résultats de la consultation publique « Hydrocarbures non conventionnels en Europe », 3 octobre 2013 (en anglais).

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