L’art numérique en Pologne

À l’époque où nous vivons – postmoderne, post-industrielle, post-informatique ou quelqu’autre nom qu’on voudra bien lui donner –, il devient possible d’imaginer une œuvre d’art mise au point avec des méthodes distinctes de toutes celles considérées jusqu’alors comme ordinaires ou traditionnelles. Un film peut en effet être créé sans caméra, une peinture sans pinceau et une pièce de musique jouée sans instruments. Comment ? Certains appareils ou programmes sont à l’origine d’une nouvelle catégorie de productions : les œuvres d’art numérique.

Sans entrer dans des discussions philosphiques ou esthétiques sur les concepts d’art et de beauté, on pourra se contenter d’affirmer que l’art numérique se caractérise par une forme de production qui repose uniquement sur des outils numériques et dont le fruit ne sort pas du cyberespace. En revanche, elle partage avec l’art « analogique » ou « matériel » l’idée d’un artiste, de son talent et de son intention de créer de l’art, quel que soit le moyen utilisé pour les exprimer.

Si l’art numérique constitue toujours une niche en comparaison avec l’art « traditionnel » , il attire les créateurs friands de nouveautés, parmi lesquels de nombreux Polonais. Leurs œuvres ont d’ailleurs été remarquées et reconnues sur la scène internationale.

L’animation 3D

Le dessin animé intitulé La Cathédrale et réalisé par Tomasz Bagiński a remporté un succès considérable en 2002. Entièrement produit grâce au logiciel 3ds Max, il mélange science-fiction et métaphysique et raconte l’histoire d’un pèlerin essayant d’approfondir les mystères de la Cathèdrale, dissimulés dans des têtes de pierre et des murs qui viennent à la vie. Le film, qui dure seulement 7 minutes, a nécessité 3 ans de travail pour lesquels Bagiński a obtenu une nomination aux Oscars, ainsi qu’un prix de la conférence SIGGRAPH.

Dans un autre univers, Pierre et le Loup, célèbre conte musical pour enfants composé par Sergueï Prokofiev en 1936, a été adapté en 2006 dans un court-métrage co-produit par le studio de Łódź Se-ma-for. Il a pour sa part remporté l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2007.

Toutefois, l’animation 3D ne sert pas seulement à créer des mondes nouveaux et peut aussi être utilisé pour reconstruire des réalités aujourd’hui disparues. La nostalgie des Polonais pour le Varsovie d’avant-guerre et le paysage apocalyptique qui lui a succédé font de la capitale polonaise un sujet de choix pour les artistes, dont on peut admirer le travail dans les films à la fois impressionnants et très émouvants Varsovie 1935 et La cité des ruines.

Très provoquante aussi est la question concernant la relation entre monde numérique et monde « analogique » , pour ne pas dire réel. La situation dans laquelle ces deux réalités se combinent et influent l’une sur l’autre peut être observée dans le film de 2011 de Jan Komasa, La Chambre des suicidés. Dans cette production, les éléments « virtuels » d’un réseau social en 3D prennent le pas, dans la vie du protagoniste, sur le monde « réel » et mènent à une conclusion désorientée et inquiete. Le film a reçu en 2011 le prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique, FIPRESCI, durant le Festival international du cinéma indépendant Off Camera à Cracovie.

L’infographie

L’infographie est quelquefois regardée avec une certaine réserve, comme un métier et non de l’art « pur » à la différence de la peinture classique. Sans doute l’infographie est-elle dénuée de qualités propres à cete dernière, notamment l’unicité (car chaque pièce infographique peut être copiée à l’infini sans perdre son statut d’ « original » ) et la consolidation (chaque pièce infographique peut être modifiée sans que sa structure n’en soit altérée et là encore, sans lui faire perdre son statut d’original).

Néanmoins, à l’aide d’ordinateurs, appareils photographiques, scanners et programmes informatiques, des artistes-designers donnent forme à leurs visions puis les impriment par l’intermédiaire de techniques diverses : la « sérigraphie » par exemple consiste à utiliser des pochoirs interposés entre l’encre et le support. Évidemment, ces créations sont, comme les œuvres d’art « traditionnelles », signées.

En Pologne, on peut citer parmi les pionniers de l’infographie Zdzisław Beksiński et Ryszard Horowitz. Le premier, qui était avant tout un peintre, photographe et dessinateur talentueux, se servait notamment de la photocopie, du photomontage et de l’informatique au sens large pour créer des images relevant du concept de « surréalisme dystopique » . Beksiński s’est ainsi fait connaître pour ses paysages post-apocalyptiques avec des morts-vivants déformés et rampant sur une terre perdue et désertée.

Passée cette période qu’il qualifiait lui-même de « baroque » et qui lui valut des accusations de brutal sacrilège, il adopta un style « gothique » moins controversé. Néanmoins, jusqu’à son meurtre tragique en 2005, il conserva une tendance au surréalisme et au fantastique comme méthode pour dépeindre ses impressions, quoique sous une forme et avec une thématique plus calme, simple et harmonieuse.

Ryszard Horowitz, pour sa part, est un designer qui utilise les nouvelles technologies pour transformer et agrémenter ses projets photographiques. Il a commencé à expérimenter avec les effets spéciaux dans ses travaux avant que les technologies numériques ne deviennent courantes. En dépit de son histoire personnelle – il a été l’un des plus jeunes rescapés d’Auschwitz –, ses œuvres ne sont pleines d’horreur, de souffrance et de mort comme chez Beksiński.

Fasciné par le pop-art et la commercialisation de l’art, Horowitz est aussi influencé par le surréalisme mais joue avec les symboles, les rêves et les images de manière moins expressioniste, plus fantastique que Beksiński. Il apparaît comme la référence pour les nouvelles générations des designers polonais.

Zdzisław Beksińki ne donnait jamais de titre ni de signification concrète à ses œuvres, affirmant que tout le monde peut les interpréter librement.
Zdzisław Beksińki ne donnait jamais de titre ni de signification concrète à ses œuvres, affirmant que tout le monde peut les interpréter librement.

La musique électronique

Le plus éphémère et insaisissable de tous les arts, la musique, en particulier dans sa forme électronique, semble le mieux représenter la nature de l’électro-art. Créé uniquement à partir de générateurs de signaux et de sons synthétiques puis « jouée » avec des appareils électroniques ou des instruments virtuels divers, ce type de musique nous oblige à voyager du monde « analogique » vers le cyberespace pour le rencontrer et le ressentir absolument.

Chez les représentants du genre, Michał Jacaszek explore les domaines de l’ambient et mélancolie tandis que Bookovsky compose dans le style de la transe classique et du rock électronique. Par ailleurs, des groupes comme Rysy et The Dumplings, découverts et popularisés par YouTube, attirent un public plus large avec des styles dance ou electropop

Qu’en penser ?

À l’art numérique tel que présenté ci-dessus, on peut opposer plusieurs reproches, en disant par exemple qu’un type d’art qui ne combine un « vrai » métier avec le génie ne sera jamais l’art. On pourrait ajouter que l’art numérique, par opposition à l’art traditionnel, n’aurait pas la force de pénétrer l’esprit humain. Au contraire, il contribuerait à intensifier le processus de « cyborgization » de l’homme contemporain.

Ces reproches ne devraient cependant pas être pris au sérieux, puisqu’indépendamment des outils utilisés, on trouve aussi bien des œuvres innovantes et conçues avec soin que des choses banales et faites grossièrement. Ce qui compte avant tout, ce sont le concept et la compétence dont l’artiste fait la démonstration.

Concernant la détérioration de la vie intérieure causée par la numérisation de la vie, on peut rétorquer que le développement des technologies numériques et le progrès de l’esprit humain sont si étroitement liés qu’il est actuellement impossible de séparer l’un de l’autre. Les artistes, avec leur sagesse et leur sensibilité, reçoivent donc pour tâche de commenter ce processus.

Peut-être les artistes numériques en sont-ils d’ailleurs le mieux capables, attendu que l’art créé à partir des moyens contemporains de son époque constitue peut-être une mémoire plus fidèle de cette même époque et sera envoyée à l’humanité future dont les outils artistiques seront plus complexes encore.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, l’art numérique en Pologne se trouve toujours dans une phase expérimentale, à moins que ce soit une caractéristique propre à ce type d’art. Toutefois, on ne devrait pas oublier que les genres ou courants artistiques, d’abord dépréciés avant d’être plus tard reconnus comme des stades cruciaux et critiques de l’histore de l’art, ont souvent commencé comme des expériences suspectes : le film, la photographie, l’impressonnisme, le futurisme, etc.. L’évolution de l’art reflète toujours une partie de l’évolution mentale de l’Homme lui-même, et on peut espérer que les Polonais, avec leur sens de l’initiative et du labour, en seront des contributeurs très originals et appréciés.

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