La Polonia en Biélorussie, rempart contre la russification du pays ?

Après les Russes (8,26%), les Polonais constituent la deuxième plus grande minorité nationale de Biélorussie avec 3,10% de la population. Cependant, leur nombre ne cesse de diminuer sous l’effet des processus de dépolonisation et de « biélorussisation » . Si ces phénomènes menacent le maintien d’une communauté polonaise autonome, ils représentent en même temps un barrage contre la russification croissante du pays.


La présence des Polonais en territoire biélorusse s’explique généralement par deux versions tenues pour concurrentes par leurs défenseurs en raison de leur fort contenu idéologique. Selon une première école, les Polonais en Biélorussie seraient en effet avant tout des Biélorusses polonisés entre le XVe et le XXe siècle, lorsque les territoires aujourd’hui rattachés à la Biélorussie appartenaient à la République polono-lituanienne ou, pendant l’entre-deux-guerres, à la Pologne. De fait, la Biélorussie n’acquiert une existence politique propre qu’au début du XXe siècle avec la révolution bolchevique et ne forme un État indépendant que depuis 1990, au moment de la chute de l’Union soviétique. Ce récit classique pour la création d’une identité nationale met l’accent sur les origines nobles des Biélorusses ainsi polonisés, tandis que le monde rural serait parvenu à préserver l’ « authentique » culture biélorusse.

Le second courant affirme pour sa part que les Polonais de Biélorussie seraient de « vrais » Polonais, nés sur le territoire de la Pologne de l’entre-deux-guerres et qui se seraient retrouvés dans un autre État en raison des modifications de frontières décidées à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Aux aspects culturels et ethniques se mêle une dimension religieuse puisque parfois, c’est le partage de la foi catholique qui incline certains Biélorusses à se considérer comme Polonais pour se distinguer de la majorité orthodoxe.

Indépendamment de la réponse à cette querelle, le maintien d’une identité spécifique s’est toujours heurté pour les Polonais de Biélorussie à d’importantes difficultés. Depuis 1950, leur nombre aurait été divisé par deux et continue de se réduire chaque année, malgré l’existence d’une douzaine d’associations qui cherchent à entretenir la culture, les traditions et l’enseignement du polonais. Elles organisent par exemple des expositions, des concours pour la jeunesse, des festivals ou encore des visites de lieux de mémoire polonais qui rencontrent un certain succès.

Une population divisée par deux depuis 1950

La plus grande de ces associations a longtemps été l’Union des Polonais en Biélorussie. Toutefois, en 2005, elle s’est scindée en deux branches : une « officielle » reconnue par les autorités biélorusses et une autre « indépendante » soutenue par l’État polonais. Le divorce a été causé par le refus du ministère de la Justice biélorusse de valider les résultats des élections internes à l’Union des Polonais en Biélorussie, qui devaient porter à sa tête Andżelika Borys. La nouvelle présidente devint dans la même temps la cible de répressions de plus en plus fortes de la part du gouvernement, qui désigna pour la frange « officielle » de l’association un dirigeant réputé plus docile.

Cette crise s’est déroulé dans le contexte de la « révolution orange » en Ukraine, soutenue entre autres par les États-Unis et la Pologne. Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, craignait alors une contagion à son pays et voyait en Andżelika Borys le porte-parole potentiel de revendications démocratiques.

Le défunt président polonais de la République Lech Kaczyński et Andżeliką Borys, à la tête de l’Union «indépendante» des Polonais en Biélorussie de 2005 à 2010 – Fot. Sławomir Kamiński / Agencja Gazeta

Si la Constitution de la République de Biélorussie et la loi sur les minorités nationales contiennent des garanties sur l’égalité des droits civiques et la possibilité de garder un lien avec la culture, la langue et les traditions d’origine, elles sont en pratique régulièrement contournées.

D’un côté, l’État biélorusse respecte ainsi le pluralisme religieux et reconnaît comme jours fériés le réveillon de Noël et le 25 décembre, conformément au calendrier de l’Église catholique romaine. De l’autre, le ministère de l’Éducation nationale cherche à réviser la loi sur l’enseignement dans un sens qui, selon la Polonia de Biélorussie, menace le fonctionnement des deux seules écoles où l’unique langue d’enseignement est le polonais. La réforme prévoit en effet que l’enseignement de matières telles que l’histoire de la Biélorussie, l’histoire générale, les questions sociales, la géographie ou les rapports entre l’homme et le monde se fasse uniquement en langue biélorusse ou russe.

En réaction, la branche « indépendante » de l’Union des Polonais en Biélorussie a fait circuler une pétition (1 200 signatures au 20 octobre 2014) contre cette mesure. L’opposition pourrait monter en puissance, d’autant que les media se sont fait l’écho d’interrogatoires menés par le Comité de contrôle de l’État à l’endroit des membres de l’association afin d’enquêter sur leurs sources de financement.

Le scoutisme, instrument de préservation de l’identité polonaise

Un autre instrument historique de préservation de l’identité polonaise en Biélorussie était le scoutisme. Jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, les mouvements scouts étaient très actifs dans les territoires de l’actuelle Biélorussie. Toutefois, pendant la deuxième moitié du XXe siècle, ils ont pratiquement disparu et ce n’est qu’avec la disparition de l’URSS et l’indépendance de la Biélorussie qu’ils ont pu réémerger. En 1997 a été officialisée l’Association du scoutisme polonais en Biélorussie, composée d’une trentaine de clubs et travaillant de façon étroite avec leurs équivalents en Pologne.

Cependant, en 2000, les autorités biélorusses ont exigé un nouvel enregistrement des statuts de l’association et un changement de nom, qui ne devait plus comporter le mot « polonais » . Malgré une nouvelle appellation, l’ « Union sociale républicaine « Scoutisme » » continue, aux dires de ses représentants, de souffrir de la situation politique du pays. En comparaison des mouvements scouts d’origine polonaise et présents en Lituanie et en Ukraine, les Biélorusses ont une moins bonne maîtrise du polonais, leur lien avec la culture polonaise est plus faible et il est plus difficile d’organiser des rencontres et des voyages du fait des complications posées pour sortir du territoire.

Ces difficultés peuvent néanmoins paraître modestes par rapport au sort qu’a connu la Polonia de Biélorussie dans l’immédiat après-guerre. Pour asseoir sa domination sur les territoires qui venaient d’être rattachés à la République socialiste soviétique de Biélorussie, l’URSS a recouru aux méthodes les plus extrêmes contre l’élite polonaise : arrestations, déportations, fermetures d’école, interdiction des pratiques religieuses.

Par ailleurs, alors que l’URSS dissociait la citoyenneté, nécessairement soviétique, de la nationalité – russe, ukrainienne mais encore lituanienne, ouzbèke, iakoute… –, les nouvaux-nés de familles ethniquement polonaises mais habitant en Biélorussie devaient être enregistrés comme Biélorusses et non comme Polonais. Ceci a contribué de façon mathématique à diminuer la présence « déclarée » des Polonais en Biélorussie et leur participation aux structures de pouvoir.

Plus proche de nous, la politique linguistique de l’Église catholique romaine adoptée dans les années 1990 ne facilite pas la préservation de la culture polonaise en Biélorussie. Dans la majorité des diocèses, les offices se déroulent non pas en polonais mais en biélorusse, alors que le culte jouait un rôle très important dans l’usage de la langue polonaise. Seul le diocèse de Grodno, à l’ouest du pays, continue d’utiliser le polonais puisque c’est dans cette région que l’on trouve la plus forte concentration de Polonais.

La cathédrale Saint-François-Xavier de Grodno, longtemps l’une des plus riches églises de la République polono-lituanienne – © ye2bnik

Dans les rues, il est devenu rare d’entendre du polonais. Même les familles qui se considèrent comme polonaises sont affectées par la dépolonisation et parlent généralement le russe à la maison. Ceci prouve dans le même temps que les Polonais en Biélorussie se sont vite assimilés et fondus dans la société biélorusse.

Défense de la Polonia ou d’une Biélorussie indépendante ?

Un rebond a néanmoins observé à partir de 2007 avec la création par l’État polonais de la Carte du Polonais (Karta Polaka). Ce document permet à des personnes reconnues comme étant de culture polonaise mais de citoyenneté différente d’obtenir un visa gratuit pour la Pologne, d’y séjourner sans limite de durée, d’y travailler et d’y étudier dans les mêmes conditions que les citoyens polonais.

Malgré le succès du programme, celui-ci pose, tout comme le soutien financier apporté par Varsovie aux associations de la Polonia, la question du but réel des autorités polonaises. S’agit-il avant tout d’apporter une aide à l’opposition démocratique biélorusse, quitte à courir le risque d’une biélorussisation des Polonais très actifs dans ce milieu, ou cherchent-elles d’abord à préserver les droits et l’autonomie des communautés polonaises à l’étranger, éventuellement en accord avec le régime d’Alexandre Loukachenko ?

Suivant un schéma similaire à la Polonia d’Ukraine, les Polonais ou les personnes d’origine polonaise en Biélorussie sont souvent en effet les plus militants les plus engagés en faveur de l’indépendance du pays et de la culture biélorusse face au spectre de la russification. De la sorte, ils servent les intérêts stratégiques de l’État polonais, même si cela se fait au détriment de leur pérennité comme groupe ethnique distinct et protégé par des droits spéciaux. Dilemme que Varsovie semble avoir, sans le dire, tranché.

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