La Polonia dans le melting pot américain

On dit parfois que la plus grande ville polonaise après Varsovie serait… Chicago, avec son Polish Village et plus d’un million de personnes originaires de Pologne. De fait, c’est aux États-Unis que vit la plus nombreuse communauté de Polonais à l’étranger. Une composante du melting pot américain présente dès la naissance de ce pays et qui a laissé une trace durable sur son développement.


Avec près de 9,3 millions de citoyens d’origine polonaise selon le recensement de l’an 2000, les États-Unis sont le foyer d’une véritable petite Pologne à l’étranger – Polonia – fortement concentrée dans quelques États (New York, Illinois, Michigan, Pennsylvanie, New Jersey, Californie, Wiscousin, Floride, Ohio, Massachussetts). À titre de comparaison, la Pologne compterait aujourd’hui entre 36 et 38 millions d’habitants.

Pour les Polonais, les États-Unis ont toujours représenté un pays quasi mythique, un modèle idéal de démocratie, de tolérance et d’égalité. Les candidats à l’émigration sont partis à la recherche d’une vie meilleure ou simplement de la liberté, par exemple suite aux répressions du pouvoir communiste contre le mouvement Solidarité.

Ce phénomène remonte même à la préhistoire des États-Unis puisque parmi les passagers qui débarquent du navire britannique « Mary et Margaret » le 1er octobre 1608, on dénote la présence de quatre artisans polonais spécialisés dans la production de verre, de savon et de potasse. À Jamestown, première colonie anglaise aux États-Unis, ils fondent ainsi des fabriques de verre, de goudron et des corderies.

L’Histoire a cependant davantage retenu deux autres Polonais arrivés ultérieurement, durant la deuxième moitié du XVIIIe siècle : Tadeusz Kościuszko (en 1776) et Kazimierz Pułaski (1777). Ces deux militaires ont contribué à l’indépendance des États-Unis et demeurent jusqu’à aujourd’hui célèbres parmi les Américains. Des monuments et des bustes commémorent leur mémoire en de nombreux endroits et à travers tout le pays, des villages, des rues, des écoles et des parcs portent leur nom. Des mots du général Pułaski au président George Washington, le but de leur voyage était de « servir la liberté et de vivre ou mourir pour elle » .

Le comte Pułaski s’était déjà illustré en Pologne dans les années 1760 en combattant les armées russes qui cherchaient à imposer un protectorat sur l’État polonais. Cependant, l’échec de l’insurrection oblige l’officier à fuir son pays. Persona non grata dans la plupart des puissances européennes en raison de la pression de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie, Kazimierz Pułaski est invité par La Fayette à rejoindre les États-Unis. Son expérience militaire lui permet d’entrer au service de l’armée de George Washington et il lui sauvera même la vie lors de la bataille de Brandywine.

Chaque année, l’anniversaire de la mort du général Pułaski est commémorée dans de nombreuses villes américaines par une grande parade – crédits Chris Gebert

Pour ses mérites, le comte Pułaski deviendra général de brigade et recevra le commandement de l’unité de cavalerie nouvellement créée. Cela lui vaudra la réputation de père de la cavalerie américaine. Lors du siège de Savannah en Géorgie en 1779, il est mortellement blessé. Sa dépouille est alors enterrée dans une plantation de la région mais sa tombe ne sera découverte qu’en 1996. Ses funérailles officielles ont ensuite lieu le 9 octobre 2005, soit 226 ans après sa disparition ! Ce retard a néanmoins été compensé par l’attribution en 2009 du titre de citoyen d’honneur des États-Unis, un privilège décerné à seulement huit personnalités dans l’histoire – dont le marquis de La Fayette. Les Américains continuent de commémorer la mémoire du général Pułaski le 11 octobre de chaque année, sauf dans l’Illinois qui a retenu le premier lundi de mars.

Le général Tadeusz Kościuszko s’est également distingué par ses compétences militaires : c’est lui qui a conçu le célèbre fort de West Point et il a joué un rôle crucial dans la victoire américaine de Saratoga contre les Britanniques. Son engagement envers la liberté s’affirme aussi dans son testament, écrit avant son retour en Pologne en 1798, par laquel il consacre son héritage à l’affranchissement des esclaves et à leur éducation pour qu’ils deviennent de bons citoyens américains. Thomas Jefferson, l’un des Pères fondateurs des États-Unis, le considérait comme « le plus pur des enfants de la liberté qu’il ait jamais connu » .

Le monument à Tadeusz Kościuszko au parc Lafayette à Washington

Plusieurs centaines de migrants arrivent par la suite dans la première moitié du XIXe siècle, vétérans des campagnes napoléoniennes et de l’insurrection de novembre 1830 en Pologne. En 1834, alors même qu’ils sont encore en mer, environ deux cents Polonais fondent le Comité polonais en Amérique que l’on peut percevoir comme la première organisation polonaise aux États-Unis.

L’émigration polonaise vers les États-Unis devient massive à partir des années 1870 et change alors de nature puisqu’elle devient essentiellement économique. Les tentatives ratées de restaurer l’indépendance de la Pologne, les persécutions des puissances occupantes, la pauvreté et le manque de perspectives poussent jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale plus de deux millions de Polonais à partir pour cette nouvelle « terre promise » . C’est à cette époque que sont fondées certaines associations polonaises actives jusqu’à aujourd’hui comme le Rassemblement polonais catholique romain (1873) et l’Association nationale polonaise (1880).

Ancienne et nouvelle Polonia

Une nouvelle vague d’émigrés polonais débarque à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. En l’espace de quelques années, ils sont un demi-million à s’installer aux États-Unis comme réfugiés politiques – on les surnomme d’ailleurs les DPC du nom de la commission chargée d’examiner leur dossier, la Displaced Persons Commission. Certains ne souhaitent pas rentrer dans une Pologne passée dans la sphère d’influence soviétique, d’autres ont tout perdu suite au changement des frontières et à l’annexion d’une partie des territoires de la Pologne de l’entre-deux-guerres par l’URSS.

Cette « nouvelle » Polonia, qui sera alimenté pendant toute la guerre froide par des représentants de l’opposition démocratique puis du syndicat libre Solidarité, se distingue ainsi de la précédente avant tout composée d’immigrants économiques. Cette division s’atténue néanmoins peu à peu grâce à l’action intégratrice des organisations de la Polonia.

Les Américains d’origine polonaise ont contribué au rayonnement de leur nouvelle patrie dans de nombreux domaines, en particulier dans celui du divertissement. L’actrice Helena Modrzejewska (ou Modjeska, plus facile à prononcer) était une vraie célébrité sur les scènes de théâtre américaines et conquit les critiques pour son jeu shakespearien. Elle s’était installée à Anaheim en Californie en 1876 avec d’autres grandes figures intellectuelles et artistiques comme l’écrivain prix Nobel de littérature Henryk Sienkiewicz. Sa carrière débute un an plus tard grâce au rôle titre d’ « Adrienne Lecouvreur » et l’actrice incarnera par la suite une douzaine de personnages shakespeariens, d’Ophélie (Hamlet) à la Juliette de Roméo en passant par Desdémone (Othello) et la princesse Anne (Richard III).

Helena Modrzejewska dans le rôle de Camille (La Dame aux camélias), 1878

Les Polonais se sont également illustrés dans le domaine du cinéma. Apolonia Chałupiec, plus connue sous son nom de scène Pola Negri, arrive à Hollywood en 1922 et en l’espace de quelques années seulement, elle tourne dans vingt films (The Spanish Dancer, Paradis défendu, Hotel Imperial, Men, Mon homme…) qui deviennent pour certains des classiques internationaux. Par sa carrière et sa biographie mouvementée, Pola Negri acquiert non seulement le rang de star du cinéma muet mais aussi d’icône people.

Pola Negri dans le film Hi Diddle Diddle (1943)

En politique, Zbigniew Brzeziński constitue à n’en pas douter l’un des personnages les plus influents. Conseiller à la Sécurité nationale auprès du président Jimmy Carter entre 1977 et 1981, il joue un rôle clé dans la négociation des accords de Camp David qui ont normalisé les relations entre Israël et l’Égypte. Il a également été membre du Policy Planning Staff au Département d’État, équivalent du Centre d’analyse, de prévision et de la stratégie au ministère français des Affaires étrangères. En 1981, il reçoit la médaille présidentielle pour la liberté en récompense de sa contribution à la restauration des relations entre les États-Unis et la Chine, la défense des droits de l’Homme et la politique nationale de sécurité. Commentateur régulier de l’actualité, sa voix continue de résonner dans l’opinion publique américaine.

La chute du rideau de fer en 1989 et le retour de la démocratie en Pologne n’ont pas stoppé l’immigration polonaise vers les États-Unis. Entre 1991 et 2003, plus de deux cent mille Polonais ont traversé l’Atlantique, principalement à destination du Texas, de l’Arizona et de la Floride. Les émigrés d’aujourd’hui se caractérisent par un haut niveau de formation et une relative aisance financière.

Une nouvelle émigration bien formée et financièrement aisée

L’un des meilleures exemples de cette nouvelle vague est Maria Zofia Siemionow, chirurgienne et spécialiste des greffes qui travaille dans l’Ohio. En décembre 2008, elle a dirigé un groupe de huit chirurgiens pendant une opération de greffe du visage qui a duré vingt-deux heures. C’était la quatrième opération réussie de ce type dans le monde et la première aux États-Unis. Grâce à l’intervention, la patiente peut de nouveau respirer, parler et manger de façon autonome. Ce succès a été récompensé en avril 2009 par la Croix de commandeur de l’Ordre du mérite de la République de Pologne. Maria Siemionow est aujourd’hui directrice de recherche en chirurgie plastique et chef du programme de microchirurgie dans une clinique de Cleveland.

Un trait caractéristique de la Polonia américaine est la combinaison d’une forte identification à la nation américaine avec le souci de cultiver le patrimoine polonais dans les domaines de la culture, de l’éducation et du tourisme. Les organisations de la Polonia, en particulier le Congrès de la Polonia américaine fondé en mai 1944, rassemblent une grande partie de ces Polonais et les représentent auprès des pouvoirs publics américains. Le Congrès de la Polonia américaine a ainsi joué un rôle important dans l’aide économique accordée à la Pologne par Washington après 1989 puis dans le soutien de la candidature polonaise à l’OTAN.

Il existe en outre des organisations plus sectorielles comme des l’Union des Polonaises en Amérique (fondée en 1899), des associations d’anciens combattants ou des banques et des compagnies d’assurance « ethniques ». L’Union fédérale polono-slave de crédit est la plus grande banque de ce type aux États-Unis.

Dans le domaine de la culture et de la science, les institutions les plus actives sont l’Institut Józef Piłsudski et la fondation Kościuszko à New York, la fondation Kopernik à Chicago ainsi que les fondations Alfred Jurzykowski et Kulturalna à Clark. La fondation Kościuszko finance ainsi des échanges d’étudiants et de chercheurs et a récemment contribué à la création d’un programme d’études polonaises à l’École d’affaires internationales de l’université de Columbia. Il existe également des programmes polonais à l’Université d’État de Central Connecticut, Harvard ou encore à l’université de Rochester.

Le président Bronisław Komorowski à l’université de Columbia, siège d’un département d’Études polonaises

Le paysage de la Polonia est aussi marqué par ses media. Parmi la centaine de publications « communautaires » , le Nowy Dziennik de New York est tiré chaque jour à 20 000 exemplaires et possède une forte influence dans les milieux intellectuels de la côte. Il est en outre adossé à une maison d’édition, une galerie d’art et une librairie. Le Dziennik Związkowy de Chicago représente quant à lui l’Association nationale polonaise et présente la ligne politique officielle du Congrès de la Polonia américaine.

Enfin, l’Église polonaise joue un rôle très important dans la vie de la Polonia. Les paroisses sont souvent le principal, si ce n’est l’unique lieu de rassemblement des Américains polonais dans de nombreuses villes. Elles gèrent leurs propres séminaires et institutions académiques, à l’image d’Orchand Lake au Michigan. Autour des paroisses fonctionnent des clubs, associations et des cours du weekend de langue polonaise. L’une des plus anciennes de ces paroisses remonte à 1854 et a été fondée par le père Leopold Moczygemba à Panna Maria au Texas. Il en existe aujourd’hui plus de 450.

Ces quelques exemples montrent que les immigrés polonais ont constitué un apport important et continuent jusqu’à notre époque d’enrichir la culture et la société américaines. Souvent contraints de quitter leur patrie en raison d’une histoire agitée, ils ont néanmoins su entretenir leur patrimoine d’origine tout en s’intégrant à leur nouveau pays. Si le rêve américain s’est pour beaucoup réalisé, cela a souvent été au prix d’une forte ardeur au travail que les autres Américains leur reconnaissent sans difficulté.

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