La Pologne à l’avant-garde de la politique de défense européenne

Guerre en Ukraine, extension de l’État islamique… la multiplication des menaces aux frontières de l’UE l’oblige de nouveau à se préoccuper sérieusement de sa sécurité, après un quart de siècle de relative insouciance. Par ses initiatives politiques, son engagement dans les missions internationales et son important budget militaire, la Pologne constitue l’un des maillons forts de la défense européenne.


« Nous devons nous le dire clairement – le temps des dividendes de la paix qui a suivi la fin de la guerre froide est révolu » , a déclaré en mars dernier le président polonais de la République Bronisław Komorowski lors du Forum de Bruxelles organisé par le German Marshall Fund. Attentats en Tunisie (dans lesquels trois Polonais ont trouvé la mort parmi les 21 victimes), annexion illégale de la Crimée, Irak, Syrie, Libye… la liste des crises semble s’allonger sans cesse et qui plus est, leurs théâtres se trouvent dans le voisinage immédiat de l’Union européenne (UE).

Face à ces menaces, c’est l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) qui a la première amorcé une révision de sa stratégie. Lors du sommet de Newport au Pays de Galles en septembre 2014, l’Alliance atlantique a ainsi réitéré certains de ses fondements (force du lien transatlantique, cible de 2% du PIB consacrés aux dépenses militaires) mais elle a aussi endossé de nouvelles initiatives visant à améliorer ses capacités de réaction, en particulier la création d’une Force opérationnelle interarmées à très haut niveau de préparation (VJTF) déployable en l’espace de quelques jours.

Au niveau de l’UE, le Conseil européen se réunira en juin pour traiter de la politique de défense et les Vingt-Huit font donc depuis plusieurs mois circuler leurs propositions de capitale en capitale. La Commission européenne n’est pas en reste puisqu’en dépit de compétences formelles très limitées dans ce domaine, son président Jean-Claude Juncker a déclaré au début du mois de mars être favorable à la création d’une armée européenne.

Que peut apporter la Pologne dans ce débat ? Comme en France, les autorités polonaises consignent leur stratégie de défense nationale dans un Livre blanc qui décrit leur perception de l’environnement international et du rôle de la Pologne dans le monde, énonce leurs principes directeurs, leurs priorités d’action et les moyens à leur disposition.

L’Histoire occupe dans ce document une place importante en raison de la mémoire toujours vivace des partages de la fin du XVIIIe siècle, qui ont conduit à la disparition de l’État polonais pendant près de cent vingt ans, ainsi que du traumatisme de septembre 1939. La faiblesse de la réaction franco-britannique à la double invasion allemande et soviétique a longtemps miné la confiance des Polonais en leurs alliés européens mais les a incités dans le même temps à entretenir une armée relativement puissante. L’histoire de la Pologne influence également sa vision du conflit entre l’Ukraine et la Russie, comme l’atteste le parallèle établi par de grands intellectuels polonais entre Dantzig (Gdańsk) en 1939 et Donetsk en 2014.

À l’image de la majorité des autres pays européens, la Pologne a abandonné la conscription – le dernier appel a eu lieu en décembre 2008 – au profit d’une armée professionnelle. Elle compte aujourd’hui environ 100 000 soldats répartis dans quatre armes : terre, air, mer et forces spéciales. La professionnalision est allée de pair avec une modernisation des équipements amorcée dans les années 1990 et accélérée par l’adhésion de la Pologne à l’OTAN en 1999 et sa participation à différentes missions internationales.

Un programme de modernisation à 30 milliards d’euros

Bien que cet effort soit coûteux pour le budget de l’État, le contexte international actuel renforce la conviction déjà bien ancrée que la Pologne doit consolider son armée. Ainsi, elle est allée à rebours de la tendance générale de baisse des dépenses militaires dans l’UE, entre autres grâce à une loi votée en 2001 qui fixe un niveau minimal de 1,95% du PIB au budget de défense. En nombres absolus, il atteindra en 2015 un montant de 38 milliards de zlotys (environ 9 milliards d’euros), soit une hausse de 18 % par rapport à 2014. Ce serait un record depuis la fin de la guerre froide.

Départ d'un missile Aster 30 du constructeur européen MBDA, en lice pour l'appel d'offres du ministère polonais de la Défense – © MBDA
Départ d’un missile Aster 30 du constructeur européen MBDA, en lice pour l’appel d’offres du ministère polonais de la Défense – © MBDA

La stabilisation en part du PIB conduit de fait à une augmentation en volume en raison de la forte croissance économique du pays. Elle servira à financer un vaste programme de modernisation d’un montant de 30 milliards d’euros sur la période 2013-2022 avec un accent particulier mis sur la flotte sous-marine et la défense antiaérienne. Bien que les autorités affirment conduire une politique de défense territoriale qui « ne dépasse pas les capacités de la Pologne ni ses intérêts et ses besoins » , il est dans le même temps essentiel qu’elles contribuent au potentiel de défense de l’OTAN et de l’UE puisque le flanc est de la Pologne constitue une frontière extérieure de ces organisations.

Une défense effective ne repose pas toutefois uniquement sur des éléments techniques mais doit s’appuyer sur une politique. Celle de la Pologne repose sur trois piliers : l’OTAN, l’UE et certains partenariats, notamment avec les États-Unis et les pays voisins.

Du point de vue de Varsovie, l’Alliance atlantique demeure aujourd’hui encore la garantie de sécurité la plus solide et devrait se limiter à sa vocation première d’instrument de défense collective. Au sein de l’OTAN, les États-Unis jouent un rôle premier ordre et c’est pourquoi la Pologne s’efforce depuis des années d’obtenir le déploiement permanent de troupes américaines sur son territoire. En dépit de la guerre en Ukraine, Washington n’a jusqu’à présent envoyé que des forces en rotation en Europe centrale et c’est à cette lumière qu’il convient d’interpréter l’importance accordée par les Polonais au bouclier antimissile, dont le radar et une batterie d’intercepteurs seront installés à Redzikowo près du littoral de la mer Baltique. Toutefois, la décision prise par le président Barack Obama en 2009 de réduire l’envergure du projet afin de consacrer plus de moyens au « pivot » vers la région Asie-Pacifique a convaincu les Polonais de la nécessité de se tourner davantage vers le reste de l’Europe en matière de défense.

La Pologne dans l’Europe et dans le monde

Dans ce cadre, le Triangle de Weimar auquel participent également l’Allemagne et la France a occupe une place particulière. S’il sert pour le moment avant tout de plateforme de dialogue et éventuellement d’initiatives diplomatiques – c’est ainsi qu’en février 2014, les ministres des Affaires étrangères Laurent Fabius, Frank-Walter Steinmeier et Radosław Sikorski étaient parvenus à négocier à Kiev une solution de sortie de crise entre le président Ianoukovitch et ses opposants –, il a vocation à jouer un rôle plus significatif dans les questions de sécurité et de défense, comme le montre la récente lettre commune des ministres de la Défense du Triangle de Weimar adressée à la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

Attachée à l’OTAN, la Pologne est en effet déterminée dans le même temps à renforcer la politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et plus largement la politique étrangère européenne afin que l’Union puisse parler d’une seule voix sur la scène mondiale et agir en conséquence. Elle ne voit donc pas de concurrence entre l’OTAN et l’UE et mise sur une meilleure coordination entre les deux organisations, dont de nombreux membres ont la double appartenance, pour qu’elles se renforcent mutuellement.

L’engagement de la Pologne se vérifie sur le terrain puisqu’elle prend part à de nombreuses missions internationales, y compris dans des régions du monde éloignées et où elle n’a pas d’intérêt stratégique. Les forces armées polonaises ont ainsi été déployées dans les Balkans (Kosovo, Bosnie-Herzégovine), au Moyen-Orient (plateau du Golan) mais aussi en Afrique (Tchad, République démocratique du Congo).

Soldats polonais en Afghanistan, le long de l'autoroute reliant Kaboul à Kandahar – © Ministerstwo Obrony Narodowej / Jakub Czermiński
Soldats polonais en Afghanistan, le long de l’autoroute reliant Kaboul à Kandahar – © Ministerstwo Obrony Narodowej / Jakub Czermiński

Toutefois, l’opération la plus importante à laquelle les soldats polonais ont participé au cours de ces dernières années est la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan. Plus de 25 000 hommes et 5 milliards de zlotys (soit plus d’un milliard d’euros) y ont été engagés, tandis que 80 militaires, en majorité des sapeurs, y ont perdu la vie. Malgré le scepticisme d’une partie de l’opinion vis-à-vis de ces coûteuses expéditions, elles ont permis de tester les capacités de l’armée polonaise sur le champ de bataille et de maintenir un niveau de préparation élevé.

Le jeu en valait-il la chancelle ? Compte tenu d’un niveau de revenu encore inférieur à celui de l’Europe occidentale, la Pologne ne devrait-elle pas plutôt investir dans l’éducation, la santé ou le développement d’infrastructures ? Dans les crises qui traversent le voisinage européen, le président Bronisław Komorowski décèle un « dénominateur commun, celui du mépris pour l’ordre international, les droits de l’Homme, l’État de droit et les libertés publiques. Le mépris pour les hommes qui aspirent à la liberté et à être une nation démocratique en choisissant le monde des valeurs occidentales » . La mémoire des Polonais, leur attachement à ces valeurs et leur volonté d’apparaître comme des alliés dignes de confiance inclinent à penser qu’ils continueront dans les années à venir à assumer leurs responsabilités.

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