La mémoire polonaise des Confins est-elle toxique ? [2/2]

Les Polonais sont nombreux à se rendre en Biélorussie, en Lituanie et en Ukraine pour marcher sur les traces de l’ancienne République des Deux Nations, au XVIIe siècle le plus vaste État européen. Cet « âge d’or » est cependant davantage perçu par les nations voisines comme une forme d’ « occupation » . La nostalgie des confins contribue-t-elle à entretenir dans l’attitude des Polonais une forme de supériorité vis-à-vis de leurs voisins de l’est ?


Seconde partie d’un article écrit par l’historien Leszek Zasztowt pour le livre Dialogue des cultures mémorielles dans la région ULB (Dialog kultur pamięci w regionie ULB, dir. Alvydas Nikžentaitis et Michał Kopczyński, Musée de l’Histoire de Pologne, Varsovie, 2014). À paraître également dans le numéro 12 de notre revue partenaire W Punkt. La première partie est consultable dans le numéro 8 du Courrier de Pologne.

Nous, la nation ?

L’un des principaux problèmes toujours débattus aujourd’hui est la question de l’unité de la nation nobiliaire. Son importance est telle que s’il était possible de démontrer – comme prétend le faire de manière générale l’historiographie polonaise depuis Joachim Lelewel – que l’ensemble de la noblesse de la République constituait une « nation » politique homogène, la métaphore romantique du Polonais catholique pourrait alors s’étendre à toute l’histoire de la Pologne et de la République des Deux Nations.

Toutefois, les travaux des historiens lituaniens, ukrainiens et biélorusses apportent de plus en plus d’exemples qui montrent que la noblesse dans ces pays était bilingue, bien souvent encore au XXe siècle. Il est possible de faire une analogie avec la question religieuse, surtout dans l’Ukraine orthodoxe où les conversions à grande échelle ne débutèrent qu’au XVIIe et généralement au profit des cultes réformés, en particulier le calvinisme. Cela est très bien documenté par exemple dans les travaux de l’excellente historienne ukrainienne Natalia Jakowenko.

Ainsi, encore pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, dans de familles nobles de Lituanie et tout particulièrement dans la région de Samogitie, des témoignages russes affirment qu’on ne parlait pas seulement polonais mais aussi lituanien. Cela concernait également des maisons qui se sont inscrites en lettres d’or dans l’histoire polonaise comme les Piłsudski.

La littérature romantique destinée à « mettre du baume au cœur » pendant la période des partages a été installée dans le paysage par Henryk Sienkiewicz à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Beaucoup de critiques estiment que le contenu patriotique de sa Trilogie, tout en éveillant un amour salubre pour la patrie, a malheureusement eu en même temps pour effet de déformer la réalité de l’ancienne République qui était un État pluriel en termes de nations et de confessions. L’équivalence posée entre le patriotisme polonais et le catholicisme au XVIIe siècle était ainsi dans une large mesure injustifiée. Cela est prouvé par l’histoire de nombreuses familles polonaises de foi luthérienne (confession d’Augsbourg), évangélique réformée (calviniste) ou bien orthodoxe qui dès cette époque et jusqu’au XXe ont fait preuve de mérite envers la patrie et ont souvent payé pour cela le prix le plus élevé.

Le cimetière évangélique réformé de Varsovie, où reposent d'illustres Polonais - © Paroisse évangélique réformée de Varsovie
Le cimetière évangélique réformé de Varsovie, où reposent d’illustres Polonais – © Paroisse évangélique réformée de Varsovie

Tout cela ensemble a conduit l’idée de « confins » à s’inscrire pour longtemps dans le processus d’émergence de la nation polonaise moderne. Une question demeure : la tradition des confins comme phénomène intellectuel relève-t-elle, pour citer le poète Juliusz Słowacki et son Tombeau d’Agamemnon, davantage de l’ « ignorance crasse » ou de l’ « âme angélique » ?

Il semble que Słowacki, malgré son amour pour un peuple qu’il n’a pas en vérité beaucoup côtoyé, se soit trompé. Cette « ignorance crasse » qui désignait la noblesse – mais pas seulement – a en effet été à l’origine d’une très belle tradition autour des régions frontalières dont l’ « âme angélique » est en quelque sorte le reflet, même si cette l’âme angélique du peuple a certainement subi une profonde opération de chirurgie esthétique. Dans les mythes des confins, le peuple est en général brave et aimant mais en même temps terrible et effrayant.

L’Europe des confins

La mythologisation des confins comme paradis perdu n’est pas propre à la Pologne. Il s’avère que le terme de « confins » est présent dès les ferments de l’histoire de l’Europe, à partir de la Grèce et de la Rome antique puis dans les traditions anglaise, française, austro-habsbourgeoise, allemande et russe. La République de Pologne ne constituait donc pas l’exception mais plutôt la règle en Europe.

Dans toutes ces trajectoires, le romantisme et le beau XIXe siècle ont également joué un rôle important et l’on rencontre à chaque pas les traces de Johann Herder, George Byron mais aussi d’auteurs plus anciens comme Jonathan Swift, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau ou par la suite Alexandre Dumas, Walter Scott et d’autres. La littérature romantique a aussi largement contribué dans ces pays à la fascination pour l’Orient à l’époque des Lumières.

Le point commun de toutes ces narrations européennes était l’émerveillement pour les autres cultures, en particulier orientales, ainsi que pour la nature, notamment celle de régions mystérieuses et inexplorées. Nombre d’entre elles se trouvaient dans des recoins peu éloignés de l’Europe et il n’était donc pas nécessaire de se rendre par-delà les mers y accéder. Pour le patrimoine culturel de l’Europe, toutes ces traditions des confins ont en général eu un impact très positif. Elles ont stimulé l’intérêt pour l’histoire régionale et la science en devenir qu’était alors l’ethnologie mais elles ont aussi amorcé le développement de travaux archéologiques, historiques et linguistiques.

Toutes ces narrations historiques pouvaient cependant d’une certaine matière entrer en conflit avec les ambitions nationales des régions ou États européens voisins. Les Écossais, les Gallois et les Irlandais pouvaient ainsi se sentir blessés par le récit anglais. Dans les traditions française et autrichienne, c’était l’Empire ottoman, autrement dit la Turquie, qui était représenté comme le côté obscur de la force. La narration allemande menaçait avant tout les Slaves de l’ouest comme les Sorabes, les Polonais et les Tchèques. Le roman national russe pouvait pour sa part inquiéter toutes les nations frontalières de l’empire, en particulier les Lituaniens, les Ukrainiens, les Biélorusses et les Polonais. En un mot, toutes ces mythologies des confins ont à des degrés divers eu un impact sur les fondements des nations européennes modernes en cours de formation, du nationalisme naissant et des mouvements nationaux antérieurs.

Pour autant, la tradition européenne des confins était-elle ou peut-être est-elle encore néfaste ? Faut-il, comme l’estime Daniel Beauvois dans le cas de la Pologne, y mettre un terme au plus tôt ? La mémoire polonaise des confins est-elle toxique ?

Démythologiser les confins ?

Il convient avant tout de souligner que les entreprises de neutralisation des mythes culturels ou nationaux sont généralement vouées à l’échec. Confortés par la force de la poésie romantique, ils ne sont pas faciles à éliminer. Arrêterons-nous de lire Mickiewicz et Słowacki ? Renierons-nous Seweryn Goszczyński (NDR : un représentant majeur de l’école ukrainienne du romantisme polonaise) ? Interdirons-nous la diffusion des œuvres de Sienkiewicz et de Walter Scott ? C’est impossible.

La Trilogie d'Henryk Sienkiewicz a largement contribué à forger l'imaginaire des Confins.
La Trilogie d’Henryk Sienkiewicz a largement contribué à forger l’imaginaire des Confins – ci-dessus, une illustration de « Par le fer et par le feu » de Juliusz Kossak (1885)

Posons-nous donc la question : cette tradition est-elle vraiment si toxique ? Dans le cas de la Pologne, elle a de mon point de vue eu des résultats plutôt positifs. Nous n’avons pas observé la création d’associations réclamant le rattachement de territoires perdus en Lituanie, en Biélorussie ou en Ukraine ou la révision des frontières existantes. En revanche, d’autres ont vu le jour avec l’objectif d’organiser des séjours touristiques dans ces régions ou apporter une aide matérielle sur place. Elles facilitent aussi la venue de jeunes en Pologne, créent des jumelages entre villes et travaillent au réchauffement des relations politiques.

Toutes ces actions ont contribué et contribuent encore à l’amélioration de la situation des minorités polonaises dans les pays voisins. Il faut dans le même temps ajouter que les nouvelles générations de Polonais nées après la chute du mur de Berlin sont intéressées par l’Est, elles en apprennent les langues et visitent volontiers ces régions. Cela montre la vitalité des anciennes légendes des confins, mais encore davantage l’évolution des positions. La vieille tradition des confins sert de canevas au développement de nouvelles relations entre les Polonais et leurs voisins, en particulier à l’est. Elle a aussi un impact positif direct sur la politique étrangère polonaise contemporaine en encourageant la construction de liens et de ponts entre nations et la promotion d’une nouvelle approche dans les relations internationales.

On pourrait être tenté d’affirmer que la tradition polonaise des confins a contribué dans une large mesure à renforcer la dimension orientale de la politique étrangère polonaise, tempérant ainsi les velléités de l’Union européenne d’élever de nouvelles barrières avec l’Europe de l’est et de l’isoler.

Les confins pour une bonne cause

À l’encontre des vues de Daniel Beauvois – je dois rappeler qu’il me considère comme l’un de ses rares élèves reconnus comme tels –, je pense que si l’on ne peut pas combattre un phénomène, il faut l’utiliser pour une bonne cause.

Pour la politique étrangère polonaise, le mythe des confins dans la mémoire historique nationale est un instrument très utile. Il permet de créer une base de soutien en faveur des liens avec l’Est et renforce ainsi la position qui consiste à bâtir des ponts plutôt que des murs vis-à-vis des États qui n’appartiennent pas à l’Union européenne.

Par ailleurs, la fascination toujours présente pour l’ancienne puissance de la République des Deux Nations ne semble pas menacer la stabilité politique en Europe centrale et orientale. Au contraire, elle sert de fondement à une politique orientale spécifique et décomplexée qui fait de la Pologne le porte-parole et le défenseur de l’idée d’un élargissement de l’Union européenne à l’Est. Les anciens confins de la République peuvent donc servir d’argument historique en faveur d’une unification plus poussée de l’Europe qui préserverait dans le même temps les aspirations et les particularités nationales. Enfin, la Biélorussie, l’Ukraine, la Moldavie et la Russie ne peuvent tirer que des avantages d’une telle perspective. L’intérêt est donc – au moins d’un point de polonais – mutuel.

Traduction : Romain Su

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