La mémoire polonaise des Confins est-elle toxique ? [1/2]

Les Polonais sont nombreux à se rendre en Biélorussie, en Lituanie et en Ukraine pour marcher sur les traces de l’ancienne République des Deux Nations, au XVIIe siècle le plus vaste État européen. Cet « âge d’or » est cependant davantage perçu par les nations voisines comme une forme d’ « occupation » . La nostalgie des confins contribue-t-elle à entretenir dans l’attitude des Polonais une forme de supériorité vis-à-vis de leurs voisins de l’est ?


Première partie d’un article écrit par l’historien Leszek Zasztowt pour le livre Dialogue des cultures mémorielles dans la région ULB (Dialog kultur pamięci w regionie ULB, dir. Alvydas Nikžentaitis et Michał Kopczyński, Musée de l’Histoire de Pologne, Varsovie, 2014). À paraître également dans le numéro 12 de notre revue partenaire W Punkt. La deuxième partie est consultable dans le numéro 9 du Courrier de Pologne.

Daniel Beauvois, critique tenace et impitoyable de la tradition polonaise des confins (kresy), a maintes fois attiré l’attention sur le caractère toxique de ce mythe, en particulier lorsqu’il conduit à traiter les territoires situés à l’est de la Pologne contemporaine comme des parties organiques de l’ancienne Pologne. L’historien français s’est notamment irrité de la confusion permanente de ces régions avec la Pologne, comme le fait Jacek Kolbuszewski dans son livre consacré aux Confins et devenu un classique de la série « La voilà, la Pologne » (A to Polska właśnie). Daniel Beauvois affirme non sans raison que considérer ces territoires comme parties intégrantes de l’État polonais a non seulement pour conséquence de déprécier le rôle et l’importance politique de la Lituanie historique (Lituanie et Biélorussie) et de la Rus’-Ukraine, mais pire encore cela omet le caractère plurinational de l’ancienne République des Deux Nations.

Pour comprendre le nœud du problème et juger de la pertinence ou non des arguments de Daniel Beauvois, tentons de nous pencher sur certaines questions cruciales dans cette discussion.

Quels Confins et quelle Pologne ?

Évidemment, le terme de « confins » peut être employé dans le contexte de n’importe quelle période de l’existence de l’État polonais ou plus tard de la République des Deux Nations. On risquera dans le pire des cas d’être accusé de présentisme pour avoir appliqué à une situation donnée une expression apparue ultérieurement. Il vaut cependant la peine de prêter le flanc à cette critique pour souligner que la portée géographique de l’idée de confins a connu dans l’histoire des changements assez profonds.

Pour Boleslas Ier le Vaillant (premier roi de Pologne, couronné l’année de sa mort en 1025), les confins désignaient à la fois les « Villes rouges » (pol. Grody Czerwieńskie, notamment Czerwień et Belz sur la rive gauche du Bug, de part et d’autre de la frontière polono-ukrainienne) mais aussi des territoires plus éloignés comme la Rus kiévienne puisque Boleslas le Vaillant avait conquis Kiev en 1018. Ensuite, le morcellement féodal de la Pologne a étendu la notion de confins pour y intégrer les régions traversées par les Tatars qui menaçaient le royaume. À partir de 1237, les Mongols s’emparent en effet progressivement de la Rus kiévienne et poussent leur avantage à l’ouest jusqu’à Legnica. C’est là qu’en 1241, une armée chrétienne composée de Polonais, de Moraves et d’ordres religieux s’oppose à leur avancée et bien qu’elle subisse une défaite militaire, les envahisseurs n’iront pas plus loin.

Au nord-est, les confins orientaux désignaient également le grand-duché de Lituanie d’où partaient d’incessants raids contre la Mazovie, en particulier au XIIIe siècle. Ils ont laissé derrière eux des légendes qui ont perduré au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle, comme l’illustre la « Ballade lituanienne » (pol. Trzech Budrysów, Les trois fils Budrys) écrite par Adam Mickiewicz et mise en musique par Stanisław Moniuszko. Le texte souligne le rôle significatif joué par le beau sexe dans le rapprochement forcé lituano-polonais, en particulier le charme des Polonaises.

Bo nad wszystkich ziem branki milsze Laszki kochanki,
Wesolutkie jak młode koteczki,
Lice bielsze od mleka, z czarną rzęsą powieka,
Oczy błyszczą się jak dwie gwiazdeczki.

De toutes les amantes de la terre,
Les plus douces sont les Polonaises,
Enjouées comme de petits chatons,
Leurs yeux sont bordés de charbon,
Deux étoiles derrière les paupières,
Rayonnant sur une mer de lait.

Sous le règne de Calimir le Grand (1333-1370), l’État polonais repousse ses confins à la Ruthénie rouge, reconquise dans les années 1340-1366 avec des villes comme Przemyśl (tombée en 1344), Sanok puis Halytch, Lviv, Volodymyr et Brest (prise en 1349). Jusqu’au moment de l’union dynastique conclue à Krewo en 1385 avec la Lituanie, la politique orientale du royaume de Pologne consiste à rassembler les territoires en majorité polonais sur le plan ethnique. En un certain sens, même la Mazovie pouvait alors être considérée comme faisant partie des confins car bien qu’ethniquement polonaise, elle n’a perdu son indépendance qu’en 1526, avec la mort des derniers représentants de la dynastie Piast et le rattachement du duché à la Couronne de Pologne.

À l’époque jagellonne, les confins orientaux de la République sont davantage ceux du grand-duché de Lituanie que du royaume de Pologne. L’Union de Lublin de 1569 a cependant pour effet de rattacher à la Couronne les voïvodies ukrainiennes de Kiev, de Podolie et de Volhynie ainsi que la Podlachie : ces régions acquerront bien vite un caractère mythique qui fera la spécificité de la narration historique polonaise.

Plus précisément, elles recouvrent le sud de l’Ukraine actuelle, près du littoral de la mer Noire (alors appelée Pont-Euxin ou « mer amicale » , du grec Euxeinos Pontos), et la rive gauche du Dniepr, dont Tchernihiv, Poltava et une part importante des Slobodes autour de Kharkiv. Au nord, la région de Smolensk pouvait également entrer dans cette catégorie. Zone la plus à l’est de la partie biélorusse du grand-duché de Lituanie, la « porte de Smolensk » revêtait alors une importance militaire stratégique. En un mot, jusqu’au XVIe siècle, la définition des confins pouvait être très large et aller jusqu’aux limites orientales de la République qui séparaient la Lituanie historique et l’Ukraine lituanienne de la grande-principauté de Moscou. Plus tard, elle se réduira à un tronçon de la frontière entre le Dniestr et le Dniepr.

Néanmoins, il convient de traiter ces informations avec une grande dose de prudence car la question n’a pas encore fait l’objet d’examens historiques poussés ni de recherches linguistiques. De manière générale, il est seulement possible d’affirmer que dans les plus anciennes chroniques polonaises qui font référence à ces territoires (dont la chronique de Jan Długosz du XVe siècle), le terme de confins au sens de régions frontières de l’État n’apparaît presque pas.

Mythes d’une nation homogène

C’est sans aucun doute la littérature de la période romantique qui a contribué à populariser le terme de « confins » . Il apparaît tout particulièrement dans la première moitié du XIXe siècle et est associé dans de nombreuses œuvres avec un charme magique et de belles traditions tout à fait dans la lignée du romantisme. Les confins désignent alors les anciens territoires orientaux de la Couronne de Pologne, comme l’écrit Zygmunt Gloger dans son Encyclopédie illustrée de l’ancienne Pologne (1900) : « étaient appelées confins les positions militaires (points d’observation et relais de poste) qui parsemaient les frontières de la Podolie et de l’Ukraine afin de prévenir les incursions des Tatars et des Haïdamaks (NDR : bandits cosaques) et de donner l’alarme » . Il ajoute plus loin que cette ligne qui traversait les steppes du Dniepr au Dniestr s’est avec le temps confondue dans le langage courant avec la frontière séparant la République des territoires des Cosaques zaporogues, des Tatars et de la Valachie. On constate que cette définition correspond à la situation consécutive à l’Union de Lublin de 1569, lorsque le royaume de Pologne s’agrandit.

La République des Deux Nations en 1619 et ses voïvodies constituantes - © Poznaniak
La République des Deux Nations en 1619 et ses voïvodies constituantes – © Poznaniak

Plus tard, du XVIIe siècle au début du XIXe, les confins ne désignent plus que les régions frontalières du sud-est de l’ancienne République, derrière une ligne qui court de l’embouchure de la Ros et du Dniepr à celle de la Siniucha et du Boug méridional avant de poursuivre vers le sud-ouest jusqu’au Dniestr. Aux XVII et XVIIIe siècles, le royaume de Pologne était séparé de l’Empire ottoman par une frontière entre le Boug méridional et le Dniestr tandis que celle avec le Dniepr isolait tantôt de l’État moscovite, tantôt des Turcs au gré des changements de main sur la Zaporoguie. Le poète et géographe polonais Wincenty Pol, qui a probablement été le premier à utiliser le terme de « confins » dans son acception moderne ou en tout cas a contribué à sa popularisation, décrit ainsi cette frontière dans la rhapsodie chevaleresque Mohort (1854) :

Od ujścia Rosi – aż tam gdzie Siniucha
Na pograniczu już do Bohu wpada,
Szła linia kresów i ziemia tak głucha,
Że tylko czasem pod koniem zagada.

De l’embouchure de la Ros – là où la Siniucha
À la frontière déjà se jette dans le Boug méridional
La terre aux confins est si déserte
Qu’on entend seulement les sabots des chevaux.

Des définitions similaires se trouvent dans d’autres encyclopédies et dictionnaires polonais, en particulier du XIXe siècle comme l’Encyclopédie universelle de Samuel Orgelbrandt, le Dictionnaire géographique du royaume de Pologne et des autres pays slaves, le Dictionnaire de la langue polonaise de Maurycy Orgelbrandt (version « de Vilnius » ) et le Dictionnaire de la langue polonaise de Jan Karłowicz, Adam Kryński et Władysław Niedźwiedzki (version « de Varsovie » ).

Vers la fin du XIXe siècle, la portée des confins commence de nouveau à s’agrandir. On utilise alors le mot pour désigner l’ensemble des territoires orientaux de l’ancienne République dans ses frontières de 1772. Comme le montrent de nombreuses études, entre autres celle d’Irena Rychlikowa sur le thème des boyards en armure à la frontière avec l’État moscovite, cela avait une justification historique puisque l’organisation militaire (avant-postes et relève) en Biélorussie orientale et aux frontières de la Livonie était à de nombreux égards similaire à celle qui existait entre le Dniestr et le Dniepr. En se développant, la littérature romantique est devenue le principal support de popularisation des thèmes historiques et a ainsi été à l’origine d’une tradition patriotique qui perdure jusqu’à nos jours dans la narration historique polonaise.

Ses produits les plus durables sont sans aucun doute le double mythe de l’homogénéité de toutes les terres de l’ancienne République (confondue avec la Pologne) et de la nation polonaise. Sur ce dernier point, l’unité n’aurait pas seulement été ethnique mais aussi religieuse avec la place particulière du catholicisme dans l’État polono-lituanien. C’est justement à l’époque romantique que s’est enraciné le mythe du Polonais catholique (Polak-katolik), pourtant très difficile à expliquer d’un point de vue historique. Dans la République du XVIe siècle, les orthodoxes jouaiet en effet encore un rôle important, et plus encore les nouvelles fois prostestantes, calvinistes, luthériennes voire ariennes. Il faudra attendre le XVIIe siècle et la Contre-Réforme pour que s’asseoive progressivement le succès du catholicisme et que disparaisse l’orthodoxie, remplacée par l’Église gréco-catholique.

Deuxième partie à lire dans le numéro 9 du Courrier de Pologne.

Traduction : Romain Su

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