La cuisine, un monde … d’hommes ?

Le métier de chef cuisinier a été de façon paradoxale longtemps dominé par les hommes en raison de leurs compétences de commandement réputées plus développées. Ces dernières années pourtant, les femmes ont effectué une percée sensible dans l’univers de la gastrononie, que ce soit parmi les chefs, les propriétaires ou les gestionnaires de restaurant. Au détriment de leur féminité ? Réponse de Patrycja Wąsowska, patronne du bistro varsovien « La Cocotte ».


Au XIXe siècle déjà, Auguste Escoffier, l’un de plus grands chefs cuisiniers français, comparait la grande cuisine au fonctionnement d’une armée avec une organisation hiérarchique très poussée reposant sur des « brigades ». À leur tête, les chefs se caractérisaient souvent par une forte résistance au stress, un disponibilité sans limite, un goût prononcé du risque et la tendance à dominer et à imposer son opinion, soit des traits généralement associées aux hommes. C’est pourquoi ils ont longtemps été considérés comme plus aptes à exercer les professions de chef de cuisine et de gestionnaire de restaurant.

Toutefois, les femmes sont de plus en plus nombreuses à se lancer dans ce secteur et à y enregistrer des succès. Ainsi, la Fédération mondiale des sociétés de cuisiniers (WACS) a ouvert en 2008 une section des femmes chefs et depuis 2011, le prestigieux concours des cinquante meilleurs restaurants du monde du magazine britannique Restaurant leur dédie un prix spécial. En Pologne, l’ascension fulgurante d’Ewa Olejniczak, devenue à l’âge de vingt-huit ans seulement chef dans les cuisines du très chic Sheraton de Sopot au bord de la mer Baltique laisse entrevoir une carrière prometteuse. Pour réussir dans ce monde d’hommes, les femmes doivent-elles leur ressembler ?

Les brigades de cuisine, un monde traditionnellement très masculin
Les brigades de cuisine, un monde traditionnellement très masculin

Certes, pour bien diriger les gens, il faut avoir une personnalité forte, décidée et sûre de soi, reconnaît Patrycja Wąsowska, propriétaire du Bistro La Cocotte ouvert il y a quelques semaines sur une place à la mode de Varsovie. Cependant, il est également important d’être empathique, sensible et prévenant. Les femmes, grâce à leur côté émotionnel, abordent la cuisine et la gestion de leur équipe de manière plus intuitive. Moins concentrées sur la technique, elles donnent plus libre cours à leur créativité.

Quant à la prise de décision, s’il est vrai que les femmes sont « plus prudentes et moins propices à courir des risques« , il ne faut pas, selon Patrycja Wąsowska, y voir une source permanente d’hésitation. « En acquérant plus de confiance en nous-mêmes, nous nous fions davantage à notre spontanéité et notre intuition et nous devenons à la fois très réactives et persévérantes dans nos décisions« , explique-t-elle.

La force de la maternité

Quid de la disponibilité ? La maternité est souvent considérée comme l’un des plus grands défis dans la vie d’une femme. « Les employeurs ont des réticences à embaucher une jeune femme de peur qu’elle tombe enceinte et cesse de travailler pendant un an« , confesse Patrycja Wąsowska. Pourtant, la maternité comme la paternité constituent l’un des éléments plus importants de la vie de chacun. « En cuisine, je pense comme une mère, je fais très attention à la qualité des ingrédients. Depuis que j’ai des enfants, je suis très attentive aux émotions des autres. Dès qu’il y a quelque chose qui ne va pas, je le sens et je réagis. Cela permet de maintenir une atmosphère de confiance et de compréhension dans notre équipe« , ajoute Patrycja Wąsowska.

Par ailleurs, l’éducation des enfants développe un très fort sens des responsabilités tandis que l’art de concilier vie familiale et vie professionnelle exige des capacités d’organisation de fonctionnement multitâche extrêmement poussées. Ainsi, les perfectionnistes, nombreux dans les métiers de la gastronomie, doivent apprendre à faire confiance aux autres et à déléguer.

Interrogée sur sa propre position vis-à-vis de l’embauche éventuel de jeunes femmes, Patrycja Wąsowska répond : « Je crois que les femmes sont aussi responsables de leurs décisions que les hommes, donc je n’ai aucune raison de ne pas croire ma future employée lors qu’elle déclare être prête à faire l’effort de concilier vie professionnelle et vie familiale. C’est difficile mais faisable. Je l’ai moi-même fait. J’ai trois enfants et je n’ai jamais été contrainte de renoncer à mon métier. Certes, une femme peut changer d’avis du jour au lendemain et quitter son travail mais un homme peut aussi le faire pour d’autres raisons. »

La gastronomie serait-elle donc en voie de féminisation ? Les femmes d’aujourd’hui semblent en effet avoir développé des caractéristiques comme la résistance au stress, la capacité de prise de décision et la disponibilité au travail, utiles dans la sphère publique de la société et traditionnellement associées aux hommes. Dans le même temps toutefois, des traits féminins liés à la maternité et davantage présents dans la sphère privée se répandent de plus en plus chez les hommes. Le phénomène à l’œuvre ne relèverait pas tant, en fin de compte, d’une féminisation que d’une neutralisation et d’un rapprochement des conditions.

Laisser un commentaire