L’Europe éveillée d’Andrzej Stasiuk

Marginal et écrivain-voyageur, Andrzej Stasiuk incarne la perte de repères et du sens, le cynisme et la résignation qui frappent une partie de cette génération parvenue à maturité au moment de la chute du communisme et profondément déçue par la transition économique et politique, selon eux toujours inachevée. Quand la « mélancolie » règne sur le « réel » (Patrick Michel).


Les héros de Stasiuk ressemblent à Stasiuk lui-même : une ironie grinçante face aux changements radicaux connus par la société polonaise, une marginalité assumée, le goût du voyage et de l’errance [1], et toujours sous-jacente, une magnifique ode à la liberté. Lire Stasiuk, c’est se lancer dans un périple sans fin et sans but, aux confins de l’Europe. C’est se confronter à une vision rude et sans concession des rapports entre les hommes, dénudée de tout idéalisme, mais pas de tendresse. À tout moment, Stasiuk aime à se cogner contre le réel.

Le constat est toujours original, rafraîchissant, mais ne manque pas de réveiller d’anciens fantômes et de rappeler que le passé est parfois bien proche du présent. Ainsi, alors que la Pologne fête ses vingt-cinq ans de liberté et les dix ans de son adhésion à l’Union européenne, Stasiuk prend le contrepied des discours ambiants : à l’apparente liberté retrouvée, il oppose une modernité conditionnée, ennuyeuse et aseptisée ; au retour historique de la Pologne en Occident, il préfère les marges de l’Europe où il retrouve plus que nulle part ailleurs le véritable sens – parfois tragique – de la vie.

L’errance comme quête de sens

Dans Le Corbeau blanc, cinq types écument Varsovie la nuit à la recherche d’une occupation qu’ils ne trouvent pas le jour. Entre vodka et cigarettes, la ville est l’immense terrain de jeu de leur errance et pourtant elle ne suffit plus. En quête de sens, en quête d’un but dans cette Pologne des années 1990 en plein chamboulement, ils décident de devenir maquisards. Pour fuir quoi ? On ne le sait pas. Pour aller où ? Eux-mêmes n’ont pas la réponse. Ils partent dans une course effrénée vers les montagnes de la frontière sud de la Pologne, où ils commettront l’irréparable. Cette fuite en avant est un défi lancé à l’absurde et à leur désespoir. Dans un monde qu’ils ne comprennent pas, ils s’offrent une dernière cuite avant de partir définitivement. C’est « le foutoir slave » , « ce je-m’en-foutisme face aux faits, et esprit de suite dans la soûlerie à midi pile » que Stasiuk met également en scène dans un de ses récits de voyage, Sur la route de Babadag.

Comme le Jars, le Petit, Bandurko et Kostek, les héros du Corbeau Blanc, Stasiuk porte un regard nostalgique mais sans complaisance sur la période de la domination soviétique. Comme eux, il semble s’être lancé dans une inlassable quête d’un supplément d’âme qui aurait disparu en même temps que l’ancienne société socialiste. À la manière de ses héros, il a quitté il y a près de trente ans les milieux underground de Varsovie pour s’installer dans les confins de la Pologne, dans un petit village au cœur des Carpates et de la Galicie, là où l’esprit de la Mitteleuropa disparue peut encore affleurer ici et là. Depuis ce retournement originel, alors que la plupart des Polonais de sa génération lorgnaient plutôt vers l’Ouest, Stasiuk n’a eu de cesse de sillonner cette Europe des marges, hors des grandes villes et des lieux de pouvoir. Entre carcasses de voitures, usines rouillées et vestiges des ors du communisme.

Une philosophie des marges

Loin du clinquant de la nouvelle Varsovie et des capitales de l’ouest aujourd’hui facilement accessibles, Stasiuk entretient ainsi une philosophie des marges.

Dans Fado, il se perd au Kosovo lors « d’une expédition à la découverte de terres inconnues visitées par personne » . « Qui va au Kosovo ? À part ses habitants, les fonctionnaires internationaux et les soldats du monde entier ? Qui a besoin du Kosovo ? Ou de la Macédoine ? » , interroge-t-il.

Comme si son inadaptation au nouveau monde post-communiste le forçait à rester à part, il cherche dans ses voyages effrénés un éden disparu. Dans les confins de l’Europe, à l’Est, Stasiuk retrouve « des pays auxiliaires, des nations de second choix, des peuples de rechange » , « des trous du cul du monde » , où là-bas seulement subsiste « un présent aussi vieux que le monde » . Le voyage lui offre alors « la liberté absolue de l’inattendu » , quand même les brins de conservations volées ici ou là peuvent avoir « un goût d’hallucination » , un brin d’irréel à l’écart du courant principal de l’histoire et des événements.

Crédit : Thibault Carron

Dans Sur la route de Babadag, entre Roumanie et Albanie, il retrouve et décrit ainsi cet univers slave, déglingué, fataliste, empreint d’une lucidité désabusée, où la musique, les discussions, la débrouille et les petits trafics occupent les existences. « L’ironie envers soi-même qui permet de jouer avec son propre destin, de s’en moquer, de le parodier, de transformer la chute en une légende héroïco-comique et de faire d’une allégation quelque chose à l’image du salut » , écrit-il à propos des habitants de ces contrées éloignées.

On retrouve ce goût pour la déglingue dans son écriture même : le récit est lent et fragmenté. Stasiuk multiplie les parenthèses, les retours en arrière ou les voyages ailleurs, le temps de quelques lignes. Pas de plan apparent, seulement les impressions et les humeurs de l’auteur, parfois rendues telles quelles, mais toujours d’une écriture acérée et efficace.

Une « géographie mélancolique » de l’Europe

Au cours de ses voyages, il se fait l’observateur discret d’un monde en voie de disparition, où lenteur, sourire, vide, immobilité … sont des mots qui ont encore un sens : « il se peut que l’on parte en voyages pour sauver des faits, pour soutenir leur fragile et unique lueur » , écrit-il dans Sur la route. Mais il faut alors s’effacer derrière « les choses et les paysages » , puisque « le monde s’usera et s’élimera de l’excès des regards » .

Crédit : Thibault Carron

Dans le même temps, il sait que son regard et ses récits de voyage offrent un sursis d’attention à ces pays en dehors de la carte : « Quand le pays détournera d’eux son regard, ils cesseront d’exister car pour exister aujourd’hui, il faut être vu. Exister pour exister a depuis longtemps perdu son sens » , écrit-il dans Fado. Il se propose ainsi d’écrire « une géographie mélancolique » de l’Europe, « rassemblant des contrées, des pays entiers même, en proie à la mélancolie » , « ces lieux que personne ne visite, ces lieux où le présent est un passé, ces lieux laissés en pâture au temps […]. »

Là où l’Europe n’est pas endormie

En Albanie, sa destination favorite, il retrouve avant tout le dynamisme et l’énergie qui ont selon lui quitté l’Europe. Dans ce pays marqué pas un demi-siècle de huis clos communiste, il semble se délecter de cet « antimonde » , un rite initiatique pour tout Européen : « L’Albanie est l’inconscient de ce continent, le « ça » européen, la peur qui la nuit hante Paris, Londres ou Berlin endormis » , explique-t-il. Concentré des drames européens, tiraillée entre Orient et Occident, modernité et tradition, l’Albanie incarne pour Stasiuk l’envers du rêve. Ce pays à part, débordant de vie et d’histoires, agit comme une piqûre de rappel.

À cette grande Suisse qu’est devenue l’Europe, presque obèse et mal en point, il préfèrerait « une Europe plus grecque » : « La prospérité et la tranquillité tuent l’Europe, explique-t-il dans un entretien [2] de 2011, autrefois elle existait, car elle savait prendre des risques, partir en mer pour faire fortune. Aujourd’hui elle ne fait qu’amasser et craindre des pertes » . Tout en dénigrant les récits de « la maison commune européenne » et en soulignant « l’absence de langue de l’Union » , Stasiuk ne souhaite pas la fin de l’Europe, mais plutôt son éveil.

Amour et défiance vis-à-vis de l’Allemagne

Cet amour-défiance vis-à-vis de l’Europe se concentre particulièrement sur l’Allemagne. Si Stasiuk ne peut être qualifié de patriote, il partage avec les Polonais cette relation complexe et ambiguë avec le grand voisin de l’Ouest. Dans Mon Allemagne, il raconte ses tournées en province entre salons du livre et rencontres avec les lecteurs, et fait de ses chambres d’hôtels aseptisées le nouveau visage de l’Occident :

Oui la mélancolie et la nostalgie sont le seul moyen de ne pas devenir fou en Allemagne. C’est la seule façon de neutraliser psychiquement ce pays […]. La mélancolie tenue en bride et l’alcool en quantité raisonnable – voilà le seul moyen de survivre à un voyage littéraire de Munich à Hambourg. Regarder les usines Mercedes et ravaler ses larmes. Monter dans le cigare d’argent de l’ICE et avoir l’automne dans le cœur. Se promener dans le Stade olympique de Berlin et fredonner une mélodie tzigane de Transylvanie. […] Ce sont des conseils tout simples, mais ils peuvent servir si on part pour une semaine ou deux.

Noyant sa solitude dans une impressionnante quantité de whiskey bon marché, il écrit sa nostalgie pour la RDA, « le chaînon manquant entre les Germains et les Slaves » . Face au « phénomène germanique » , il semble s’acclimater seulement aux gares et leur lot de pauvreté et de marginaux. « Malgré tout, l’Allemagne me plaît par contraste, explique-t-il dans l’entretien, c’est un monde à l’opposé du nôtre. »

« L’Allemagne a sublimé ma polonitude »

Paradoxalement, c’est dans cette Allemagne qu’il trouve les plus fortes raisons de se sentir polonais : « l’Allemagne a sublimé d’une manière assez intéressante ma « polonitude », qui d’habitude ne me préoccupe guère » . « Mon pays existe davantage quand quelqu’un le menace. Sans danger, sans soucis, la Pologne est moins vivante et un peu plus inexistante. Quand, en revanche, un nationalisme se pointe à ses portes, elle va tout de suite mieux, elle reprend des couleurs et retrouve toute sa vigueur. Alors longue vie au nationalisme allemand » , lance-t-il dans son entretien. D’une Pologne diluée dans un Occident oisif et endormi, il regrette ainsi l’énergie qu’inspiraient à son identité nationale les conflits et la défiance d’antan. Même si son œuvre le révèle plutôt comme un citoyen du monde qui ferait fi des frontières et des Nations, Stasiuk marque son attachement à la « singularité » et l’ « unité » polonaises. « Sinon, pourquoi ne pas devenir allemand par commodité, russe par fantaisie, ou juif pour contrarier tout le monde ? » , provoque-t-il. Cette singularité polonaise serait la garantie que son pays ne devienne pas comme l’Allemagne, riche, propre et profondément ennuyeuse.

Crédit : Thibault Carron

Pour lui, la Pologne doit donc cultiver cette singularité et rester authentique : « C’est Praga [NDA : quartier de Varsovie, sur la rive droite de la Vistule] avec son bazar qui aurait dû être la capitale de mon pays car c’est elle, justement, qui incarne le mieux l’âme du peuple du bord de la Vistule » , écrit-il dans Fado. « On ne [sent] pas en [Praga] l’ambition d’être quelqu’un d’autre » , alors que « sur l’autre rive, dans la « vraie » Varsovie » , la ville garde son regard « tourné vers l’Ouest » , voulant « à tout prix devenir le Paris de l’Est » [3] et vivant ainsi avec « la tristesse d’un rêve inaccompli. »

Pourtant, vingt-cinq ans après les négociations de la Table ronde, Stasiuk considère que la division entre la vieille et la nouvelle Union a encore de beaux jours devant elle : « Ce n’est pas nous qui les [les États fondateurs de l’Union européenne] avons accueillis, ce sont eux qui nous ont incorporés. Au prix de devenir comme eux, ou au moins d’essayer. Il n’y a pas de réciprocité. Le « comment nous sommes » ne les intéresse guère, tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on ne dérange pas trop. »

Cette indifférence lui convient : « en restant de côté, on a plus de liberté » . Stasiuk résume ainsi son ode à la liberté et à la marginalité à l’Est, loin de la frénésie pour l’Occident qui a accompagné la transition en Pologne. Un auteur et une voix littéralement à part.

Andrzej Stasiuk est né à Varsovie en 1960. Militant pacifiste dans sa jeunesse, il passe deux ans en prison pour avoir refusé de faire son service militaire, expérience qu’il racontera plus tard dans Mury Hebronu (Les Murs d’Hébron). Après avoir travaillé pour des journaux clandestins au temps de Solidarité, il quitte Varsovie en 1986 et s’établit dans un petit village à l’extrême sud de la Pologne. En 1996, il y fonde avec Monika Sznajderman, sa femme, la maison d’édition Czarne. En 2005, il reçoit le prix Adalbert Stifter ainsi que le prix Nike, équivalent polonais du prix Goncourt.

L’auteur tient à adresser ses remerciements à Thibault Carron pour avoir aimablement autorisé l’utilisation de ses photographies.

[1] Stasiuk parle d’un «on the road slave» (Fado), que l’on retrouve d’ailleurs dans l’excellent Les chaussures pleines de vodka chaude de l’écrivain russe Zakhar Prilepine.

[2] PressEurope, « La leçon d’Europe d’Andrzej Stasiuk » , entretien avec Tomasz Machała (Wprost), 26 décembre 2011.

[3] Varsovie était souvent surnommée pendant l’entre-deux-guerres le Paris du nord.

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