L’école polonaise du reportage : Ryszard Kapuściński et ses héritiers

La longue tradition polonaise du reportage est surtout associée à Ryszard Kapuściński, l’un des auteurs polonais les plus célèbres à l’international. Le genre est cependant loin d’être épuisé et continue aujourd’hui de gagner en popularité grâce à des journalistes littéraires très talentueux qui vont à la conquête du monde, tant dans leurs reportages qu’en termes de lectorat.


Ryszard Kapuściński est né en 1932 dans une ville polonaise de province, Pinsk (aujourd’hui en Biélorussie), au sein d’une famille d’enseignants. Son enfance est largement marquée par la Deuxième Guerre mondiale : les souvenirs des troupes allemandes, puis la peur due à la présence du NKVD ne quitteront jamais ses reportages. Son père participe au mouvement de résistance polonaise contre l’occupation hitlérienne et soviétique mais devant les risques d’arrestation et de déportation – entre 1939 et 1941, le Kremlin a fait déplacer plusieurs centaines de milliers de Polonais, en particulier des élites (fonctionnaires, enseignants, officiers…), jusqu’en Extrême-Orient –, la famille Kapuściński part se réfugier dans la région de Varsovie.

Le jeune Ryszard commence sa carrière littéraire dès l’âge de dix-sept ans, dans l’hebdomadaire Dziś i Jutro (Aujourd’hui et demain), mais c’est dans le Sztandar Młodych (l’Étendard des Jeunes), le quotidien des jeunes communistes, que le journaliste militant affûte sa plume et se fait connaître. Son article To też jest prawda o Nowej Hucie (C’est aussi la vérité sur Nowa Huta) fait alors grand bruit en Pologne. Il décrit les difficiles conditions de vie des ouvriers de cette ville nouvelle bâtie tout près de Cracovie selon les canons du socialisme. Le texte contient également une critique voilée du système. Malgré la censure, le dégel consécutif à la mort de Staline en 1953 permet à l’article d’être non seulement publié, mais vaudra même à son auteur la Croix d’or du mérite en 1956.

Nowa Huta (Nouvelle aciérie), vitrine des conceptions communistes de l'urbanisme et de l'architecture - © WriteAndTravel
Nowa Huta (Nouvelle aciérie), vitrine des conceptions communistes de l’urbanisme et de l’architecture – © WriteAndTravel

Kapuściński, désormais célèbre, fait alors ses premiers grands voyages : Inde, Afghanistan, Chine, Afrique. À la fin des années 1950, il rejoint l’Agence de presse polonaise PAP en tant que correspondant permanent pour l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie. Reporter indépendant mais solitaire et mal rémunéré, il fréquente des hôtels miteux et se déplace en taxi-brousse ou à pied. Néanmoins, malgré ces conditions difficiles, il peut voyager et témoigne de cette Histoire en marche, notamment celle de l’URSS et ce qu’on appelle à l’époque le Tiers monde, fraîchement décolonisé mais en proie aux guerres civiles.

Le plus que vrai

Sa profonde foi révolutionnaire est certainement l’une des clés de son succès. Kapuściński a en effet passé ses plus belles années dans l’Union de la jeunesse polonaise, un mouvement de jeunesse communiste. Ce chapitre de sa vie interpelle, alors que son père était farouchement anticommuniste et que la famille a été traumatisée par l’invasion soviétique. Il semble en tout cas que le journaliste croyait en la vertu des révolutions populaires qu’il vivait, convaincu de la nécessité pour les peuples de se libérer de l’impérialisme sous toutes les facettes : européen en Afrique, états-unien en Amérique latine ou bien soviétique en Europe centrale.

C’est ainsi qu’il a pu écrire ses trois grands livres : le Négus, le Shah et Imperium. Ce ne sont pas de simples histoires de pays à des moments critiques. En réalité, ces récits ont une dimension très personnelle et l’on peut y déceler un parallèle avec le système soviétique. Kapuściński dénonce de cette manière le culte de la personnalité (Brejnev, Haile Selassie, ou encore Khomeini) et l’aristocratie du régime (respectivement les apparatchkis de la nomenklatura et la foule des courtisans du palais). Il élabore une réflexion générale sur l’organisation du pouvoir absolu car selon Kapuściński, qu’il s’agisse d’un régime totalitaire ou d’une monarchie absolue, la structure du pouvoir s’articule autour de certaines constantes.

Une question se pose cependant à propos des pratiques journalistiques de l’auteur et de son rapport ambigu avec la réalité, notamment après la parution de sa biographie. Artur Domosławski, qui en est à l’origine, a déclaré à l’issue de son enquête sur la vie du reporter : « Je préfère classer ses œuvres les plus célèbres comme le Négus et le Shah au rayon de la littérature. » Que faut-il comprendre ? Ces histoires avaient-elles été inventées par Kapuściński ? En fait, dans ses œuvres, on retrouve toujours en toile de fond la vie dans le tiers monde, l’essence des révolutions vécues par l’auteur et les révolutionnaires qu’il a rencontrés. Il pouvait toutefois considérer qu’un constat brut des événements ne permettait pas nécessairement de rendre compte de la réalité et il prenait alors la décision de franchir les limites de son métier de journaliste. Mélange de reportage et de littérature qui ne prétend certainement pas au titre de manuel d’histoire, ce genre a donné naissance à de nouveaux termes, le « reportage littéraire » ou « littérature non-fiction » , caractérisant aussi bien Kapuściński que ses héritiers.

Ryszard Kapuściński en Angola, 1975
Ryszard Kapuściński en Angola, 1975

Une telle hybridation autorise à qualifier Kapuściński d’écrivain, sans doute l’un des plus grands du XXe siècle. Trait caractéristique de son œuvre, son empathie l’amenait à toujours dénoncer la misère ou l’homme humilié. Interrogé sur le choix de ses sujets, Kapuściński déclara qu’il souhaitait parler « d’abord de la dignité retrouvée de cet homme du tiers monde, méprisé et humilié pendant des siècles. » Dans ses nombreux reportages se fait jour cette dimension humaine, caractéristique des journalistes qui non seulement décrivent le quotidien des gens, mais aussi le partagent.

Le reportage, premier produit d’exportation de Pologne ?

Cette empathie et cette aptitude à comprendre l’autre sont les valeurs essentielles du reportage polonais dont Kapuściński avait ouvert la voie. Depuis plusieurs années, on parle d’une « école polonaise de reportage » qui connaît au demeurant un grand succès à l’international avec de nombreuses traductions. Selon le magazine Press, à l’origine d’une liste des reporters polonais contemporains les plus traduits, derrière Kapuściński se trouvent notamment Hanna Krall (70 traductions), Mariusz Szczygieł (23 traductions) et Anna Tuszyńska (15 traductions).

On observera que la plupart de leurs œuvres sont consacrées à l’étranger et non à la Pologne. Selon Wojciech Tochman, auteur d’Eli, Eli sur le thème d’un bidonville à Manille, aux Philippines, « le reportage nous apprend à être voisins » . Jacek Hugo-Bader fait ainsi des reportages sur la Russie, Witold Szabłowski sur la Turquie, Andrzej Muszyński sur l’Asie et l’Amérique latine… Les reporters polonais parlent du monde entier, celui qui est éloigné comme celui qui se trouve à côté.

Dans la suite de Kapuściński, on notera aussi que le reportage polonais a tendance à dépeindre la misère. Il décrit un monde dans lequel on rencontre de nombreuses choses à faire, à changer et à corriger. Là où l’Histoire se déroule, là où se produisent des événements de la plus haute importance, des gens souffrent. « Le reportage se nourrit du mal, pas du bien » , souligne Tochman. Le reportage polonais ne contient pas seulement des faits et des événements bruts. On y trouve du mystère, des émotions, une « vraie vie » qui attire par sa simplicité. Les reporters sont convaincus de la dimension morale que revêt le reportage. La littérature non-fiction n’a certes pas pour fonction principale de changer le monde mais si elle pousse un lecteur à examiner ce qu’il doit changer dans sa vie, c’est déjà en soi une réussite.

Le reportage non-fiction consiste à montrer des histoires compliquées avec des moyens littéraires simples. En ce sens, il mérite l’appellation d’art. Les récits de Kapuściński aiguisent l’imagination : c’est d’ailleurs l’autre rôle qu’il donne au reportage. Vers la fin de sa vie, Kapuściński donna des cours à la Fondation pour le nouveau journalisme, créée par l’écrivain colombien Gabriel García Márquez. Il répétait la nécessité pour un reporter de remarquer les détails qui lui permettront de rendre le fond du problème ressenti. Parmi ses étudiants, aucun n’aurait jamais pu s’imaginer « qu’un homme qui avait parcouru le monde pendant la majeure partie de sa vie puisse avoir d’aussi petits pieds. »

Les reporters polonais parcourent le monde en quête de vérité et ne cessent de se questionner sur son fonctionnement. Une curiosité et une addiction au risque qui ne vont pas sans conséquence, comme le montre de façon crue Grażyna Jagielska dans Amour de pierre. Épouse du grand reporter Wojciech Jagielski spécialiste des conflits caucasiens, elle a fini par développer une forme de stress post-traumatique qui affecte normalement les soldats. Si le mari a fini par abandonner ses voyages, cette décision demeure exceptionnelle dans la profession.

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