L’École polonaise d’archéologie

Champollion, Howard Carter… Si la France et le Royaume-Uni figurent parmi les champions de l’archéologie, l’ouverture en octobre dernier de la nouvelle galerie « Faras » au Musée national de Varsovie témoigne de l’apport significatif des scientifiques polonais aux grandes découvertes de la discipline. Des travaux qui valent au Centre d’archéologie méditerranéenne de l’Université de Varsovie une renommée mondiale.

La Nubie pendant l’Antiquité – © Jacques Salle

Le Musée national de Varsovie a récemment ouvert sa toute nouvelle galerie « Faras » dédiée à l’art et la culture nubiennes pendant la période chrétienne. Aujourd’hui, la Nubie désigne la région qui longe le Nil au nord du Soudan et au sud de l’Égypte mais dans l’Antiquité, elle constituait un royaume à part entière convoité par les Égyptiens pour son or. Elle a connu une histoire tumultueuse avec des périodes d’annexion, d’indépendance, de gloire – sous le règne de la célèbre dynastie des Pharaons noirs – et de conquêtes jusqu’à son partage définitif entre l’Égypte et le Soudan.

Dans les années 1960, une grande opération internationale de sauvetage des sites archéologiques du Nil a été lancée par l’UNESCO en réponse au projet de construction du haut barrage d’Assouan. Son réservoir d’eau, le lac Nasser, devait en effet condamner à la destruction et l’oubli de très nombreux trésors d’archéologie. L’équipe du professeur Kazimierz Michałowski, fondateur de la Mission archéologique polonaise du Caire, a alors répondu à l’appel.

Envoyé en Égypte pour la première fois en 1939, le professeur Kazimierz Michałowski avait participé avec ses collaborateurs à de nombreux travaux d’exhumation et de préservation de sites archéologiques en étroite relation avec l’Institut français d’Archéologie orientale du Caire (IFAO). Pensant trouver le célèbre tombeau de Thoutmosis III, pharaon guerrier et grand bâtisseur de la XVIIIe dynastie, le professeur Kazimierz Michałowski découvre en réalité les vestiges d’une ancienne cathédrale nubienne à Faras, érigée au VIIe siècle avant J.-C.. Cette nouvelle suscita un vif intérêt de la communauté internationale, notamment au regard des fresques bibliques bien conservées qu’on ne peut désormais observer que dans les musées de Varsovie et de Khartoum.

L'archange Gabriel vu par les Nobades - © Musée national de VarsovieC’est donc une expérience unique que la galerie Faras du Musée national de Varsovie propose à ses visiteurs en les faisant voyager dans le temps à la découverte de l’art et de la culture d’une Nubie chrétienne : la Nobatie. Demeuré sous l’influence du christianisme pendant plus de sept cents ans entre une Égypte et un Soudan musulmans, ce royaume livre son art, influencé par les courants byzantins et coptes mais avec des particularités propres aux peuples du désert. Soixante-sept fresques de la cathédrale de Faras s’offrent ainsi au regard du visiteur qui pourra se plonger dans l’histoire du christianisme nubien et la fascination de ce peuple pour les archanges…

Galerie Faras au Musée national de Varsovie – © Musée national de Varsovie

Une tradition remontant au XIXe siècle

Les origines de l’École polonaise d’archéologie sont cependant plus anciennes que l’expédition de Kazimierz Michałowski. Les scientifiques de l’Université de Varsovie en particulier ont commencé à s’intéresser à l’archéologie dès le XIXe siècle et ont par exemple constitué en 1856 une collection de plus de 5 800 pièces de monnaie. Sous l’impulsion des chercheurs de cette université, une Commission d’archéologie est créée en 1905 au sein de la Société scientifique de Varsovie et rassembla entre autres des historiens, anthropologues et archéologues comme Erazm Majewski, Kazimierz Stołyhwo, Stefan Krukowski, Leon Kozłowski, Ludwik Sawicki et Marian Hinner. Avec la fermeture de l’Université de Varsovie décidée en 1915 par l’Empire russe en guerre, les autorités tsaristes emportent les collections numismatiques et archéologiques.

En 1919, un an après que la Pologne a recouvert son indépendence, un Département d’archéologie préhistorique est fondé sous la direction du professeur Erazm Majewski au palais Staszic. Seuls 137 artefacts de la collection de 1915 seront récupérés à l’issue de la Première Guerre mondiale. En 1931, un nouveau Département d’archéologie classique est ouvert mais ses activités seront officiellement suspendues pendant la Deuxième Guerre mondiale. Néanmoins, des professeurs et étudiants passionnés organiseront des conférences et séminaires de façon clandestine dans le cadre de l’ « Université volante » et des cours hors-les-murs (tajne komplety).

L’Institut d’archéologie de l’Université de Varsovie sur le campus central – © Institut d’archéologie

Sous la période communiste, plusieurs chaires et départements d’archéologie seront créés au fil des ans pour être rassemblés en 1975 sous un même toit : l’Institut d’archéologie de l’Université de Varsovie. Il fait aujourd’hui partie de la Faculté d’histoire et constitue non seulement la plus grande institution académique d’archéologie en Pologne mais aussi l’une des plus importantes au monde. L’Institut se compose de seize départements, dispose de sept ateliers et est compétent dans presque tous les domaines de l’archéologie moderne et de ses sciences connexes.

Kazimierz Michałowski pendant ses recherches à Faras (Nubie) – © Musée national de Varsovie

En 1986, une branche de l’Institut se sépare pour former le Centre d’archéologie méditerranéenne, héritier des travaux du sauveteur des vestiges de Faras, Kazimierz Michałowski. Cet organe de recherche demeure sous l’égide de l’Université de Varsovie et coordonne en outre toutes les activités de la mission archéologique polonaise du Caire. En 1994, grâce au soutien de la Fondation polonaise pour la science, il obtient un nouveau siège dans la capitale égyptienne.

La présence d’archéologues polonais en Égypte a permis d’ouvrir plus d’une dizaine de sites de recherche archéologique dans ce pays mais aussi ailleurs dans la région : Tell Arbid, Tell Qaramel et Hawarte en Syrie ; Chhim et Jiyeh au Liban ; El-Zuma, Banganarti, Selib et Ghazali au Soudan.

Chaque année, des dizaines d’archéologues polonais sont envoyés sur le terrain. Environ cinquante archéologues, anthropologues, conservateurs et architectes participent aux recherches archéologiques en Égypte. Les temples d’Hatchepsout et de Thoutmosis III à Deir el-Bahar sont devenus des exemples de restauration archéologique auxquels ont contribué les scientifiques polonais.

En dehors du Moyen-Orient, d’autres missions archéologiques polonaises travaillent actuellement sur presque tous les continents, souvent dans le cadre de projets bilatéraux ou internationaux de recherche : Turkménistan, États-Unis (Colorado), Ukraine (Crimée), Italie (Sicile). Ainsi, en 2013, l’équipe de Miłosz Giersz a mis au jour un tombeau appartenant à la civilisation Huari au Pérou. Sans doute ne verra-t-on plus de nouvelles collections transportées vers l’Europe puisque la plupart des pays du monde aspirent désormais à conserver leur patrimoine sur leur propre territoire, mais on pourra continuer à distance à s’émerveiller des progrès des archéologues grâce aux journaux de bord que beaucoup tiennent sur Internet, comme celui de Kamil Zachert à Deir el-Bahar en Égypte.

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