L’Allemagne, première destination des Polonais en Europe

Voisin occidental de la Pologne, l’Allemagne a longtemps été le premier pays d’accueil des immigrés polonais, en particulier à partir du XIXe siècle où l’essor économique allemand offrait des possibilités d’enrichissement aux travailleurs étrangers. Si ce motif demeure valable pour expliquer les flux migratoires contemporains, l’intégration européenne en a changé la forme.


Avec deux millions de ressortissants d’origine polonaise, l’Allemagne constitue le plus grand foyer en Europe de la Polonia et le deuxième dans le monde derrière les États-Unis. L’histoire agitée des frontières polono-allemandes et l’occupation d’une partie significative du territoire polonais par la Prusse tout au long du XIXe siècle ont naturellement amené de nombreux Polonais à se retrouver en Allemagne, soit parce qu’ils y avaient émigré, soit qu’ils fussent « absorbés » par un déplacement des frontières.

Le premier mouvement massif remonte précisément au XIXe siècle lorsqu’une vague de trois cent mille Polonais originaires de Mazurie, de Grande-Pologne (région de Poznań) et de Silésie se dirige vers la Ruhr à la recherche de meilleures opportunités économiques. Ils y ont cultivé leurs coutumes, leurs traditions et la langue polonaise et leur loyalisme a trouvé à se manifester après 1918, lorsque beaucoup d’entre eux entreprirent de revenir en Pologne redevenue indépendante. Toutefois, la Deuxième Guerre mondiale et l’instauration du communisme en 1945 poussa une bonne part de leurs descendants à repartir pour l’Allemagne.

Mineurs polonais originaires de Poznań et travaillant dans la mine König Ludwig à Recklinghausen au nord de la Ruhr, 1905

Ils n’étaient alors pas les seuls Polonais à s’y établir : de nombreux soldats de l’armée polonaise qui stationnaient en Allemagne, ainsi que des personnes déplacées (prisonniers des camps de concentration, travailleurs forcés et prisonniers de guerre), soit environ 120 000 individus, décidèrent de ne pas rentrer dans la Pologne devenue République populaire.

De plus, le nouveau changement de frontières, qui rattacha à la Pologne des territoires précédemment sous souveraineté allemande (sud de la Prusse-Orientale, Poméranie occidentale, parties de la Silésie), lui donna dans le même temps des citoyens à double nationalité allemande et polonaise. Nombre d’entre eux utiliseront ce droit pour fuir la Pologne dans les années 1950 et profiter du boom économique ouest-allemand.

Une main-d’œuvre utile au miracle économique allemand

La République fédérale d’Allemagne (RFA), comme la France des Trente Glorieuses, connaît en effet dans l’après-guerre une période de forte croissance et cherche de la main-d’œuvre pour l’entretenir. Le traité de Varsovie, signé en 1970 entre la RFA et la Pologne, ne marque pas seulement une étape importante dans la réconciliation germano-polonaise mais permet aussi aux Polonais ayant de la famille en Allemagne de l’Ouest d’y émigrer. Cinquante mille ressortissants polonais profiteront ainsi de cette possibilité.

La chute du communisme en Europe de l’Est à la fin des années 1980 marque un tournant majeur dans les flux migratoires entre Pologne et Allemagne. À l’époque de la guerre froide, ceux qui se décidaient à quitter leur pays étaient conscients de prendre un aller simple, sans possibilité de retour. À partir des années 1990, les échanges se normalisent et les émigrés peuvent plus facilement et plus fréquemment revenir dans leur pays d’origine rendre visite à la famille et aux proches.

Cette évolution a atteint son apogée en 2004 avec l’entrée de la Pologne dans l’Union européenne. Bien que l’Allemagne ait maintenu des restrictions sur son marché du travail jusqu’en 2011, les Polonais ont été dès 2004 plus de 300 000 à tenter leur chance de l’autre côté de l’Oder pour trouver des emplois mieux rémunérés. Le phénomène a été si massif que des humoristes polonais lancèrent le slogan : « que le dernier à partir éteigne la lumière… » .

La contribution des Polonais au développement économique de l’Allemagne est incontestable et ne se limite pas aux secteurs les moins qualifiés. Du fait de leur haut niveau de qualification et de la mauvaise situation démographique allemande, ils sont aussi représentés dans les métiers de la science, de la médecine et des hautes technologies.

Lukas Podolski et Miroslav Klose, tous deux nés en Pologne et figurant parmi les meilleurs joueurs de la sélection allemande de football – © Eurosport

Si les Polonais sont particulièrement nombreux en Allemagne – ils constitueraient le troisième plus grand groupe d’origine étrangère –, leur influence politique est plus limitée. Tout d’abord, contrairement aux Danois, aux Frisons, aux Sorabes et aux Tsiganes (Roms et Sintis), les Polonais ne bénéficient pas du statut de minorité nationale et sont donc considérés soit comme de simples immigrés, soit comme des Allemands sans droit particulier dans l’hypothèse où ils auraient opté pour la naturalisation.

De plus, l’hétérogénéité de cette communauté et sa dispersion sur le territoire allemand ne facilitent pas son organisation. Les personnes de nationalité ou d’origine polonaise se rencontrent le plus souvent à l’église et pendant les fêtes religieuses – la plus grande association de Polonais en Allemagne est d’ailleurs la Mission catholique polonaise d’Allemagne – mais elles demeurent peu visibles dans la société multiculturelle de l’Allemange contemporaine.

Une communauté nombreuse mais discrète

En conséquence, les écoles où l’on peut apprendre le polonais sont rares et les cours de langue se déroulent le plus souvent en dehors des programmes scolaires : ambassade de Pologne à Berlin, antennes de la Mission catholique à Munich, Cologne ou dans d’autres grandes villes. Du fait de la présence de l’ambassade et de la forte densité de Polonais, c’est à Berlin que l’offre de cours de polonais est la plus développée.

L’importante présence de Polonais en Allemagne a aussi un impact sur les relations entre les deux pays et les perceptions que les peuples ont l’un de l’autre. Pendant les siècles, les Polonais étaient ainsi perçus par leurs voisins occidentaux comme des gens paresseux et mal organisés, au point d’avoir donné naissance à la proverbiale Polnische Wirtschaft. Ce constant désordre supposé n’était pas dépourvu d’arrière-pensée puisqu’il a plusieurs fois servi de prétexte à la Prusse pour envahir la Pologne.

Le Club des ratés polonais, au style très «berlinois»

De nos jours, le stéréotype le plus répandu en Allemagne sur les Polonais est toutefois associé aux voleurs de voiture, notamment dans les régions frontalières. La coopération entre polices allemande et polonaise contribue néanmoins à faire diminuer le nombre de délits, tandis que les bonnes performances économiques de la Pologne et les intenses flux commerciaux entre les deux pays tendent à gommer dans l’opinion allemande l’image d’un voisin chaotique et indolent.

Le travail de certains artistes polonais résidant en Allemagne comme Adam Gusowski et Piotr Mordel va dans le même sens. Leur Club des ratés polonais (Klub Polskich Nieudaczników ou Club der polnischen Versager) au nom ironique existe depuis 2001. Il gère une maison d’édition et organise projections de films, expositions et concerts afin de promouvoir les échanges culturels entre Allemands et Polonais.

Les Polonais présents en Allemagne sont également réputés très travailleurs et bien éduqués, avec pour principal « défaut » cependant d’être relativement individualistes et donc peu enclins à renforcer l’organisation de la Polonia. Ce trait facilite dans le même temps leur assimilation au sein de la société allemande, d’autant qu’au niveau politique les relations entre les deux pays n’ont jamais été aussi bonnes et intenses qu’aujourd’hui.

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