L’accueil des Ukrainiens en Pologne

Quels pays de l’Union européenne ont accordé en 2014 le plus grand nombre de permis de séjour à des ressortissants extracommunautaires ? le Royaume-Uni et… la Pologne, qu’on dit pourtant frileuse en matière d’accueil des étrangers. Du côté des bénéficiaires, ce sont les Ukrainiens qui se placent en tête de liste, et la Pologne est leur destination favorite. Pourquoi ?


Chassée des unes des media depuis cet été par des sujets plus brûlants, la guerre en Ukraine ne s’est pourtant pas éteinte ni même transformée en « conflit gelé » . Aux affrontements armés dans le Donbas, à l’est du pays, entre séparatistes et troupes régulières s’ajoute une profonde dépression économique qui, elle, frappe l’ensemble du territoire.

Que ce soit pour fuir des régions devenues dangereuses ou simplement chercher à l’étranger une vie meilleure, les Ukrainiens ne manquent donc pas de raisons d’émigrer. Certains, plus proches géographiquement et culturellement du grand voisin russe, optent pour l’Est tandis que d’autres, en particulier originaires des provinces occidentales de l’Ukraine, viennent tenter leur chance dans l’Union européenne, notamment en Pologne.

Il faut cependant préciser que l’émigration des Ukrainiens vers la Pologne n’a pas commencé avec l’Euromaïdan de novembre 2013. Au cours des siècles passés, les deux « nationalités » ont souvent cohabité dans les mêmes villages, au sein d’États qui pouvaient être aussi étrangers aux uns qu’aux autres (Autriche habsbourgeoise, Empire russe). Parfois alliés objectifs devant une menace commune, les Ukrainiens et les Polonais ont également connu des relations conflictuelles, voire sanglantes.

Première minorité nationale de Pologne

Malgré tout, depuis le début du XXe siècle et la renaissance d’un État polonais indépendant, les Ukrainiens constituent sur son sol la minorité nationale la plus nombreuse. Ils ne sont pas seulement concentrés dans les régions frontalières du sud-est de la Pologne mais sont aussi dispersés au nord et à l’ouest en raison des redéfinitions de frontières consécutives à la Deuxième Guerre mondiale.

Les populations ukrainiennes ont en outre fait l’objet de déplacements massifs et forcés dans le cadre de l’opération Vistule de 1947, qui avait pour but de mettre fin aux conflits ethniques à l’est du pays. Sous l’indépendance comme pendant la période de l’occupation allemande, les Polonais étaient en effet régulièrement victimes d’attentats et d’attaques commis par certains groupes nationalistes ukrainiens.

Cette politique de dispersion et d’assimilation, qui s’était accompagnée de restrictions à l’expression de l’identité ukrainienne, s’est atténuée au fil du temps. À partir d’octobre 1956, début du dégel en Pologne et date de l’arrivée au pouvoir de Władysław Gomułka, certains Ukrainiens peuvent ainsi retourner dans leurs terres d’origine et former des associations culturelles. Il faudra cependant attendre la chute du communisme pour qu’une pleine libéralisation voie le jour et que se développe par exemple l’enseignement de l’ukrainien.

La «maison des Ukrainiens» à Przemyśl, mise à disposition de l'Association des Ukrainiens en Pologne en 2011 après un demi-siècle de querelles juridiques - © Goku122 / Wikimedia
La «maison des Ukrainiens» à Przemyśl, mise à disposition de l’Association des Ukrainiens en Pologne en 2011 après un demi-siècle de querelles juridiques – © Goku122 / Wikimedia

L’existence de conditions socio-culturelles favorables associée à une forte croissance économique explique pourquoi les Ukrainiens choisissent la Pologne comme pays de résidence. Le coût politique et économique de la « révolution » de l’Euromaïdan n’a donc fait que renforcer des courants migratoires déjà perceptibles lors des années précédentes.

Renforcement de flux migratoires existants

De janvier à novembre 2014, pas moins de 359 000 Ukrainiens étaient à la recherche d’un emploi en Pologne – 134 000 de plus qu’en 2013, soit une hausse de 60% ! Selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) la Pologne a accueilli, depuis le début de la crise chez son voisin, 46 000 ressortissants ukrainiens, dont 3 000 demandeurs d’asile.

Outre la longue histoire des relations polono-ukrainiennes, la Pologne constitue une destination très attractive pour les Ukrainiens en raison de la proximité entre langues polonaise et ukrainienne, qui facilite l’apprentissage de la première, et l’image positive dont jouissent les Polonais dans l’esprit des Ukrainiens. Ils seraient ainsi perçus comme ouverts, tolérants et prêts à aider [1].

Le conflit dans le Donbas a toutefois attiré vers la Pologne de nouveaux flux d’Ukrainiens en provenance de l’est. Pour ces populations souvent russophones, le polonais est plus difficile à maîtriser et ils ont plus rarement des liens familiaux en Pologne.

Leurs motivations sont aussi différentes puisqu’ils cherchent en règle générale à fuir la guerre, échapper à la conscription ou la pauvreté. Enfin, alors qu’ils étaient des techniciens qualifiés dans ces régions très industralisés, les obstacles à la reconnaissance des diplômes ou l’inadéquation de leur profil avec les besoins du marché du travail polonais les contraignent à accepter des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, par exemple dans les métiers de l’agriculture, du paramédical, de la construction ou l’aide à domicile. Ils accomplissent également les travaux saisonniers dans les régions orientales de la Pologne. Cette situation est souvent source de frustration, mais c’est parfois pour eux le seul moyen de subvenir aux besoins de leurs familles.

À de rares exceptions près, les Ukrainiens ne peuvent pas en effet prétendre au statut de réfugié et obtenir le droit d’asile en Pologne. Sur les 2 000 Ukrainiens qui avaient déposé une demande en ce sens en 2014, aucun n’a reçu une demande positive et seuls 17 personnes ont obtenu une forme de protection subsidiaire.

1,5 million de déplacés internes

Ceci résulte du droit international en matière d’asile, qui réserve l’octroi du statut de réfugié aux cas où la vie du demandeur est menacée dans l’ensemble du pays. Or, l’ouest de l’Ukraine demeure relativement sûr : on compterait d’ailleurs près de 1,5 million de déplacés internes pour une population nationale de 45 millions d’individus.

Les Ukrainiens qui viennent s’ajouter à ceux déjà établis en Pologne – 155 000 de plus entre 2013 et 2014 – empruntent donc le plus souvent la voie de l’immigration légale et à motif économique. De janvier à octobre 2015, 25 000 ressortissants ukrainiens ont ainsi obtenu un permis de séjour temporaire tandis que 5 000 autres ont reçu un titre de séjour permanent. Grâce à ces autorisations, ils peuvent travailler légalement en Pologne.

Dziewczyny ze Lwowa (Les filles de Lviv), une série TV dont les héroïnes sont quatre Ukrainiennes venues chercher du travail en Pologne
Dziewczyny ze Lwowa (Les filles de Lviv), une série TV dont les héroïnes sont quatre Ukrainiennes venues chercher du travail en Pologne

Outre une augmentation des flux et une diversification des régions d’origine, la guerre dans le Donbas a entraîné un changement d’attitude des immigrés ukrainiens. Alors que beaucoup se contentaient auparavant du visa temporaire de six mois qui les conduisait à de fréquents aller-retours entre les deux pays selon le schéma de migration circulaire, les Ukrainiens sont de plus en plus nombreux à vouloir rester en Pologne, y fonder une famille ou faire venir leurs parents.

La relative facilité avec laquelle les autorités polonaises délivrent à ces migrants des permis de séjour est parfois considérée comme une forme d’aide humanitaire, même s’il est vrai que le recours aux instruments juridiques d’immigration économique présente aussi l’avantage d’être moins coûteux que la reconnaissance du statut de réfugié, allant de pair avec l’octroi de certaines prestations d’aide à l’intégration.

Instrument de modernisation et de réconciliation

Il existe toutefois un autre groupe d’Ukrainiens que le gouvernement polonais soutient de manière plus résolue : les étudiants. Ils seraient d’ores et déjà environ 15 000 et le ministère de l’Enseignement supérieur prévoit d’accroître ces effectifs en proposant de nouveaux programmes de bourses pour quelques centaines de jeunes.

En 2014, il a par exemple lancé l’initiative « Erasmus polonais pour l’Ukraine » qui a bénéficié à 100 étudiants ukrainiens en 2014 et 400 en 2015. Ces bourses les orientent surtout vers les filières d’études européennes, de gestion, d’économie et d’administration. Elles ont pour objectif de contribuer à la formation des futures élites ukrainiennes qui piloteront le processus de modernisation de leur pays.

D’autres programmes encouragent les Ukrainiens à venir faire leurs études en Pologne, par exemple la Carte du Polonais ou des réductions spéciales de frais de scolarité ou de coûts d’hébergement dans les résidences universitaires. On ne s’étonnera donc pas de constater que les Ukrainiens représentent à eux seuls 42% de l’ensemble des étudiants étrangers en Pologne.

L’Ukraine, large État séparant la Pologne de la Russie, représente pour la diplomatie polonaise un enjeu stratégique qui se décline dans une large palette de politiques publiques, y compris celles touchant les questions de migration ou d’enseignement supérieur.

L’aide apportée aux Ukrainiens a évidemment pour but de stabiliser et de renforcer la position d’un voisin au rôle déterminant pour la sécurité de la Pologne, mais représente aussi une forme de retour pour l’assistance économique et politique fournie par l’Ouest au début des années 1990. Elle est enfin gage de bonne volonté dans le processus de réconciliation historique polono-ukranien, qui n’en est encore qu’à ses balbutiements.

[1] Joanna Fomina, Joanna Konieczna-Sałamatin, Jacek Kucharczyk, Łukasz Wenerski, Polska–Ukraina, Polacy–Ukraińcy. Spojrzenie przez granicę (Pologne-Ukraine, Polonais-Ukrainiens. Regards à travers la frontière), Instytut Spraw Publicznych (Institut des Affaires publiques), 2013.

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