Kultura, cœur de la Pologne à Maisons-Laffitte [3/3]

Outre son rôle politique abordé dans le premier épisode, l’importance de Kultura dans la vie intellectuelle polonaise peut être aussi mesurée par ses succès littéraires : un prix Nobel et l’introduction d’un bon nombre d’auteurs dans la littérature polonaise, française et mondiale. Troisième et dernière partie du feuilleton consacrée à la revue Kultura.


Il n’est pas exagéré de dire que le rédacteur Jerzy Giedroyć a sauvé quelques grands talents littéraires. Sa plus grande réussite est probablement Witold Gombrowicz, dont les œuvres sont aujourd’hui disponibles dans chaque grande librairie francophone grâce à l’appui décisif de Kultura.

Gombrowicz, né en 1904, avait déjà publié deux romans avant la Deuxième Guerre mondiale. Son deuxième livre, Ferdydurke, avait été un grand succès en Pologne et a introduit Gombrowicz dans les circles littéraires de Varsovie. Néanmoins, cette gloire montante avait été interrompue nette par la guerre. En août 1939, sentant s’approcher le conflit, Gombrowicz quitte l’Europe pour l’Argentine et y reste jusqu’aux années 1950. En effet, il ne veut pas rentrer dans la Pologne communiste d’après-guerre). De l’autre côté de l’Atlantique, il travaille dans une banque mais le poste est très mal payé et ne correspond pas à son tempérament d’écrivain. Cependant, Gombrowicz n’a pas d’autre source de revenus et mène une vie misérable sans néanmoins cesser d’écrire.

transatlantique.jpgEn 1950, Jerzy Giedroyć le retrouve et décide de publier son roman Trans-Atlantique, sa pièce de théâtre Le Mariage et le premier volume de son Journal. Ainsi commence la grande carrière de Gombrowicz. Très vite, il entre au service de Radio Free Europe – une activité plus rémunératrice – mais surtout, ses œuvres commencent à être traduites en français. Grâce à François Bondy, il gagne une reconnaissance dans les cercles littéraires français puis mondiaux. En 1963, Gombrowicz revient en Europe et s’installe un an plus tard à Royaumont, près de Paris. Il déménagera ensuite dans les environs de Nice, à Vence, où il s’éteindra de manière prématurée en 1969. Sans cela, il est probable qu’il aurait remporté le prix Nobel de Littérature après l’avoir laissé échapper d’une voix en 1968. Sa résidence à Vence, la villa Alexandrine, est en cours de réhabilitation pour y créer un centre d’art et un musée Gombrowicz.

Czesław Miłosz est un autre auteur dont l’œuvre a été sauvée par Jerzy Giedroyć. Le sort de cet écrivain aurait pu être pareil à celui de plusieurs intellectuels polonais du XXe siècle. Né en 1911 sur le territoire de l’actuelle Lituanie dans une famille noble lituanienne de langue polonaise, il reçoit une très bonne éducation et découvre très tôt Paris. Il fait ses débuts en tant que poète dans les années 1930 et est bien reçu par la critique. Pendant la guerre, il reste en Pologne – essentiellement à Varsovie et Vilnius – puis en 1945, il décide de participer activement à l’organisation de la vie intellectuelle sous le régime communiste. Sa carrière prend un tour favorable, il est nommé attaché culturel aux États-Unis et à Paris. Pourtant, la limitation progressive de la liberté de parole et l’apparition du système totalitaire de contrôle de la création artistique force Miłosz à faire un choix : pour ne plus faire de compromis avec le pouvoir communiste, il décide en 1951 de demander l’asile politique en France.

penseecaptive.jpgCompte tenu de la popularité du communisme parmi les intellectuels d’Europe de l’Ouest et de l’attitude négative des émigrés polonais à l’égard d’ « un ancien collaborateur du régime », la décision de Miłosz le met dans une situation très difficile. Le seul homme qui est prêt à le recevoir sous son toit et lui offrir un emploi est Jerzy Giedroyć. Miłosz et sa famille passent les premières années de leur émigration à Maisons-Laffitte. C’est là que Miłosz écrit l’un des ses plus célèbres livres, La pensée captive, dans lequel il développe une magnifique analyse du comportement des artistes sous le régime stalinien. Quoiqu’écrit sur la base de ce que Miłosz a vu en Pologne après 1945, La pensée captive possède un caractère universel et ses observations sont valables pour d’autres systèmes totalitaires.

Miłosz demeurera en France jusqu’en 1960 et écrira d’autres livres importants comme Sur les bords de l’Issa, L’Europe familiale et Traité poétique. Cependant, les œuvres de Miłosz, critiques à l’égard du communisme et de la politique soviétque en Europe centrale et orientale, n’obtiennent pas une grande reconnaissance du côté français. C’est pourquoi Miłosz partira aux États-Unis où il sera plus apprécié. Il deviendra professeur à l’université de Berkeley mais continuera de publier à l’Institut littéraire de Maisons-Laffitte. Sa candidature au prix Nobel de littérature, proposée par le rédacteur Giedroyć, remportera l’adhésion du comité en 1980.

Un autre écrivain de Kultura dont les livres peuvent être intéressants pour les lecteurs français est Andrzej Bobkowski. Ni mégalomane comme Gombrowicz, ni grand intellectuel comme Miłosz, Bobkowski représente le type du voyageur et de l’aventurier. Issu d’une bonne famille bourgeoise de Galicie, au sud de la Pologne, c’est un homme cultivé mais sans grand appétit pour les honneurs et les distinctions.

enguerreenpaix.jpgEn mars 1939, il part en France avec sa femme pour y obtenir les visas nécessaires à un voyage en Argentine – Bobkowski y est envoyé pour le compte d’une entreprise polonaise. Il est toujours en France lorsque la guerre éclate. Ne pouvant plus rentrer en Pologne, il décide de participer à l’effort militaire en travaillant dans une usine française d’armement. En 1940, il est évacué avec toute l’usine au sud de la France et il y restera jusqu’à la débâcle de juin. Il reviendra ensuite à Paris à bicyclette. Des impressions et des images de ce voyage sont présentées dans son livre Esquisses à la plume, aussi connu en France sous le titre En guerre et en paix. Journal 1940-1944.

Il entrera dans la Résistance et après la libération, il rencontrera Czapski et servira dans le Deuxième Corps polonais. La guerre finie, Bobkowski ne veut pas revenir dans la Pologne communiste. Il entame donc une coopération avec l’Institut littéraire mais l’Europe d’après-guerre lui paraît excessivement dépouillée de ses valeurs. C’est pourquoi il partira en 1948 pour le Guatemala où il ouvrira un magasin de maquettes d’avions. Il continuera à écrire pour Kultura mais sa carrière sera brusquement interrompue par un cancer qui l’emportera en 1960.

Enfin, on ne saurait parler des auteurs du cercle de Kultura sans mentionner Gustaw Herling-Grudziński. Sa relation avec l’équipe de Maisons-Laffitte étrait très spécifique, marquée par des périodes de très proche coopération et des conflits et ruptures. Grudziński comptait parmi les fondateurs de l’Institut littéraire en Italie en 1946 mais il ne voulait pas venir avec le reste de l’équipe en France. Vers la fin des années 1950, il reprend sa coopération avec Kultura sous forme d’écrits et de travaux de rédaction à l’occasion de séjours réguliers en France.

mondeapart.jpgMalgré des pauses, cette collaboration se poursuivra jusqu’en 1996 lorsqu’il entrera en conflit avec Giedroyć du fait d’opinions divergentes sur la situation politique en Pologne après 1989. Néanmoins, la contribution d’Herling-Grudziński mérite d’être saluée car il a probablement été le premier auteur à avoir introduit dans la littérature occidentale des témoignages de prisonniers de camps de travail forcé en Union soviétique. En 1951, bien des années avant Soljenitsyne, il fit publier ses mémoires du temps de son emprisonnement au goulag sous le titre Un Monde à part.

En plus des écrivains polonais, Kultura a servi de tribune à des auteurs d’autres nationalités comme les Russes Natalia Gorbanevskaïa ou Iouli Daniel – alias Nikolaï Arjak, le Lituanien Tomas Venclova ou des Ukrainiens. Pour ces écrivains privés de la liberté d’expression dans leur propre pays, la revue de Giedroyć était souvent l’une des très rares fenêtres de publication.

Les productions de l’Institut littéraire étaient en règle générale en polonais, avec des cas particuliers de parutions dans d’autres langues slaves. Toutefois, compte tenu de la mission de Kultura de promouvoir la littérature polonaise à l’étranger, Jerzy Giedroyć s’efforçait aussi de convaincre les maisons d’édition occidentales de soutenir des auteurs polonais, parfois avec l’aide d’amis français comme vu dans la deuxième partie de ce feuilleton.

Witold Gombrowicz et Konstanty Jeleński

Cette activité exigeait une collaboration avec de bons traducteurs. Konstanty Jeleński, parfois orthographié en France Constantin Jelenski, était l’un de ces traducteurs de l’Institut sans lesquels des dizaines d’œuvres de la littérature polonaise n’auraient jamais pu être accessibles aux lecteurs non polonophones. Fils de diplomate polonais, Jeleński a dès son plus jeune âge été en contact avec des personnalités et des pays étrangers. Par conséquent, il a vite acquis une très bonne connaissance de quatre langues européennes (français, anglais, allemand et italien) et des cultures de la France, de l’Italie, de l’Angleterre et des pays germanophones. Son bagage culturel et sa parfaite connaissance du français lui ont notamment permis de traduire les œuvres de Gombrowicz, une tâche particulièrement rude compte tenu des néologismes et du style bien spécifique de l’auteur.

Al fine

Ainsi s’achève cette fresque du phénomène Kultura. Jerzy Giedroyć et son équipe de Maisons-Laffitte ont accompli un travail titanique, travaillant souvent dans des conditions difficiles au sacrifice presque entier de leur vie privée. Cet héritage demeure jusqu’à aujourd’hui au travers des milliers des livres publiés, de talents sauvés et des relations entre la Pologne et ses voisins, influencées par la pensée des auteurs de Kultura. Bien que ce feuilleton n’en ait présenté qu’une petite partie, on peut comme Horace affirmer que Giedroyć et ses collaborateurs ont « érigé un monument plus durable que l’airain » dans la culture polonaise, monument qui plonge ses racines à Maisons-Laffitte.

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