Kultura, cœur de la Pologne à Maisons-Laffitte [2/3]

L’Institut littéraire à Maisons-Laffitte n’aurait pas existé sans l’engagement de Français : leur rôle dans cette importante institution de la culture polonaise a même été à certains moments crucial. Deuxième partie du feuilleton consacré à la revue Kultura.


Comme mentionné dans l’épisode précédent, l’un des membres fondateurs de Kultura, Józef Czapski, fit la connaissance de nombreux intellectuels français lors de ses études d’art à Paris dans l’entre-deux-guerres. Ce cercle de relations s’agrandit dans les années 1940 lorsque Czapski, alors officier du Deuxième corps polonais, fut envoyé dans le Paris libéré afin de rechercher le soutien de politiciens et d’intellectuels français en faveur d’une Pologne occupée tour à tour par les Allemands puis les Soviétiques. Czapski était le candidat parfait pour ce type de mission : il était très bien éduqué, parlait un bon français et était doté d’un tact diplomatique combiné à un esprit artistique. C’est pendant cette période de fin du conflit qu’il rencontra la plupart des Français qui joueraient un peu plus tard un rôle important dans le fonctionnement de Kultura en France.

Un certain marquis breton

L’un des défis majeurs à la naissance de l’Institut littéraire était les finances. Jerzy Giedroyć, à la tête de l’Institut, a toujours désiré pour Kultura la plus grande indépendance. C’est pourquoi il chercha le plus vite possible à couper ses liens avec l’armée polonaise stationnant en Europe occidentale – de toute façon, la guerre étant finie, cette armée était en voie de démobilisation. L’argent gagné en Italie lors de la première année de fonctionnement de l’Institut suffisait pour financer l’installation en France. De plus, le nombre stable de lecteurs permettait de franchir la première étape de l’existence de la revue et de la maison d’édition.

Le problème devint sérieux au millieu des années 1950. Giedroyć disait parfois que Kultura fonctionnait comme un couvent ou un kibboutz : dès le début, le rédacteur, les Hertz et Józef Czapski habitaient ensemble à Maisons-Laffitte, dans une maison qui leur servait également de lieu de travail. Le premier logis était une vieille villa construite au XIXe siècle par un membre de la famille Laffitte et située rue Corneille. En 1954, le propriétaire de cette villa rompit le bail et il fallut se mettre en quête d’une autre maison.

Jerzy Giedroyć en trouva une au 91, avenue de Poissy. Cependant, son prix – 12 millions d’anciens francs, soit environ 250 000 euros d’aujourd’hui – dépassait les possibilités financières de l’équipe de Kultura. C’est là qu’intervint Józef Czapski. En utilisant ses relations et ses connaissances, il arrangea un prêt accordé par le comte Stefan Zamoyski [1], propriétaire de l’hôtel Lambert sur l’île Saint-Louis à Paris, le banquier Edward Berenbaum et un marquis français provenant de Bretagne, Gilles de Boisgelin. Bien que Zamoyski ait fourni l’essentiel du prêt, l’aide de Boisgelin n’a pas été sans importance dans les difficiles années d’après-guerre. Le succès de Kultura a permis par la suite de rembourser l’argent. La maison de Kultura sur l’avenue de Poissy existe toujours et abrite désormais des historiens et des archivistes : on peut aussi la visiter.

André Malraux

malraux.jpgL’une des premières personnes rencontrées par Czapski à son arrivée à Paris en 1944 était André Malraux. Ils s’étaient connus dans les années 1930 lors des salons littéraires de Daniel Halévy. Malraux a joué un rôle essentiel dans la vie de Kultura. Intéressé par les questions polonaises et très bienveillant, Malraux a plusieurs fois aidé l’équipe de Maisons-Laffitte dans ses relations avec l’administration française ou pour la mettre en contact avec des personnages influents. Ainsi, c’est grâce à Malraux que Kultura a pu accéder au général de Gaulle. Il publiait également dans la revue.

Charles de Gaulle

Le général de Gaulle a donné son nom à l'un des principaux ronds-points de VarsovieLa rencontre entre Czapski et de Gaulle dans les années 1940 n’était pas le premier contact du Général avec les Polonais : en effet, il avait en effet été envoyé en Pologne en 1920 dans le cadre de la mission militaire conduite par le général Weygand pendant la guerre contre les Bolchéviques. Plus tard, en tant qu’instructeur à l’École de Saint-Cyr, de Gaulle avait également eu de nombreuses rencontres avec des militaires polonais qui, dans le contexte de l’étroite coopération de la Pologne d’avant-guerre avec la IIIe République, venaient étudier en France. C’est de cette façon qu’il a notamment rencontré Władysław Anders [2], général et commandant du Deuxième Corps d’armée polonais qui libérera la ville italienne d’Ancône en 1944.

Le Général a aussi noué pendant la Deuxième Guerre mondiale des contacts avec des Polonais qui se sont parfois transformés en amitié comme par exemple avec Kajetan Morawski [3], ambassadeur polonais auprès du gouvernement à Alger. En outre, de Gaulle, lecteur assidu des œuvres de stratégie militaire, a découvert dans les années 1930 un recueil des articles de maréchal Piłsudski. Il a également étudié la Constitution polonaise de 1935 qui lui aurait inspiré certaines caractéristiques de la Constitution de la Ve République. Par conséquent, la Pologne n’était pas pour de Gaulle un pays lointain dont il ne savait rien.

Par l’intermédiaire de Malraux ou Morawski, Kultura a pu bénéficier de la protection du Général contre les attaques du gouvernement communiste à Varsovie qui a tenté à plusieurs reprises de discréditer la maison d’édition polonaise à Maisons-Laffitte.

Raymond Aron

aron.jpgCette bonne connaissance de Czapski était un grand défenseur de l’Institut littéraire : non seulement il publiait des articles ou des essais dans Kultura mais il faisait aussi le lien entre Giedroyć et le monde littéraire français grâce à ses contacts avec les grands éditeurs. Parce que l’Institut littéraire fonctionnait sur plusieurs niveaux, il ne s’occupait pas exclusivement de la publication de livres et d’articles en polonais et mettait aussi en relation des intellectuels polonais avec des journalistes et éditeurs français et internationaux, facilitait la traduction et la publication de leurs livres en langues étrangères et leur trouvait des bourses ou d’autres formes de soutien financier. Dans toutes ces missions, l’aide de personnes comme Aron était d’une énorme importance. On doit aussi à Raymond Aron d’avoir cherché à convaincre les éditeurs français de publier les témoignages de prisonniers polonais du goulag, vingt ans avant les révélations de Soljenitsyne.

Albert Camus

camus.jpgLe célèbre écrivain, très respecté par Giedroyć et Czapski, publiait dans Kultura et lui a fourni un soutien politique. Camus était l’un des rares intellectuels français à s’être opposé à la politique de l’Union soviétique et a été parmi les premiers à admettre et condamner l’existence du goulag.

François Bondy

bondy.jpgBien que Suisse de naissance, François Bondy a vécu en France pendant plusieurs années. Communiste dans sa jeuneuse, il a quitté le Parti après les purges staliniennes des années 1930 mais a conservé ses convictions de gauche. Il a participé à ce titre au Congrès de la liberté de la culture à Berlin en 1950 et est devenu un an plus tard rédacteur à la revue Preuves, qui collaborait étroitement avec Kultura et rassemblait des intellectuels de la gauche non communiste. François Bondy a beaucoup oeuvré en faveur de la promotion des écrivains polonais en Europe occidentale et a considérablement contribué au succès en France des livres du poète et prix Nobel de littérature Czesław Miłosz ou encore de Witold Gombrowicz, vainqueur en 1967 du Prix international de littérature et finaliste du prix Nobel de littérature qui lui échappera d’une voix.

L’engagement de ces personnalités est d’autant plus remarquable qu’au moins jusqu’à la fin des années 1960, le Parti communiste français jouissait d’une grande popularité et accusait Giedroyć et son équipe de n’être que des « contre-révolutionnaires » , des « réactionnaires » voire même des « agents de la CIA » . Son principal organe de presse, l’Humanité, publia ainsi en 1947 une photo sur laquelle la chambre de Józef Czapski avait été marquée d’un X – le désignant comme une cible à abattre ? – et accompagné d’un article rempli de calomnies.

Pour autant, l’indéniable soutien apporté par les Français aux Polonais, en particulier dans les années 1980, laisse à penser que l’équipe de Kultura ne s’est pas trompée en faisant de la France sa terre d’élection. De plus, en tenant compte des contraintes de l’époque, y avait-il véritablement dans l’Europe de la guerre froide un autre pays qui aurait pu accueillir Kultura et lui assurer d’aussi bonnes conditions de développement ?

[1] Stefan Adam Zamoyski (1904-1976), grand aristocrate polonais, docteur en droit. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il était l’aide de camp du général Władysław Sikorski, Premier ministre du gouvernement polonais en exil d’abord en France puis en Grande-Bretagne. Il devint propriétaire de l’hôtel Lambert après son mariage avec Elżbieta Czartoryska.

[2] Władysław Anders (1892-1970), général de l’armée polonaise capturé et emprisonné par le NKVD, ancêtre du KGB, en 1939. Trois ans plus tard, il devient commandant en chef de l’armée polonaise en Union soviétique puis au Moyen-Orient et en Italie entre 1942 et 1946. Après la guerre, il s’installe à Londres et y restera jusqu’à sa mort.

[3] Kajetan Morawski (1892-1973), diplomate et politicien polonais, francophile. Pendant la guerre, il a été à Londres le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères du gouvernement polonais en exil avant de devenir en 1943 l’ambassadeur de Pologne auprès du Comité français de la Libération nationale. Après la guerre, il reste à Paris en tant que représentant des Polonais libres. Grâce à l’appui du général de Gaulle, il conservera jusqu’à sa mort son statut de diplomate à titre personnel.

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