Kultura, cœur de la Pologne à Maisons-Laffitte [1/3]

La verdoyante commune de Maisons-Laffitte, à une vingtaine de kilomètres de Paris, a pendant plus d’un demi-siècle servi de refuge à l’une des plus importantes institutions de la vie intellectuelle polonaise. Première partie d’un feuilleton consacré à la revue Kultura.


C’est dans la petite ville de Maisons-Laffitte que Jerzy Giedroyć, en provenance d’Italie, et un cercle restreint de collaborateurs fondent en 1947 la maison d’édition de l’Institut littéraire de Paris et la revue Kultura (les deux étant souvent appelés simplement « Kultura » qui signifie en polonais culture). Kultura a profondément marqué la vie intellectuelle polonaise de la deuxième moitié du XXe siècle et a contribué au processus de réconciliation entre la Pologne et l’Ukraine. Elle constitue également un chapitre important de la vie de l’immigration polonaise en France. Quelles sont les personnalités qui en ont été à l’origine ?

Monsieur le Prince

C’est le titre qu’on utilise parfois en parlant de Jerzy Giedroyć, le rédacteur et le chef de Kultura. C’est une référence à son indépendance d’esprit et sa figure aristocratique. Giedroyć était en effet d’ascendance noble puisqu’il venait d’une vieille famille princière du Grand-Duché de Lituanie. Autrefois riche et puissante, elle est déjà déclinante au moment de la naissance du rédacteur en 1906 et le père de Jerzy Giedroyć, pharmacien, n’a plus de princier que le nom.

Les parents de Jerzy habitent à Minsk mais envoient leur fils faire son éducation à Moscou où il vit la révolution d’octobre. Il est témoin de l’écroulement de l’ancien régime, devient russophile et apprend à fumer, activité peu louable à laquelle il restera fidèle jusqu’à sa mort à l’âge de 94 ans.

Vers la fin de la Grande Guerre, la famille de Giedroyć quitte Minsk pour s’installer à Varsovie. En 1920, à l’âge d’à peine quatorze ans, Jerzy sert comme téléphoniste dans la guerre contre les bolchéviques. De retour du front, il passe son baccalauréat et commence à étudier le droit et l’histoire : il s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’Ukraine. Comme étudiant déjà, Giedroyć manifeste une énorme passion pour la politique ainsi que de grands talents d’organisateur.

Jerzy Giedroyć dans son bureau à Maisons-Laffitte, 1987

Peu après ses études, il devient employé au ministère d’Agriculture et travaille dans le même temps comme rédacteur au bimensuel Bunt Młodych (La Révolte des jeunes) qui se transformera en 1936 en Polityka. Giedroyć est actif comme journaliste et fonctionnaire d’État jusqu’à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale.

Après l’invasion de la Pologne en 1939, il passe en Roumanie et commence à travailler dans le service consulaire de l’ambassade polonaise à Bucarest auprès des réfugiés polonais. En mars 1941, il s’engage dans les formations de l’armée polonaise stationnées en Palestine. C’est là qu’il fera la connaissance des trois autres futurs principaux collaborateurs de Kultura.

Le groupe Solvay et la première femme notaire de Pologne

Zygmunt et Zofia Hertz

En 1942, l’armée polonaise au Proche-Orient est rejointe par le Deuxième corps polonais évacué d’Union soviétique. Cette unité regroupe les prisonniers de guerre qui ont échappé au massacre de Katyń et des civils de l’est de la Pologne déportés par les Soviétiques entre 1939 et 1941. Parmi ces civils, un jeune couple : Zygmunt et Zofia Hertz, le fils du directeur du groupe Solvay en Pologne et la première femme notaire dans ce pays – à l’époque, la profession était surtout exercée par des hommes. Les deux sont d’origine juive et ont fui Łódź peu avant l’entrée des Allemands dans la ville pour se retrouver à Lviv. Le NKVD les y arrête et les déporte en Sibérie où pendant quatorze mois, ils travaillent comme esclaves dans la taïga.

Après l’agression allemande contre l’URSS en 1941 et une amnistie, ils rejoignent le Deuxième corps du général Anders formé sous les auspices du gouvernement polonais en exil à Londres. De cette façon, ils quittent l’Union soviétique et transitent par l’Iran, l’Irak et la Palestine. Dans l’armée, Zofia Hertz devient la secrétaire de Giedroyć : elle occupera plus tard la fonction de numéro 2 à l’Institut littéraire et à la rédaction de Kultura.

L’artiste aux missions spéciales

Józef Czapski, 1943

Le quatrième personnage clé de l’équipe de Kultura était Józef Czapski, né comte Hutten-Czapski en 1896 à Prague dans l’une des plus importantes familles d’Europe centrale – il ne fera pas usage de son titre ou de la première partie de son nom en raison de ses opinions démocrates. Son père et son grand-père ont occupé de hautes fonctions à la cour de Saint-Pétersbourg tandis que parmi ses cousins, on compte le baron Alexandre von Meyendorff (dernier ambassadeur russe à Londres avant la révolution de 1917) ou Gueorgui Tchitcherine (ministre soviétique des affaires étrangères). Czapski passe son enfance dans le domaine familial près de Minsk puis poursuit ses études à Saint-Pétersbourg. Il y reste tout au long des années de la Grande Guerre et pendant la révolution d’Octobre.

En 1918, il va à Varsovie mais il est renvoyé à Saint-Pétersbourg par l’armée polonaise en mission spéciale pour chercher des officiers polonais qui sont restés en Russie – après quelques mois d’enquête, il établit que tous ont été tués dans les prisons bolchéviques. Plus tard, il intègre la cavalerie et lutte contre les bolchéviques dans la guerre de 1920. Quatre ans plus tard, il part pour Paris afin d’étudier la peinture et fait la connaissance de toute la pléiade d’artistes et d’intellectuels (entre autres Picasso, Malraux, Mauriac, Maritain, Gide, Ehrenbourg, Halévy).

De retour en Pologne en 1932, il participe à la campagne de septembre 1939 avant d’être fait prisonnier de guerre par les Soviétiques. C’est par miracle qu’il évite la mort à Katyń en 1940. Après l’amnistie de 1941, il rejoint le Deuxième corps d’armée du général Anders au sein duquel il est responsable de la recherche des officiers polonais emprisonnés en Union soviétique en 1939. En 1942, Czapski rencontre Giedroyć et va jouer, grâce à ses contacts parisiens, un rôle décisif dans l’installation de Kultura en France.

La Troisième Guerre mondiale n’aura pas lieu

Vers la fin de 1944, il est de plus en plus clair que les terres polonaises se trouveront entièrement sous le contrôle soviétique et que l’Europe d’après-guerre sera coupée en deux. Beaucoup de soldats polonais déçus par cette situation veulent croire que seule une confrontation militaire entre l’Ouest et l’Est pourrait améliorer le sort de la Pologne. Giedroyć et ses collaborateurs sont pourtant convaincus qu’aucune confrontation décisive ne sera possible dans les années à venir.

Ils estiment qu’il faut suivre les traces de la Grande Émigration polonaise du XIXe siècle et créer quelque part à l’Ouest un centre de défense de la culture nationale– dans une situation aussi tragique, seules la culture et la liberté d’expression peuvent sauvegarder l’identité polonaise. C’est de là que vient l’idée de créer l’Institut littéraire et la revue Kultura, d’abord en 1946 en Italie où stationne le Deuxième corps polonais puis à Paris en 1947 en raison de la position géographique centrale de la France en Europe occidentale.

La mission de Kultura et son impact sur les Polonais

Dès le début, la culture a été définie par Giedroyć au sens très large puisque le rédacteur a été tout au long de sa vie un « animal politique ». Il s’agissait alors pour lui non seulement de publier des livres et articles pour les Polonais vivant à l’étranger et en Pologne mais aussi de débattre des questions concernant l’histoire et la politique. Bien qu’étant la moins sévère de tout le bloc de l’Est, la censure communiste polonaise était assez méticuleuse et beaucoup de sujets étaient tout simplement non existants dans le débat public. Par conséquent, de nombreux livres interdits dans la Pologne communiste ont été publiés grâce à l’Institut littéraire et fournis secrètement aux lecteurs polonais.

Certes, Kultura n’était le seul centre culturel polonais en Europe de l’Ouest. Londres, siège du gouvernement polonais en exil depuis 1940, regroupait beaucoup plus de Polonais que Paris. Néanmoins, la plupart de ces London Poles étaient assez conservateurs et ont longtemps été convaincus d’être les seuls représentants d’une véritable pensée polonaise indépendante. En conséquence,jusqu’aux années 1980, leurs contacts avec la Pologne communiste étaient presque non existants.

A contrario, l’équipe de Maisons-Laffitte a toujours considéré nécessaire de maintenir des contacts rapprochés avec les Polonais en Pologne. Ainsi, dès sa naissance, l’Institut littéraire publiait des œuvres d’écrivains qui ne pouvaient pas paraître en Pologne et servait d’asile et de lieu de rencontre pour les intellectuels polonais.

La maison de Kultura à Maisons-Laffitte, 91 rue de Poissy

Un élément important de la mission de Kultura et peut-être le plus actuel de nos jours est l’impact que cette revue avait et continue d’avoir sur le processus de réconciliation entre les Polonais et leurs voisins de l’est. À l’opposé de l’émigration polonaise à Londres qui a tardé à admettre le changement des frontières de la Pologne, Giedroyć a toujours déclaré que les Polonais devaient se résoudre à la perte de Vilnius (aujourd’hui capitale de la Lituanie) et Lviv (à l’ouest de l’Ukraine contemporaine) pour entretenir de bonnes relations avec les Lituaniens, les Biélorusses et les Ukrainiens.

Giedroyć y voyait en effet une garantie pour la sécurité de la Pologne, en plus du maintien de l’indépendance de ces trois pays. Cette opinion, inacceptable pour beaucoup de Polonais dans les années 1950 et 1960, a commencé à rencontrer un écho favorable à partir des années 1970. Par ailleurs, les colonnes de Kultura sont toujours restées ouvertes pour des écrivains et des intellectuels d’Europe orientale comme l’historien ukrainien Bohdan Osadtchuk et dans les années 1990, Jerzy Giedroyć a publié des numéros spéciaux de Kultura dans les langues ukrainienne et biélorusse.

En travaillant sur le processus de réconciliation entre la Pologne et ses voisins de l’Est, Giedroyć n’a pas oublié la dimension occidentale. Ce volet de Kultura consacré au rapprochement germano-polonais était traité par Juliusz Mieroszewski.

Depuis 1989, dans la Pologne démocratique, la vision de Giedroyć est devenue dominante dans la politique étrangère polonaise, partagée par toutes les forces politiques majeures indépendamment de leurs divisions idéologiques. Chaque chef d’État de la Pologne libre, de Lech Wałęsa à l’actuel président Bronisław Komorowski en passant par Aleksander Kwaśniewski [1] ou Lech Kaczyński [2], l’a suivie de façon systématique malgré leurs fortes différences d’orientation politique.

Le soutien de la Pologne aux aspirations démocratiques des pays baltes dans les années 1990 ou de l’Ukraine en 2004 et aujourd’hui est sans doute la conséquence et la continuité de la pensée du rédacteur de Maisons-Laffitte.

Jerzy Giedroyć est mort en 2000. Selon sa volonté, la revue Kultura a cessé de paraître après son décès.

[1] Président de la République de Polognede 1995 à 2005, membre avant 1989 du Parti communiste polonais. Sa présidence a été marquée par l’adhésion de la Pologne à l’OTAN en 1999, à l’Union européenne en 2004 et au soutien à la Révolution orange. Depuis juin 2012, il mène avec Pat Cox une mission spéciale en Ukraine mandatée par l’UE.

[2] Président de la République de Pologne de 2005 à 2010, victime de l’accident aérien à Smoleńsk. Frère de Jarosław Kaczyński, actuel leader du principal parti d’opposition au Parlement. Il a été dans les années 1970 et 1980 membre de l’opposition démocratique.

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