Juifs en Pologne : une histoire millénaire

À plusieurs reprises dans l’histoire européenne, alors que de nombreuses nations étaient engagées dans des guerres de religion contre les musulmans ou entre chrétiens, la Pologne a constitué pour les minorités persécutées, dont les Juifs, un havre de paix. Récit d’une politique millénaire de tolérance qui faisait encore de la Pologne de 1939 l’un des plus grands foyers juifs au monde.


Quoique les chroniques font état de la présence de marchands juifs en Pologne dès le IXe siècle, les flux migratoires ne deviennent vraiment significatifs qu’à partir du XIIIe siècle, lorsque de nombreux royaumes d’Europe occidentale décident de persécutions contre leur propre communauté juive : expulsions de France sous Philippe le Bel et d’Angleterre sous Édouard Ier, massacres de Juifs dans les villes du Saint-Empire romain…

La Pologne, qui pratique alors une politique de tolérance, apparaît alors comme un havre de paix pour ces réfugiés. Les rois polonais cherchaient en effet à attirer des immigrés pour compenser un important déséquilibre démographique – 500 000 habitants contre 15 millions dans les frontières du Saint-Empire romain – et développer le commerce et l’artisanat.

Ainsi, Casimir III le Grand octroie aux Juifs de nombreux privilèges en 1334 et 1364. La charte de Kalisz leur garantit la liberté du commerce, le droit d’importer et d’exporter des biens et de prêter des biens mobiliers et immobiliers. Leurs traditions et leur patrimoine culturel sont aussi protégés tandis que dans le domaine de la justice, il est décrété que pour accuser un Juif d’un crime, il faut avoir les témoignages de six personnes – trois Juifs et trois chrétiens.

En conséquence, les communautés juives commencent à croître à un rythme rapide, surtout à Cracovie, Sandomierz, Poznań et Kalisz. Cette prédilection pour les villes s’explique par les facilités qu’elles y trouvent pour développer leurs activités commerciales.

Casimir le Grand, protecteur des Juifs de Pologne

Ladislas II Jagellon, qui devient roi de Pologne en 1386, poursuit cette politique d’attribution de privilèges pour attirer des colons juifs. Ils deviennent exonérés de l’impôt sur les cimetières et les synagogues et obtiennent le droit d’acheter des terres cultivées et des pâturages. Ils peuvent de la sorte diversifier leurs activités, en particulier dans les domaines de l’agriculture et de l’artisanat.

Toutefois, la montée en puissance simultanée de l’Église catholique et de la bourgeoisie génère face aux Juifs une certaine opposition qui devient au XVe siècle relativement forte. Les bourgeois les perçoivent en effet comme des concurrents tandis que la noblesse, qui s’était endettée auprès de prêteurs juifs – le catholicisme a longtemps interdit le prêt à intérêt, considéré comme de l’usure –, leur est de plus en plus hostile. Seule la Couronne continue de les protéger mais son pouvoir diminue au profit de la bourgeoisie et de l’aristocratie.

La situation empire de façon dramatique à partir de 1435, lorsque des Juifs de Wrocław sont accusés d’avoir pratiqué un meurtre rituel. En réaction, des émeutes se produisent et provoquent la mort de nombreux Juifs. Dix ans plus tard, le quartier juif de Cracovie est attaqué puis des maisons de Juifs sont incendiées à Poznań. Vers la fin du XVe siècle, les Juifs sont chassés de Varsovie, de Cracovie et d’autres villes polonaises et ils sont privés de leurs privilèges.

Cependant, le roi Alexandre Ier Jagellon se rend compte que du point de vue économique et commercial, les Juifs sont indispensables pour le développement de la Pologne. Leurs privilèges sont partiellement rétablis, une politique poursuivie par les derniers rois de la dynastie des Jagellons Sigismond Ier le Vieux et Sigismond II.

Ainsi, en 1515, malgré l’opposition de la bourgeoisie et de la noblesse, les commerçants juifs et polonais sont mis sur un pied d’égalité et les émeutes contre les Juifs sont punies de la peine de mort. Les communautés juives acquièrent également plus d’autonomie et les rabbins obtiennent certaines compétences dans les domaines de l’administration et de la justice. Cette période de renouveau s’achève avec la mort de Sigismond II en 1572.

Entre âge d’or culturel et persécutions

Au XVIIe siècle, la Pologne est frappée par une grave crise économique, conséquence des conflits armés qui se déroulent sur son territoire – le « Déluge » suédois en particulier occasionne des destructions massives – et de la fin de la guerre de Trente Ans dans le reste de l’Europe. À partir de ce moment, les producteurs polonais doivent en effet affronter une concurrence accrue, en particulier sur les marchés agricoles.

Cette crise contribue à disperser la communauté juive à travers le pays et à la scinder en deux groupes : l’un maintient sa position en collaborant avec la noblesse et la Couronne tandis que l’autre est davantage touché par la baisse des revenus de l’agriculture. Dans certaines villes, on ne trouve plus que deux ou trois familles juives.

Toutefois, pour sauvegarder leur religion et leur culture, les Juifs commencent à créer des institutions politiques régionales appelées « Landjudenschaften » sur presque tout le territoire. Ces organisations n’avaient pas de fonction représentative auprès de la Couronne et s’occupaient avant tout des affaires internes. Il arrivait néanmoins que certains de leurs membres entraient à la cour royale ou dans l’administration étatique.

Les Landjudenschaften étaient basés dans les kahals, communautés dirigées par un conseil de notables et un rabbin. Ils accueillaient avant tout des Juifs relativement prospères, tandis que les plus pauvres étaient bannis. C’est au cours du XVIIe siècle que les Juifs mendiants deviennent une importante question sociale.

Vis-à-vis des autres nations, les relations se détériorent, en particulier pendant l’interrègne qui suit la mort du roi Ladislas IV Vasa en 1648. Le soulèvement de Khmelnitsky – une révolte de Cosaques contre la République des Deux Nations de Pologne et de Lituanie qui a lieu la même année sous la direction de l’hetman Bogdan Khmelnitsky avec le soutien de la Russie – entraîne ainsi la mort de 100 000 Juifs.

L’hetman Bogdan Khmelnitsky, héros des Cosaques et plus tard des Ukrainiens

L’invasion suédoise dévaste aussi de nombreuses communautés juives. Chaque camp en présence – Cosaques, Russes, Suédois et Polonais – avait en effet tendance à croire qu’elles collaboraient avec ses adversaires. Ces massacres poussent les Juifs à fuir vers l’Europe occidentale.

L’affaiblissement de la Pologne au XVIIIe siècle, marquée par d’incessantes querelles internes et une monarchie de plus en plus fragilisée, aggrave la situation des Juifs. Sous l’influence de la noblesse qui les perçoit comme une menace pour leur position sociale, la Diète – le Parlement polonais – liquide en 1764 les institutions juives les plus importantes et leur retire certains privilèges comme le droit d’acheter des domaines.

Après 1795, année du troisième partage de la Pologne qui la fait disparaître des cartes de l’Europe au profit de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie, les persécutions se poursuivent tout au long du XIXe siècle. Ni les guerres napoléoniennes, ni l’ordre issu du Congrès de Vienne de 1815 n’améliorent le sort des Juifs, considérés comme des citoyens de deuxième classe dans chacun de ces trois empires.

L’antisémitisme se renforce encore à la fin du XIXe siècle et pendant la Première Guerre mondiale, les Juifs sont régulièrement soupçonnés de collaborer avec l’ennemi et de réaliser des profits indus sur le marché noir. Le stéréotype du Juif avide, traître envers son pays, se diffuse ainsi dans l’Europe entière.

Malgré ces conditions hostiles, certaines communautés juives connaissent néanmoins un remarquable rayonnement culturel. Sur le territoire polonais occupé par l’Autriche, où elles sont le plus nombreuses, elles développent ainsi le mouvement hassidique.

Pologne multiethnique, Pologne nationaliste

À la fin de la Première Guerre mondiale, la Pologne recouvre son indépendance et adopte un traité de protection des minorités nationales, également appliquable aux Juifs. Rassurés, ils se rallient à l’État polonais renaissant et créent leurs propres partis politiques et institutions. La Constitution de 1921 leur reconnaît la liberté de culte et leur offre un espace pour s’épanouir culturellement.

La question juive joue un rôle important lors de l’élection présidentielle de 1922. Une partie de la droite nationaliste jette en effet dans la campagne des calomnies antisémites. Gabriel Narutowicz, soutenu par la gauche, remporte le scrutin mais son mandat est de courte durée : il est assassiné cinq jours après sa prise de fonction. Les nationalistes accuseront les Juifs d’avoir créé le climat propice à cet attentat.

Un autre conflit éclate en 1924 lors de la grande réforme monétaire du gouvernement de Władysław Grabski. La communauté juive considère alors qu’elle paie un prix disproportionnée pour l’introduction de la nouvelle devise. La guerre douanière avec l’Allemagne plonge un an plus tard la Pologne dans une crise économique qui pousse de nombreux Juifs à émigrer en Palestine.

Après le coup d’État de mai 1926, les relations avec le pouvoir s’améliorent. Le camp du maréchal Józef Piłsudski, à la tête du gouvernement, défend la conception d’une Pologne multiethnique et fédérale, avec une large autonomie laissée aux minorités qui peuplent son territoire.

Cette période de répit durera jusqu’à la mort du Maréchal en 1935. En l’absence de la figure tutélaire du père de l’indépendance polonaise, les nationalistes regagnent du terrain et l’antisémitisme se renforce, parfois avec la complicité de l’Église catholique. Ainsi, la ségrégation des Juifs à l’école et à l’université est introduite en 1936. Les persécutions connaîtront un apogée tragique lors de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque la Pologne passe entre les mains des occupants nazis et soviétiques.

Après l’Holocauste, la communauté juive de Pologne, qui se comptait en millions en 1939, est réduite à moins de 100 000 et la plupart décideront d’émigrer en Israël ou encore aux États-Unis. Aujourd’hui, elle ne rassemblerait plus qu’environ 10 000 personnes, même si la statistique n’intègre pas les très nombreux Polonais d’ascendance juive mais complètement assimilés.

La population juive en Pologne recommence néanmoins à croître depuis la fin du communisme et des Juifs vivant aux États-Unis ou en Israël reviennent pour renouer avec leurs origines – la Pologne d’avant-guerre était l’un des plus grands foyers juifs au monde – et contribuer au renouveau de la culture juive dans le pays.

Malgré un environnement politique qui a alterné au cours des siècles entre tolérance et persécutions, la Pologne a été une terre particulièrement fertile pour le développement de la culture juive, que ce soit en langue yiddish ou comme partie de la culture polonaise. Ce patrimoine est de mieux en mieux valorisé grâce à des festivals de culture juive en Pologne ou des initiatives comme le musée de l’Histoire des Juifs de Pologne. Pour que l’histoire millénaire de la présence des Juifs en Pologne ne se conjugue pas qu’au passé.

Un commentaire

Laisser un commentaire