Jazz polonais : de l’ombre à la lumière

Du jazz polonais ? non seulement cela existe, mais il est même très reconnu. De musique joyeuse façon swing dans les années 1920-1930, il doit se cacher à l’ombre des catacombes pendant la guerre puis sous la terreur stalinienne avant de reparaître dans les années 1950. Non seulement il accompagnera le succès du cinéma polonais de l’époque, mais il sera aussi un vecteur pour les aspirations à la liberté.


Si les amateurs de jazz connaissent de manière générale la contribution des musiciens polonais au genre, les profanes pourront trouver la simple expression de « jazz polonais » insolite, tant ce type de musique est avant tout associé aux États-Unis. C’est oublier que le jazz est essentiellement le produit des échanges entre les deux rives de l’Atlantique dans les années 1920-1930, et que pendant cette période la Pologne indépendante participe pleinement au développement de la culture européenne.

Le jazz constitue en effet l’un des exemples les mieux étudiés de transfert culturel par lequel un genre musical né aux États-Unis mais alors méprisé de la classe moyenne, débarque en Europe dans les valises des soldats américains – dont beaucoup de Noirs – et s’anoblit au contact des bohèmes de Saint-Germain-des-Prés. L’engouement, à l’époque des Années folles, pour le jazz et d’autres innovations en provenance des États-Unis ne se limite pas cependant aux cafés parisiens et essaime dans l’Europe entière, y compris en Pologne.

Celle-ci vient de recouvrer en 1918 sa souveraineté après 123 ans de domination étrangère mais doit dans la foulée lutter à l’Est contre les bolcheviques, pour qui « la révolution mondiale passe sur le cadavre de la Pologne » . La paix de Riga signée en 1921 éloigne pour un temps le spectre de la guerre et permet à la culture polonaise de s’épanouir, d’autant que désormais les puissances occupantes – Allemagne, Autriche, Russie – ne sont plus là pour appliquer la censure.

C’est dans ce contexte que naît en 1923 le premier groupe de jazz officiel et reconnu en Pologne : l’Orchestre de jazz et de tango de Karasiński et Kataszek. Il fait ses débuts dans les théâtres et cabarets de Varsovie avant de se produire en tournée à travers l’Europe puis le Moyen-Orient. De nombreux autres musiciens émergent, favorisés par le développement des industries de la chanson mais aussi du cinéma – le film parlant ne se popularisera qu’à partir des années 1930.

L'Orchestre de Karasiński et Kataszek, 1936.
L’Orchestre de Karasiński et Kataszek, 1936.

L’arrivée des nazis au pouvoir en Allemagne en 1933 chasse de Berlin, alors florissante capitale culturelle, une foule d’artistes considérés comme « dégénérés » . Eddie Rosner, de son vrai nom Adolf Ignatievitch Rosner, trouve alors refuge en Pologne, dont le tiers de la population de l’époque est d’origine juive. Ce trompettiste devient rapidement le meilleur et le plus renommé des musiciens de jazz en Pologne. Avec son groupe, il joue dans toute l’Europe, France incluse où il enregistre trois albums. On ira jusqu’à le qualifier d’ « Armstrong polonais » .

Un jazz de résistance

L’éclatement de la Deuxième Guerre mondiale et l’occupation de la Pologne par l’Allemagne nazie et l’Union soviétique relèguent le jazz à la clandestinité, d’autant qu’une grande part des artistes de l’époque, d’ascendance juive, risque la déportation. Pour autant, jusque dans le ghetto de Varsovie, on continue à jouer du jazz, comme en pied de nez aux terribles conditions imposées par les occupants.

Le violoniste Arkadi Flato, qui avait également dû fuir l’Allemagne dans les années 1930 en raison de ses origines, ouvre ainsi un café, la Taverne gitane, et accompagne Władysław Szpilman, le célèbre Pianiste de Varsovie auquel Roman Polański consacrera un film. Il mettra cependant fin à ses jours en 1942.

Eddie Rosner rejoint quant à lui l’URSS, où il est dans un premier temps reçu avec les honneurs. Avec sa troupe, il joue sur les ondes de la radio de l’Union soviétique et devant les troupes de l’Armée rouge afin de leur gonfler le moral. Staline assistera même à l’un de ses concerts et le félicitera. En juin 1945, Rosner et son groupe se produira sur la place Rouge de Moscou afin de fêter la victoire des Alliés.

Toutefois, la fin de la guerre ne permet pas immédiatement à l’école polonaise de jazz de sortir des catacombes. D’une part, six ans de combats acharnés ont décimé les rangs de la jeunesse du pays, dont de nombreux artistes. De l’autre, le régime de Staline se resserre sur l’ensemble du bloc socialiste en cours de cristallisation. Les persécutions à l’encontre des juifs s’intensifient, avec en point d’orgue le procès des blouses blanches en 1953, tandis que le jazz, considéré comme bourgeois, est interdit de pratique comme d’écoute. Eddie Rosner passera huit ans emprisonné dans un goulag de Sibérie où il ne cessera néanmoins pas de jouer.

Banni par le nouveau régime qui l’estime décadent et subversif en raison de ses racines américaines, le jazz devra attendre le milieu des années 1950 pour quitter la clandestinité. Entretemps, il survit littéralement dans les caves, où un groupe se détache de façon nette et commence à dominer la scène souterraine du jazz polonais : les Melomani. Parmi ses membres, on retrouve certains musiciens qualifiés plus tard de « pères fondateurs du jazz polonais » , notamment le saxophoniste et clarinettiste Jerzy Matuszkiewicz ainsi que les pianistes Andrzej Trzaskowski et Krzysztof Komeda.

L’isolement dans lequel ils étaient plongés, seulement rompu par les programmes musiciaux de la station de radio Voice of America, les oblige à créer leur propre jazz, comme les pionniers du genre au XIXe siècle. Cet épisode a sans doute contribué à donner au jazz polonais des qualités uniques.

Le dégel des années 1950

Le dégel consécutif à la mort de Staline en 1953 est à la fois politique et culturel. Le jazz n’est plus confiné aux catacombes et passe à la radio. Des festivals voient aussi le jour, en premier celui de Sopot en 1956 – il existe jusqu’à nos jours –, de même que des magazines et des clubs de jazz. En outre, le jazz est un moyen pour les Polonais de maintenir le contact avec le monde libre via l’accueil d’artistes internationaux.

De son côté, Eddie Rosner, libéré du goulag en 1954, reste en URSS où il obtient le droit d’entamer une seconde carrière artistique. Il jouera avec les plus grands, comme Benny Goodman ou Louis Armstrong qui se définira lui-même comme le « Rosner noir » .

L’association entre jazz et cinéma est caractéristique du genre et fait naître des scènes inoubliables, par exemple en France la bande originale d’Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle composée et jouée par Miles Davis. En Pologne, c’est Krzysztof Komeda, de son vrai nom Krzysztof Trzciński, qui laisse une empreinte majeure sur la production cinématographique polonaise de l’époque.

Il signe ainsi les bandes sons du Couteau dans l’eau, du Bal des vampires et bien évidemment du Rosemary’s Baby de Roman Polański, mais collabore également avec Janusz Morgenstein (Au revoir et à demain) ou encore Andrzej Wajda. Il fait d’ailleurs une apparition dans les Innocents charmeurs, considéré par Martin Scorcese comme l’un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma polonais. Décédé de façon prématurée à l’âge de 38 ans suite à un accident à Los Angeles, il aura malgré tout eu le temps de composer pour pas moins de 65 films et d’influencer en profondeur l’école polonaise de jazz.

L’un de ses amis et héritiers spirituels, le trompettiste Tomasz Stańko, s’est dans cette veine hissé au fil d’une carrière de plus de 50 ans au rang de grand du jazz mondial. S’il partage désormais sa vie entre Varsovie et New York, où il joue avec des musiciens américains et scandinaves, les thèmes polonais restent très présents dans son travail puisqu’il aime s’inspirer de poètes polonais, par exemple le prix Nobel de littérature 1996 Wisława Szymborska, et a enregistré des pièces pour le musée de l’Insurrection de Varsovie et le musée de l’Histoire des juifs polonais. Sa reconnaissance internationale est aussi attestée par les Prix européens du jazz et celui du Musicien européen.

Plus jeune, le pianiste Leszek Możdżer fait le pont entre le jazz et d’autres genres musicaux, du rap (L.U.C) au metal (Behemoth) en passant par le rock (Kazik Staszewski, Myslovitz). Leszek Możdżer collabore aussi avec de célèbres compositeurs de musique de film comme Jan Kaczmarek et Zbigniew Preisner.

Dans le domaine du jazz au sens strict, Leszek Możdżer est à l’origine d’un mouvement, le « yass » , qui avait dans les années 1990 pour ambition de rafraîchir un genre alors perçu comme déclinant. Élu à plusieurs reprises meilleur pianiste polonais par le magazine Jazz Forum, il s’est notamment fait connaître pour ses improvisations virtuoses autour des musiques de Frédéric Chopin. Son talent lui a valu de présider en 2012 le jury du concours de piano du festival de jazz de Montreux, l’un des plus prestigieux au monde.

Les jazzmen polonais et leurs confrères étrangers peuvent enfin compter sur un public fidèle et passionné, comme ils peuvent s’en convaincre devant les salles combles des concerts. Ce grand intérêt pour le jazz résulte sans doute pour partie de son caractère improvisé et par conséquent, de ses associations avec la liberté. « Aucune dictature ne peut tolérer le jazz » , aurait déclaré le musicien Dave Brubeck au cours d’un concert en Pologne en 1958.

Alors qu’aux États-Unis, le jazz s’est développé sur le terreau des discriminations raciales, c’est contre un régime politique oppressif et subordonné à une puissance étrangère que les Polonais s’en sont servis comme instrument défense. Si le communisme est tombé, la quête d’individualité, elle, demeure et le jazz constitue pour elle un excellent débouché.

Une sélection de festivals de jazz en Pologne :
à Varsovie l’été, sur la place du Marché de la Vieille ville
à Varsovie l’été, mais en salle
à Cracovie l’été, dans le légendaire caveau Piwnica pod baranami
à Sopot, au bord de la Baltique, en automne
à Gdańsk et Słupsk, aussi au bord de la Baltique et à l’automne
de nouveau à Varsovie mais l’hiver, dans le cadre du festival Jazz Jamboree – l’un des plus importants d’Europe

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