Histoire et influence de la minorité allemande en Pologne

Wrocław ou Breslau ? Gdańsk ou Danzig ? Wałbrzych ou Waldenburg ? La présence allemande en Pologne ne se retrouve pas seulement dans le nom des villes mais elle est aussi incarnée par une minorité qui dispose même de son député au Parlement. Quelle est son histoire et quel rôle joue-t-elle aujourd’hui ?


« Les Allemands sont très nombreux en Silésie, plus que dans le reste de la Pologne. Beaucoup de Polonais ont leurs familles en Allemagne et sont liés à la culture allemande, la langue allemande » . Paulina est Polonaise et vit en Silésie, au sud-ouest de la Pologne.

Cette région abrite l’une des communautés allemandes les plus importantes du pays, large de 147 094 individus selon les statistiques officielles ou 400 000 selon les organisations allemandes. Comment est-elle perçue par le reste de la société polonaise ? Plus grande minorité nationale légalement reconnue de Pologne, jouit-elle d’un statut particulier et a-t-elle des revendications spécifiques ?

Le poids de l’histoire

Histoire mouvementée, histoire tourmentée, la minorité allemande a son passé en Pologne qui explique en partie le statut actuel de cette communauté. En effet, au XIXe siècle, alors que l’État polonais n’existe plus après le dernier partage de 1795 entre l’Autriche, la Prusse et la Russie, chacune des puissances occupantes cherche avec plus ou moins de détermination à imposer sa culture nationale pour assimiler les habitants des territoires conquis.

L’une des tactiques employées consiste à encourager l’installation de « nationaux » parmi les « autochtones » pour en noyer l’influence. De nombreux Allemands immigrent alors dans les régions qui se trouvent dans le sud-ouest et l’ouest de l’actuelle Pologne. En 1918, la renaissance d’un État polonais indépendant met un coup d’arrêt à ces flux qui reprennent cependant après le début de la Seconde Guerre mondiale et l’annexion de la partie ouest de la Pologne par l’Allemagne nazie.

En définitive, la défaite de l’Allemagne renverse le rapport de force entre Allemands de Pologne et Polonais « ethniques » . Les nouvelles autorités polonaises, soutenues par l’URSS, placent les anciens « colons » devant un dilemme simple: accepter de se déclarer citoyen polonais ou quitter le pays.

On estime à au moins 3,5 millions le nombre d’Allemands expulsés des « territoires recouvrés » polonais, sur un total de 12 millions d’Allemands chassés d’autres régions d’Europe centrale et orientale (ancienne Prusse-Orientale devenue enclave russe de Kaliningrad, Sudètes tchécoslovaques…).

Pour ceux qui sont restés, la situation n’est guère plus reluisante puisque le pouvoir communiste lance une politique de « polonisation » de toutes les minorités présentes dans le pays (allemande mais aussi par exemple ukrainienne) dans un but d’ « homogénéisation nationale » .

Réémergence après le communisme

La fin du communisme marque une réelle renaissance pour la communauté allemande de Pologne. C’est au cours des années 1990 qu’elle se solidarise, se structure, et s’affirme au sein de la société polonaise. Le nouveau régime démocratique, à contre-pied de la politique communiste, favorise alors la reconnaissance et l’expression des minorités nationales.

Cette réaffirmation des Allemands de Pologne est marquante au niveau politique. Rapidement, la communauté allemande se dote d’organes politiques. Dès 1991, elle présente aux élections nationales ses propres candidats à travers la liste de la Minorité allemande. Celle-ci agit au sein de la Société socio-culturelle des Allemands du district d’Opole, qui représente les intérêts des Allemands de Silésie mais a une influence au niveau national.

Oktoberfest à Krapkowice (Krappitz) - © Towarzystwo Społeczno-Kulturalne Niemców na Śląsku Opolskim
Oktoberfest à Krapkowice (Krappitz) – © Towarzystwo Społeczno-Kulturalne Niemców na Śląsku Opolskim

La liste de la Minorité allemande remporte un franc succès : 7 députés élus à la Diète. Ce bon résultat est permis par un avantage majeur consenti aux listes de minorités nationales, qui ne sont pas soumises au seuil de 5% de voix normalement nécessaire pour entrer au Parlement.

Toutefois, lors des scrutins suivants, la Minorité allemande perd petit à petit de son électorat jusqu’à disparaître presque totalement de la scène politique nationale. Elle demeure néanmoins très influente au niveau local.

C’est dans les régions d’Opole et de Silésie que la Minorité allemande a la plus grande audience. En 2014, elle a ainsi présenté pas moins de 28 candidats aux élections locales dans la voïvodie d’Opole. La Minorité allemande et la structure permanente de la Société socio-culturelle des Allemands d’Opole continuent d’animer le débat politique lancent également ainsi de nombreuses initiatives locales pour mobiliser le public et convaincre de nouveaux électeurs.

Vivre de la culture, convaincre par la culture

La culture est l’un des principaux instruments des minorités nationales pour affirmer leur existence. Les Allemands de Pologne ne font pas exception. Dès 1991, de nombreuses associations culturelles allemandes se développent en Pologne. « Les Allemands de Silésie sont surtout visibles au niveau culturel » , nous explique Paulina. « Il y a beaucoup d’organisations qui rassemblent les Allemands et qui mettent en avant leur culture, leur langue et leur patrimoine. »

La minorité allemande en Pologne dispose ainsi de media locaux en langue allemande ou de programmes germanophones dans des radios régionales comme par exemple Radio Opole ou Radio Katowice.

Un autre enjeu culturel marquant concerne l’enseignement de la langue. Désavoué pendant la période communiste, l’allemand est redevenu à la mode dans les années 1990. Le thème a été remis à l’ordre du jour par la Minorité allemande, qui en a fait l’un des points centraux de son programme politique. Le parti propose en particulier de développer des classes bilingues et de créer des centres de formation d’enseignement de la langue allemande afin de promouvoir la culture allemande au sein de la population polonaise.

Les tensions entre la minorité allemande et le reste de la population polonaise se sont largement apaisées depuis la fin du communisme. Néanmoins, plusieurs débats restent saillants.

« Certains Polonais rejettent les changements que la Minorité allemande souhaite introduire » , poursuit Paulina. « Par exemple, l’une des actions de la Minorité allemande a consisté à introduire le bilinguisme sur les panneaux indicateurs des villes et des autres lieux. Les Allemands ne sont pas toujours très bien perçus par les Polonais » .

Cisek, commune polonaise où l'allemand est reconnue comme langue auxiliaire - © Związek Niemieckich Stowarzyszeń Społeczno-Kulturalnych w Polsce
Cisek, commune polonaise où l’allemand est reconnue comme langue auxiliaire – © Związek Niemieckich Stowarzyszeń Społeczno-Kulturalnych w Polsce

Certains avantages dont bénéficient les Allemands de Pologne suscitent également la jalousie de leurs voisins « polonais ethniques » , par exemple la double nationalité qui dans les années 1990 facilitait grandement la possibilité de se rendre en Allemagne et d’y travailler.

L’entrée de la Pologne dans l’Union européenne en 2004 et la levée progressive des restrictions à la libre circulation des travailleurs a cependant fini par réduire à néant la différence de traitement entre citoyens nationaux polonais et citoyens à double citoyenneté polono-allemande.

Une communauté parfois otage des relations interétatiques

Autre point de contention, les actions de la Minorité allemande sont souvent associées dans les médias au Mouvement pour l’autonomie de la Silésie. Ce parti politique revendique une plus grande délégation de compétences et une autonomie accrue pour la région de Silésie par rapport au pouvoir central. Les groupes nationalistes polonais y trouvent un motif pour questionner la loyauté des Allemands de Pologne à l’égard de leur pays d’accueil et agiter le spectre de revendications territoriales allemandes.

Bien que ces soupçons soient dénués de fondement, l’Allemagne réunifiée ayant reconnu dans le traité dit « 2+4 » de 1990 le « caractère définitif » des frontières héritées de 1945, le statut des Allemands de Pologne tend à être lié aux questions de l’expulsion des Allemands de Silésie après la Seconde Guerre mondiale et de l’expropriation de leurs biens.

Côté allemand, la Fédération des expulsés (Bund der Vertriebenen, BdV), une association qui a l’oreille des chrétiens-démocrates, milite ainsi pour une meilleure reconnaissance des droits des Allemands déplacés à l’issue de de la Deuxième Guerre mondiale.

La partie polonaise, pour sa part, estime que les Allemands de Pologne jouissent d’une bien meilleure situation que les Polonais en Allemagne, pourtant la troisième plus grande communauté d’origine étrangère avec plusieurs centaines de milliers de personnes mais dépourvue du statut officiel de minorité.

De temps à autre, certains politiciens polonais évoquent donc la possibilité, dans un souci de « réciprocité » , de revenir sur les avantages consentis aux citoyens polonais de nationalité allemande, même s’ils sont bien intégrés et acceptés par une très grande majorité de Polonais « ethniques » .

Cette année 2016 marque le 25e anniversaire de la signature du traité de bon voisinage et de coopération amicale entre la Pologne et l’Allemagne, une date importante dans un processus de réconciliation remarquablement rapide et réussi malgré un passé très heurté.

Pour la nouvelle majorité gouvernementale issue des élections parlementaires d’octobre 2015, ce sera sans aucun doute l’occasion de remettre sur la table le dossier de l’ « égalité de traitement » entre Polonais d’Allemagne et Allemands de Pologne, d’autant que la Polonia (diaspora polonaise) fait partie de ses priorités de politique étrangère.

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