Être citoyen polonais aujourd’hui

Vingt-cinq après la chute du régime communisme, la Pologne peut s’enorgueillir d’avoir réussi sa transition politique de la dictature à la démocratie. Pourtant, le citoyen polonais, à l’instar de ses homologues européens, boude les urnes. Désenchantement ? perte de confiance ? comment le citoyen polonais exprime-t-il aujourd’hui son engagement civique ?


Les élections européennes qui viennent d’avoir lieu révèlent une nouvelle fois la faiblesse de la participation électorale en Pologne, tendance certes commune à l’ensemble de l’Europe mais plus prononcée dans les pays d’Europe centrale et orientale (PECO). Alors que leur démocratie est relativement plus jeune, construite après presque cinquante ans de régime à parti unique, il est paradoxal de constater que le « désenchantement démocratique » y a progressé plus vite qu’ailleurs sur notre continent.

Région 1990-1994 1995-1999 2000-2004 2005-2009 Moyenne
Europe occidentale [1] 83,07% 77,05% 77,55% 76,85% 77,24%
PECO [2] 76,58% 66,09% 61,91% 54,50% 64,84%
Différence 6,49% 10,96% 15,64% 22,35% 12,40%

Participation aux élections législatives en Europe (1990-2009) [3]

Ce phénomène affecte également les scrutins nationaux : la Pologne affiche ainsi un taux moyen de participation électorale aux élections législatives parmi les plus bas de la région, avec 47,32% pour la période 1990-2009. Pour les dernières élections nationales, le taux de participation en Pologne était de 55%, bien en dessous des 72% de la moyenne OCDE et un des taux les moins élevés de l’OCDE (34e position sur 36 avant la Suisse et la Hongrie).

Malgré des taux de participation électorale bas, 56 % des personnes en Pologne déclarent néanmoins avoir confiance en leurs institutions publiques, ce qui est égal à la moyenne de l’OCDE [4]. Par ailleurs, les Polonais ne remettent pas en cause la démocratie. Après des années de détérioration des conditions sociales et économiques sous la période communiste, les Polonais sont convaincus que la démocratie, conjuguée à la libre entreprise et à l’économie de marché, ont amélioré leur existence [5]. Quelle est donc la source de la désaffection des Polonais pour les élections ?

Les partis politiques : le maillon faible de la démocratie en Pologne

Comme dans les autres ex-démocraties populaires, les Polonais ont une mauvaise image des partis politiques. De nombreux politologues expliquent ce phénomène par l’héritage du communisme qui a laissé une méfiance généralisée à l’égard des partis et de la politique.

D’un point de vue structurel et régional, ce phénomène s’explique aussi par une professionnalisation accélérée du domaine politique [6]. La floraison en seulement dix ans après la chute du mur de Berlin de centaines de nouveaux partis politiques dans les nouvelles démocraties des PECO a été un fait politique majeur. En vingt ans, ces initiatives se sont professionnalisées très rapidement pour faire émerger une élite politique professionnelle, diminuant le rôle et la signification de l’engagement citoyen. Sans ancrage ni héritage politique, ces nouveaux partis ont par ailleurs eu du mal à se constituer un électorat sur lequel s’appuyer.

Ainsi, le nombre de partis politiques a certes sensiblement diminué pour atteindre un niveau plus gérable (de 29 en 1991 à 9 en 2014 siégeant au Parlement) mais nombre d’entre eux sont petits et éphémères. Presque tous les partis issus des premières élections de 1991 ont d’ailleurs disparu. La « destruction créatrice » est ainsi devenue un trait caractéristique de la politique partisane polonaise. Pour faire face à la volatilité de l’électorat et à leur manque d’identité institutionnelle et d’enracinement social, les acteurs politiques préfèrent abandonner les vieux partis pour en créer de nouveaux. Ce manque d’institutionnalisation du système politique renforce donc l’émergence de partis à l’identité floue et aux programmes vagues avec peu de liens avec la société dans un système très concurrentiel [7].

La débâcle politique qui a suivi les élections législatives de 2005 en est l’exemple. Le parti conservateur et souverainiste Droit et justice (PiS) était arrivé en tête avec une faible majorité des voix, juste devant la formation libérale et pro-européenne Plate-forme civique (PO). Contrairement aux promesses de campagne et face à l’incapacité pour les partis politiques de former un gouvernement de coalition, le PiS a préféré former un gouvernement minoritaire. Les échanges qui ont eu lieu ont été particulièrement virulents et le débat politique a vite dégénéré en querelles politiques et attaques personnelles, illustrant une politique partisane déterminée davantage par la concurrence entre élites que par l’opinion et les intérêts de l’électorat.

L’absence de réelle identité politique est un handicap certain pour les partis polonais. Les deux principales identités partisanes issues de la chute du communiste entre ex-partisans du mouvement Solidarność et ceux de l’ex-parti communiste perdent par ailleurs peu à peu de leur sens et les Polonais pointent du doigt l’absence de renouvellement de la classe politique polonaise depuis les négociations de la Table ronde.

La professionnalisation de la sphère politique et les faiblesses du système partisan polonais n’ont toutefois pas conduit à une apathie généralisée pour la politique au sein de la société polonaise. Le citoyen polonais s’engage mais à sa manière.

L’engagement citoyen en Pologne : entre politique et social

En Pologne, le syndicalisme a été marqué par l’essor du mouvement Solidarność dans les années 1980 et son rôle dans les changements sociaux et politiques de la Pologne post-communiste. De nombreux syndicats et organisations d’employeurs sont recensés et participent au dialogue social, exercice gouvernemental inscrit dans la Constitution polonaise. Cependant, le syndicalisme est en net recul depuis le début des années 90 en raison de la restructuration industrielle, des privatisations et de la croissance de l’emploi dans les petites entreprises du secteur tertiaire privé. La part de travailleurs syndiqués a ainsi reculé en Pologne pour passer de 28 % en 1991 à 20 % en 2000 et 15 % en 2010 [8]. Ce taux de syndicalisation reste néanmoins bien supérieur aux 8% rencontrés en France [9].

Par ailleurs, les changements politico-économiques intervenus après 1989 ont créé un climat favorable au développement d’associations, de fondations et d’organismes de soutien, dans un contexte de valorisation de l’initiative individuelle et de la société civile [10]. Aujourd’hui, le tissu associatif polonais reste riche et diversifié, avec plus de 80 000 associations et fondations recensées, dont à plus de 95% des structures créées après 1989.

À l’origine à coloration politique, ces associations se sont peu à peu dépolitisées. La majorité intervient dans le domaine social, l’éducation, la culture, et les arts. On remarque aussi depuis peu le développement d’associations à vocation écologique, humanitaire et étudiante. Contrairement aux années 1990, ces associations reposent à présent davantage sur l’engagement civique avec plus de la moitié qui recourt de façon systématique au bénévolat. En 2010, et en dépit d’un secteur associatif relativement récent et en pleine restructuration, on recensait en Pologne plus de 3,5 millions de personnes membres d’une association, soit plus de 9% de la population [11].

Sous l’influence de l’Union européenne, la Pologne a également élargi les dispositifs permettant au citoyen polonais de participer à la gestion des affaires locales. Les communes rurales et les villes y ont principalement recours pour des projets d’infrastructures et d’aménagement urbain aux implications budgétaires relativement élevées. Des conseils de quartier et des consultations ont ainsi été organisés en 2013 à Varsovie concernant la gestion des déchets urbains et l’aménagement des bords de la Vistule.

Appel à projets lancé par la ville de Varsovie pour l’utilisation sur un mode participatif d’environ 600 000 euros dans le quartier Centre

Plusieurs villes polonaises ont également recours à la budgétisation participative qui permet au citoyen ordinaire d’évaluer et de définir les orientations budgétaires locales. La ville de Płock a ainsi lancé en 2002 le premier forum participatif en Pologne pour la mise en place d’un fonds de subvention afin de revitaliser de grands ensembles HLM et d’anciens terrains ayant appartenus à l’armée. Des débats et des ateliers associant les entreprises, les autorités publiques, et les citoyens regroupés en associations ont été mis en place dans le cadre d’un large Forum, encadré par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), avec pour objectif d’assurer d’une attribution efficace des fonds. Introduite pour la première fois à Sopot en 2011 comme instrument de gestion locale, la budgétisation participative est aujourd’hui largement utilisée par l’administration locale polonaise, y compris dans des grandes villes comme Poznań, Wrocław, Łódź, Gdańsk ou encore Varsovie [12].

Pour se prononcer et manifester son opinion, le citoyen polonais ne s’arrête donc pas aux simples élections législatives pour lesquelles il reproche aux partis politiques un manque de cohésion et d’ouverture. Les changements sociaux, politiques, et économiques amorcés en 1989 ont permis au citoyen polonais de bénéficier aujourd’hui de plusieurs arènes d’expression de son engagement civique et social. Si la Pologne doit encore renforcer son système partisan, elle fait néanmoins partie des pays novateurs en termes de démocratie participative et pourrait inspirer d’autres pays qui souhaitent redynamiser l’engagement citoyen.

[1] Ici : Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Islande, Italie, Luxembourg, Malte, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suède, Suisse.
[2] Ici : Albanie, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Estonie, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Macédoine, Monténégro, Pologne, République tchèque, Roumanie, Serbie, Slovaquie, Slovénie.
[3] Antony Todorov, « Y a-t-il démocratie sans participation ? », SociologieS [En ligne], Dossiers, L’engagement citoyen en Europe centrale et orientale, mis en ligne le 5 novembre 2009, consulté le 23 avril 2014.
[4] OCDE, Better Life Index, Engagement civique, Pologne.
[5] Grzegorz Ekiert, « L’instabilité du système partisan », Pouvoirs-118:La Pologne, 2006.
[6] Antony Todorov, idem.
[7] Grzegorz Ekiert, idem.
[8] Członkostwo w związkach zawodowych. Naruszenia praw pracowniczych i „szara strefa” w zatrudnieniu, Centrum Badania Opinii Społecznej (CBOS), 2009 ; Związki zawodowe i naruszenia praw pracowniczych, CBOS, 2010 ; Związki zawodowe i prawa pracownicze, BS/52/2102, CBOS, 2012.
[9] OECD Statextract, taux de syndicalisation.
[10] Anna Sianko, « Associations et protestation dans la transition polonaise », Revue de l’OFCE, janvier 2002.
[11] Jan Herbst et Jadwiga Przewłocka, Podstawowe fakty o organizacjach pozarzadowych, raport z badania 2010, Stowarzyszenie Klon/Jawor, 2011.
[12] Dorota Dakowska, « Entre dynamiques locales et transferts de modèle : expérience participative à Płock », Enquête PICRI-IDF « Démocratie participative en Europe : vers une démocratie technique ? », 2007.

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