Emploi des jeunes : la Pologne s’en sort-elle mieux ?

Bien que la Pologne, exception parmi les pays de l’Union européenne, soit jusqu’ici parvenue à traverser la crise économique et financière sans connaître de récession, elle n’est pas pour autant immunisée contre tous ses effets. La situation de l’emploi demeure difficile, en particulier pour les jeunes qui sont confrontés soit au chômage, soit aux formes «atypiques» d’embauche. Le mécanisme européen de garantie pour la jeunesse peut-il les aider à sortir de ce piège ?


(version remaniée et traduite du polonais d’un article de Piotr Teisseyre et Magdalena Wnuk, à paraître dans le numéro 7 de la revue W Punkt en collaboration avec les sites MamPrawoWiedziec.pl et MojaPolis.pl)

Il aura fallu attendre 2013, soit cinq ans après le début de la crise économique et financière en Europe, pour que l’Union européenne mette sur la table une proposition concrète visant spécifiquement l’un des groupes sociaux les plus affectés par la dégradation de la conjoncture : les jeunes. Le mécanisme de «garantie pour la jeunesse», inspiré du modèle finlandais, prévoit ainsi que tous les citoyens de moins de 25 ans ou les diplômés récents de moins de trente ans puissent accéder, dans les trois mois suivant leur inscription au régime d’assurance-chômage, à une offre d’emploi, de stage ou de formation.

En Finlande, ce système a permis en 2011 à 83,5% des diplômés de recevoir une offre d’emploi dans les trois mois suivant leur enregistrement au système d’assurance-chômage. Sa mise en oeuvre dans le reste de l’UE relève de la responsabilité de chacun des États membres mais ils pourront notamment compter sur les ressources du Fonds social européen. Le rapport rendu en juillet 2013 par l’eurodéputée polonaise Joanna Skrzydlewska sur les solutions envisageables dans la lutte contre le chômage des jeunes ne se distingue pas fondamentalement des vues de la Commission dans ce domaine.

Le Parlement polonais étudie donc désormais la proposition de réforme de la loi sur le soutien à l’emploi et les institutions du marché du travail qui transpose au niveau national le mécanisme de garantie pour la jeunesse adopté par les Vingt-Huit à Bruxelles. Le texte doit permettre d’accroître la coordination entre les pôles emploi polonais et son équivalent européen EURES et de renforcer la professionnalisation des conseillers avec entre autres l’introduction d’un système de rémunération à la performance. Les entreprises pourront de leur côté bénéfier d’exonérations de charges sociales s’ils embauchent via Pôle emploi ou des conventions de formation tripartite (État, organisations patronales et syndicales). Enfin, l’«activation» des chômeurs et la mobilité géographique seront facilitées par l’octroi de bons de stage et de déménagement.

L’attention de la classe politique polonaise pour la situation des jeunes sur le marché du travail est relativement récente puisque ce thème occupait encore peu de place dans les programmes des partis lors de la campagne avant les élections législatives de 2011. En effet, si l’on considère les chiffres Eurostat de 2012, le taux de chômage des 20-29 ans en Pologne (17,6%) n’est pas beaucoup plus élevé que la moyenne européenne (16,9%). Toutes classes d’âge confondus, le taux de chômage avait chuté de manière très sensible de 19,1% en 2004 à 7,1% en 2008 grâce à l’augmentation du nombre d’inscrits dans l’enseignement supérieur et à l’émigration de jeunes partis à la recherche d’un emploi dans d’autres pays de l’UE. Depuis 2008, c’est-à-dire depuis le début de la crise économique mondiale, l’indicateur augmente et a atteint 10,1% en 2012.

Diplômés mais chômeurs

Une lecture plus fine des données ne fait pas apparaître de différence de tendance entre les 15-19 ans et les 20-24 ans, à ceci près que les plus jeunes ont plus de difficultés que leurs aînés à trouver un travail. En revanche, le taux de chômage des 25-29 ans a grimpé de façon continue entre 2004 et 2012, passant de 7,5% à 19,9%. Un changement profond est donc intervenu ces dernières années : les 25-29 ans, souvent diplômés de l’enseignement supérieur, sont aujourd’hui très touchés par le chômage alors qu’ils parvenaient à décrocher un emploi avec une relative facilité il y a dix ans.

Cette évolution est à mettre en parallèle de la proportion croissante d’une classe d’âge à accéder à l’enseignement supérieur. Lors du recensement de 2002, ils étaient 6% des 20-24 ans et 14% des 25-29 ans à avoir une formation supérieure contre respectivement 20% et 36% en 2011. On observe en outre que le diplôme fournit une certaine protection contre le chômage, en particulier chez les femmes.

Les « indignés » de Varsovie en octobre 2011

De l’autre côté du spectre, les « NEET » (not in employment, education or training – ni travailleur, ni étudiant, ni apprenti) représentaient en Pologne 22,1% de la classe d’âge entre 25 et 29 ans, contre 20,6% en moyenne dans l’UE. La différence est plus faible dans le cas des 20-24 ans puisque la Pologne est dans la moyenne européenne de 19%. Le coût économique de ce phénomène en Pologne est sensible et va croissant : il est passé de 1,48% du PIB en 2008 à 2,03% en 2011.

La question de l’emploi est cependant loin d’épuiser le problème de l’insertion sociale des jeunes en Pologne. En effet, l’entrée dans le vocabulaire courant des « contrats poubelle » (umowy śmieciowe) qui désignent les contrats de travail à durée déterminée, contrats à la pièce, contrats de prestation ou l’autoentreprenariat montre à quel point la «flexibilité» est devenue une norme. La Pologne occupait ainsi en 2012 la peu enviable première place en Europe du pourcentage de 20-29 ans en contrat temporaire avec 48,6% contre 42,6% en 2004.

Mauvaise qualité de l’emploi : des « contrats poubelle »

Pour lutter contre ce phénomène, le gouvernement prévoit de soumettre les contrats de prestation, non couverts par le droit du travail, au paiement de cotisations retraite et invalidité sur une base au moins égale au salaire minimum. La réforme aura toutefois pour conséquence de relever le coût du travail avec le risque d’impacter négativement les salaires, de favoriser le chômage ou le recours au travail au noir.

Le type de contrat n’est toutefois pas le seul élément distinctif entre « bons » et « mauvais » emplois et sont également à prendre en compte les niveaux de rémunération, de qualification, de protection sociale et les possibilités de carrière. Certaines personnes sont en effet satisfaites de travailler avec un contrat temporaire. Le problème pour les jeunes est la forte segmentation du marché du travail polonais et la difficulté à franchir la barrière entre « bons » et « mauvais » emplois. Or, plus une personne reste longtemps prisonnière de la « trappe à mauvais emplois », plus ses chances d’avoir une carrière ascendante diminuent.

L’enseignement supérieur et l’investissement dans le capital humain, privilégiés par la Commission européenne pour améliorer la situation des jeunes sur le marché du travail, seront donc probablement insuffisants pour régler ce problème en Pologne. Le grand nombre d’inscrits dans l’enseignement supérieur génère même de nouveaux problèmes avec un pourcentage d’ingénieurs ou de diplômés de master occupant des fonctions inférieures à leur niveau de qualification passé de 7,5% en 1988 à 19,1% en 2008.

Cela ne génère pas seulement d’énormes gaspillages coûts économiques mais aussi beaucoup de frustation chez les jeunes. De plus, la massification de l’enseignement supérieur est difficile à concilier avec la qualité de la formation. Certains y voient avant tout les résultats d’une mauvaise orientation des étudiants car dans le cas de l’Université Jagellonne de Cracovie par exemple, 70% des diplômés de master en 2010-2011 seraient aujourd’hui en activité. Le chiffre atteint 85% pour les filières d’informatique et de mathématiques. Un plaidoyer pour une refonte du système d’orientation et un développement des filières techniques et professionnelles ?

Laisser un commentaire