Des London Poles aux Londyńczycy : les Polonais au Royaume-Uni

Dans la déclinaison britannique de Google, l’un des mots les plus fréquemment associés à « Poles » est « everywhere ». Le Royaume-Uni compterait en effet désormais plus d’un demi-million de résidents polonais. Bien que beaucoup d’entre eux soient venus après 2004, les premières vagues importantes remontent en réalité à 1940.

La Manche et la Réforme, obstacles historiques au rapprochement polono-britannique

Pour des raisons à la fois géographiques et politiques, les contacts entre la Pologne et le Royaume-Uni ont longtemps été limités et beaucoup moins intenses par exemple que les relations franco-polonaises. Non seulement la distance séparant Varsovie de Londres était difficile à franchir, mais par ailleurs l’Angleterre ne commença à s’engager sur le continent européen qu’au XVIe siècle.

De surcroît, la Réforme, la création de l’Église anglicane et les conflits avec les Irlandais font obstacle aux unions entre familles aristocratiques polonaises et anglaises ou écossaises. Des gestes comme l’intronisation d’Henri de Valois, futur Henri III de France, sur le trône polonais ou le mariage de Louis XV avec Marie Leszczyńska auraient ainsi été inimaginables entre monarques britanniques et polonais [1].

Enfin, à la différence encore de la France qui partageait l’inimitié de la Pologne à l’égard de la puissance grandissante de la Prusse puis de l’Allemagne unifiée, les Britanniques ont longtemps été davantage favorables aux protestants allemands qu’aux nations catholiques.

La victoire des Britanniques sur Napoléon Ier au début du XIXe siècle leur ouvre les portes de l’Europe et marque le début de leur suprématie politique et économique. Pour la Pologne, alors dénuée d’État souverain et occupée par les Prussiens, les Autrichiens et les Russes, l’entrée de la Grande-Bretagne sur la scène européenne fait miroiter la possibilité de compter sur un nouvel allié, notamment au moment des grandes insurrections (1830-1831 puis 1863-1865) et de la guerre de Crimée (1853-1856).

Sur le plan culturel, c’est aussi au cours du XIXe siècle que l’anglais devient une langue internationale en Europe, aux côtés du français et de l’allemand. Les premières traductions des œuvres de Shakespeare sont publiées sur les territoires polonais, la poésie et la vie de Lord Byron fascinent les poètes romantiques polonais tandis que Dickens influence les romanciers de culture polonaise.

Joseph Conrad, l’un des plus grands écrivains de langue anglaise, auteur entre autres de Lord Jim et Au cœur des ténèbres

Joseph Conrad, de son vrai nom Józef Konrad Korzeniowski, choisit ainsi l’anglais pour composer Lord Jim et tous ses autres romans, alors qu’historiquement la culture et la langue anglaises ne jouissaient pas d’une grande popularité chez les Polonais ou les autres nations d’Europe centrale. Néanmoins, la France et le français conservent jusque dans les années 1930 une position prépondérante en Pologne et avant la Deuxième Guerre mondiale, l’émigration polonaise vers le Royaume-Uni demeure marginale.

La perspective d’un nouveau grand conflit en Europe et la faiblesse de la France alimentent à la veille de septembre 1939 l’intérêt pour la Grande-Bretagne, perçue comme un fournisseur potentiel de garanties de sécurité. Le poète Czesław Miłosz, prix Nobel de littérature 1980, dira qu’en 1938, l’intelligentsia polonaise se mit tout à coup à apprendre l’anglais.

1940, année charnière

1940 constitue une année charnière dans les relations entre les Polonais et les Britanniques. La chute de Paris ruina en effet la confiance que la France avait pendant des siècles inspiré en Pologne. Dans le sillage de la défaite, environ vingt mille soldats polonais qui étaient basés en France sont évacués en Grande-Bretagne tandis que quarante mille sont faits prisonniers.

Le gouvernement polonais en exil, qui avait trouvé refuge à Paris puis à Angers, est contraint de s’installer à Londres. Jusqu’à l’entrée en guerre de l’Union soviétique depuis des États-Unis en 1941, la Pologne et ses vingt mille soldats sont ainsi les seuls alliés importants de l’Empire britannique dans sa lutte contre l’Allemagne nazie. Les pilotes de chasse polonais s’illustrent dans la bataille d’Angleterre et les chasseurs de Carpates défendent Tobrouk en Libye contre les assauts du général Rommel.

Sikorski, McNaughton, Churchill, de Gaulle, 1941.

En 1942, les forces polonaises combattant sur le front occidental reçoivent le renfort d’environ cent mille Polonais libérés du goulag après l’invasion de l’Union soviétique par l’armée allemande. Ces soldats participeront à la campagne d’Italie en 1943-1944 puis au débarquement de Normandie et à la libération de la Belgique et des Pays-Bas.

Alors que la guerre arrive à son terme, il devient de plus en plus clair que la Pologne, malgré sa résistance continue, passera comme le reste de l’Europe centrale sous occupation soviétique. En conséquence, la plupart des soldats polonais décident de ne pas rentrer dans leur pays devenu « république populaire » et s’installent au Royaume-Uni.

Les premières années d’existence de ces dizaines de milliers de Polonais en Grande-Bretagne ne furent pas faciles. De fait, ils ne partagèrent pas la joie du V-Day car pour eux, la guerre était perdue. En revanche, ils partagèrent toutes les pénuries de l’après-guerre et ne reçurent pas le meilleur accueil de la part de la société britannique, alors ethniquement très homogène, renfermée et hermétique [2] à la différence du Royaume-Uni contemporain.

L’élite de l’entre-deux-guerres réduite à l’anonymat

Les Britanniques étaient également confrontés à une crise d’identité. Malgré l’enthousiasme lié à la grande victoire et la fierté d’être toujours l’une des first class powers, ils avaient payé un prix très lourd dans ce conflit et étaient conscients que leur heure de gloire était désormais derrière eux. La présence des immigrés polonais incarnait leur mauvaise conscience et leur rappelait que le considérable effort de guerre qui ruina le Royaume et son empire avait commencé avec l’agression allemande contre la Pologne en 1939. La victoire n’était en outre que partielle car l’Europe était désormais coupée en deux.

La morosité de la Grande-Bretagne et la nouvelle donne politique dans l’Europe de l’après-guerre contribuèrent à l’humiliation de nombreux « London Poles » . La reconnaissance du pouvoir communiste à Varsovie au détriment du gouvernement en exile priva brutalement officiers, ministres et fonctionnaires de leurs responsabilités. Des généraux qui, la veille, avaient combattu à l’égal de Montgomery et d’autres officiers britanniques et américains contre Hitler devinrent ouvriers, fermiers ou commerçants. Le général Maczek, l’un des libérateurs de la Belgique et des Pays-Bas travailla ainsi comme barman à Edinbourg tandis que le général Sosabowski, participant à l’opération Market Garden aux Pays-Bas, devint ouvrier à Acton.

Enfin, le comte Edward Raczyński, ancien ambassadeur, ministre des Affaires étrangères, Premier ministre en exil et propriétaire de châteaux en Pologne, dut se contenter à partir de 1945 d’une petite maisonnette à Ealing. L’atmosphère surréaliste de cette époque qui régna dans le milieu des émigrés polonais est bien symbolisé par la vie du comte Jan Tyszkiewicz qui travaillait le jour comme serveur dans un restaurant avant de fréquenter le soir des dîners auxquels participaient par exemple la princesse Margaret, sœur cadette de la futur reine Elisabeth.

Les difficultés traversées par les générations plus âgées ne découragèrent pas toutefois l’enthousiasme des émigrés polonais plus jeunes. Avec le redressement économique du Royaume-Uni à partir des années 1960, ils finirent leurs études et firent leur chemin. Beaucoup créèrent leur entreprise ou gérèrent des fermes, en particulier au pays de Galles et en Cornouailles. D’autres s’installèrent dans les pays du Commonwealth, surtout au Canada ou en Afrique du sud.

Les London Poles surent par ailleurs s’organiser politiquement et culturellement. Bien que privé de reconnaissance formelle, le gouvernement polonais en exil poursuivit son travail jusqu’en 1990 et entretint l’héritage de la Pologne libre d’avant-guerre. La section polonaise de Radio Free Europe, créée à Londres en 1952, regroupa artistes, combattants et intellectuelles. De même manière, des journaux et périodiques polonais contribuèrent à cultiver la mémoire collective et la vie communautaire. Les organisations polonaises à Londres se mobilisèrent ainsi beaucoup dans les années 1970 et 1980 pour soutenir l’opposition démocratique en Pologne.

Ognisko Polskie, un club polonais fonctionnant depuis le 15 juillet 1940 au 55 Princes Gate (Exhibition Road) à Londres

La mort du comte Raczyński en 1993 – à l’âge de 102 ans ! – marqua la fin symbolique de l’épopée de la première grande immigration polonaise dans les îles Britanniques. Néanmoins, aujourd’hui encore, on peut retrouver des représentants de ce groupe débarqué en 1940.

La deuxième vague, arrivée beaucoup plus tardivement, fait suite à la décision de Tony Blair, alors Premier ministre, d’ouvrir dès 2004 le marché du travail britannique aux ressortissants des nouveaux États membres. L’économie de la Grande-Bretagne connaît alors une période de grande prospérité et le ministère de l’Intérieur s’attend à voir arriver de douze à quatorze mille travailleurs en provenance d’Europe centrale.

Il apparaît cependant très vite que les flux réels dépassent toutes les prévisions. En 2013, les Polonais seraient à eux seuls plus de 650 000 et le polonais est devenu en dix ans la deuxième langue parlée en Angleterre. Cette immigration massive a inévitablement un impact profond sur la société britannique et divise la classe politique au Royaume-Uni, en particulier depuis le début de la crise économique en 2008.

Selon certains groupes, l’arrivée des Polonais a ressuscité le modèle conservateur thatchérien du travailleur débrouillard, économe, ardent à la tâche et comptant sur lui-même plus que sur l’État. De nombreux Polonais ont en effet occupé des emplois que les Britanniques ne voulaient plus exercer : chauffeurs de bus, ouvriers du bâtiment, aides-soignants et infirmiers. Motivés et modestes dans leurs prétentions salariales, ces employés ont fourni à l’économie britannique les bras dont elle avait besoin en période de croissance.

Le polonais, deuxième langue d’Angleterre

Toutefois, il serait erroné de croire que les Polonais se sont cantonnés aux métiers peu ou moyennement qualifiés. Dans les banques, les aéroports, les bureaux d’études et parmi les professions libérales, les travailleurs polonais, souvent bien formés, ont aussi pu entamer une carrière. En outre, certains avaient pu faire leurs études aux Royaume-Uni, y compris dans les prestigieuses universités d’Oxford et Cambridge, grâce à l’alignement en 2004 des droits d’inscription entre les ressortissants britanniques et les autres citoyens européens.

Il en résulte que d’après le Centre for European Reform, l’un des think tanks britanniques les plus réputés sur les questions européennes, « les résultats des études économiques menées par des fonctionnaires, des universitaires et des institutions de recherche sont dans la majorité positives en ce qui concerne les avantages de l’immigration en provenance de l’Union européenne. Elles confirment que des immigrants ont un impact positif sur les finances publiques, qu’ils remplissent des lacunes de compétences sur le marché de travail et contribuent à la productivité du pays. A contrario, peu d’enquêtes prouvent que des immigrants peu qualifiés de l’UE ont un impact quelconque sur le niveau des salaires ou l’accès à l’emploi des citoyens britanniques. » [3]

Malgré cet état de fait, l’opinion publique et la classe politique deviennent de plus en plus critiques au sujet de l’immigration polonaise, surtout depuis l’éclatement de la bulle financière en 2008. L’augmentation du taux de chômage qui s’est ensuivie a généré de l’inquiétude chez les Britanniques qui se sentent en compétition avec les « travailleurs de l’Est » .

Le professeur Leszek Borysiewicz, recteur de l’université de Cambridge

En outre, le gouvernement de David Cameron a commencé à faire campagne contre les abus dans les systèmes de protection sociale dont seraient responsables les immigrés. Les études économiques démontrent pourtant que c’est un phénomène marginal dont les conséquences financières sont plus faibles que les coûts additionnels de la traque menée par l’administration. Cette rhéthorique, également colportée par le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) de Nigel Farage, n’est pas sans rappeler les discours d’Enoch Powell dans les années 1960 contre les immigrants en provenance du Commonwealth.

De fait, les Polonais ne sont pas le premier groupe à venir s’installer sur les Îles britanniques. Comme avant eux les Italiens, les Indiens ou les Jamaïcains dans les années 1950-1960, les Polonais font de plus en plus partie intégrante de la société britannique et ce, à tous les niveaux : Leszek Borysewicz est recteur de l’université de Cambridge, Daniel Kawczynski député à Westminter, Arkadius créateur de mode… Le terminal 5 ultra-moderne de l’aéroport de Heathrow et les stades des Jeux olympiques de 2012 ont quant à eux été en partie construits par des ouvriers polonais.

On ne s’étonnera donc pas que dans son Histoire de la Grande-Bretagne moderne, Andrew Marr, l’un des journalistes britanniques les plus connus, ait mentionné les Polonais parmi les victimes de l’attentat du 7 juillet 2005, « acte symbolique contre toute la société britannique » .

[1] La seule occasion pour une « reine polonaise » d’accéder au trône britannique apparut au début du XVIIIe siècle quand Jacques François Édouard Stuart, dit le « chevalier de Saint-George » , épousa Maria Klementyna Sobieska, fille du roi polonais Jan III Sobieski. Les Stuart perdirent cependant la couronne suite à la Glorieuse Révolution de 1688, qui interdit aux catholiques de régner en Angleterre.

[2] Il était courant de voir à l’époque des écriteaux sur les maisons ou appartements à louer : « pas pour les Irlandais, les noirs et les chiens » .

[3] John Springford et Simon Tilford, « Britain’s populist arms race over immigration » , CER Bulletin, Issue 94, Centre for European Reform, février-mars 2014.

Laisser un commentaire