Conférence climatique : la Pologne a-t-elle raté son pari ?

Coïncidence avec la fête de l’Indépendance, tenue simultanée d’un sommet sur le charbon, remaniement ministériel en cours de négociations, départ précipité des ONG … le gouvernement polonais, organisateur de la 19e conférence des Nations Unies sur le réchauffement climatique, a été doublement critiqué par la presse internationale et par l’opposition malgré un bilan des négociations qui va dans le bon sens.


(version remaniée et actualisée de l’article du même auteur publié dans la revue Regard sur l’est le 15 janvier 2014)

L’accueil du 11 au 22 novembre 2013 à Varsovie de la 19e conférence des parties (CdP/COP) à la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques aura décidément soulevé bien des controverses. Avant même son ouverture le 11 novembre dernier, les politiques les plus conservateurs y voyaient une « provocation » destinée à bloquer les manifestations patriotiques devant ce jour-là célébrer la fête de l’Indépendance quand d’autres se demandaient pourquoi le gouvernement polonais était prêt à dépenser 100 millions de złotys (environ 25 millions d’euros) pour accueillir un énième sommet climatique condamné à l’échec.

À l’étranger, ce choix nourrissait aussi un certain scepticisme dans la mesure où la Pologne, pays fortement dépendant du charbon pour son alimentation électrique, passait pour un opposant régulier aux initiatives de l’Union européenne (UE) visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Elle avait ainsi bloqué en 2011 l’adoption d’une feuille de route qui assignait à l’Union un objectif pour 2050 de réduction de 80% de ses émissions de GES et avait dernièrement voté contre le backloading, c’est-à-dire le retrait temporaire de crédits carbone en vue de faire remonter leur prix sur le système d’échange de quotas d’émission (ETS).

Les soupçons des écologistes, partagés à demi-mot par le commissaire européen à l’action pour le climat, la Mme Connie Hedegaard, s’étaient trouvés renforcés par la tenue au ministère de l’Économie – responsable en Pologne des questions énergétiques – d’un sommet international sur le charbon et le climat en parallèle de la COP. Le quotidien britannique Financial Times avait alors repris le commentaire d’un militant de Greenpeace selon lequel la désignation de la Pologne était revenue à confier à Vito Corleone – le parrain du célèbre film de Coppola – la présidence d’un comité sur la réforme du droit.

Marcin Korolec, ministre de l'Environnement débarqué pendant la conférence
Marcin Korolec, ministre de l’Environnement débarqué pendant la conférence

Cerise sur le gâteau, alors que les négociations entraient dans leur phase critique dans le but de clôturer la conférence sur un accord entre les quelque 194 États parties, le chef du gouvernement Donald Tusk annonçait un remaniement ministériel qui reléguait Marcin Korolec du rang de ministre de l’Environnement à celui de secrétaire d’État en charge de la politique climatique. De nombreux participants ont interprété ce geste comme une preuve de désinvolture vis-à-vis des discussions en cours et plusieurs grandes ONG environnementales comme Greenpeace ou le Fonds mondial pour la nature (WWF), déjà excédées par le manque de bonne volonté des États participants, se sont alors retirées de la COP de façon anticipée en signe de protestation.

Vers un accord à 194 signataires

En dépit de ces gestes peut-être maladroits en termes de communication, le sommet de Varsovie a créé la surprise en débouchant sur un compromis accepté par l’ensemble des participants. Certes, aucun accord global et contraignant n’a été conclu sur les efforts que chacun devait entreprendre pour réduire ses émissions de GES. Ce n’était pas du reste l’ambition de la COP 19, envisagée comme une « conférence de transition ». Néanmoins, elle a fait progresser certains dispositifs comme le Fonds vert pour le climat, le mécanisme international de réparation des pertes et préjudices ou le système de lutte contre la déforestation REDD+. Surtout, en enjoignant toutes les parties à soumettre « bien en avance » leurs « engagements » pour lutter contre le réchauffement climatique, elle marque un nouveau pas en avant vers l’accord mondial qui devrait être adopté lors de la COP 21 en 2015 à Paris.

Le commissaire européen à l’action pour le climat comme la secrétaire exécutive de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, Mme Christiana Figueres, ont salué l’important travail effectué par la présidence polonaise pour parvenir à ce compromis. Le bilan semble donc bel et bien positif sur le fond. Pour autant, la Pologne a-t-elle rempli les objectifs qu’elle s’était fixée en se portant candidate à l’organisation de la COP 19 ? La réponse est ici plus mitigée.

Premièrement, les autorités polonaises comptaient sur le sommet pour favoriser le débat dans l’opinion publique autour du réchauffement climatique. En effet, si la population polonaise n’est pas « climato-sceptique » au sens où elle ne nie pas de manière générale l’existence du phénomène, elle n’y accorde pas une attention très soutenue et a du mal à s’accommoder des éventuels coûts économiques supplémentaires résultant de la politique climatique. La réticence est d’autant plus forte que les objectifs de réduction des émissions de GES sont perçus comme des diktats imposés par « Bruxelles » et que l’aile souverainiste de l’opposition attise ce sentiment. La COP n’a pas provoqué de ce point de vue de grand changement car elle a été largement éclipsée dans les media polonais par les suites des incidents liés aux manifestations nationalistes du 11 novembre.

Combiner croissance et climat

Autre point, la Pologne a cherché à se présenter comme un acteur responsable dans la lutte contre le réchauffement climatique. Bien qu’elle se soit, on l’a vu, démarquée à plusieurs reprises de positions de l’UE jugées trop contraignantes, elle n’a cessé de marteler qu’en l’espace de vingt-cinq ans, son PIB a triplé et que ses émissions de GES ont diminué dans le même temps de 30%. C’est ce modèle combinant croissance économique et protection de l’environnement qu’elle s’est efforcée de mettre en avant, exemple américain à l’appui.

Les milieux politiques, économiques et universitaires polonais aiment il est vrai à souligner que le paradigme européen de l’énergie chère, qui a pour but de stimuler l’innovation en vue d’améliorer l’efficacité énergétique et de réduire la consommation, constitue un double échec économique et environnemental. Avec une électricité deux fois plus chère qu’aux États-Unis et un gaz trois foix plus coûteux, non seulement l’Europe perdrait en compétitivité industrielle, mais par-dessus le marché son impact sur la planète se serait dégradé du fait de la délocalisation d’usines vers des pays aux normes environnementales laxistes.

Le Palais de la culture et de la science, où se sont tenues les expositions autour du climat
Le Palais de la culture et de la science, où se sont tenues les expositions autour du climat

À l’inverse, la révolution des schistes aux États-Unis a permis à la fois une amorce de réindustrialisation du pays et une rapide diminution des émissions de GES par la fermeture de centrales à charbon au profit du gaz naturel. Cet exemple est d’autant plus convaincant pour la Pologne que son sous-sol renfermerait également d’immenses réserves de gaz de schiste. Même si les premiers forages se sont montrés jusqu’à maintenant décevants, le message adressé au législateur européen est clair : nous ne pourrons pas participer à une politique climatique ambitieuse sans exploiter nos réserves d’hydrocarbures non conventionnels. La Commission européenne semble avoir admis cette position en se contentant d’émettre des «recommandations» au lieu de règles contraignantes autour de l’extraction du gaz de schiste.

Un défaut de communication ?

En réponse aux critiques qui l’accusent d’être l’empoisonneur de l’Europe, la Pologne rappelle quelques statistiques qui tendent à nuancer le tableau entre pays « verts » d’un côté et pays « noirs » de l’autre. Ainsi, l’Allemagne et le Royaume-Uni, parmi les plus volontaristes en matière de lutte contre le réchauffement climatique, ont vu leurs émissions des GES augmenter en 2012 quand celles de la Pologne diminuaient. Par ailleurs, la place du charbon dans le bouquet énergétique allemand s’accroît et devrait continuer de le faire dans les années à venir en raison de la construction de nouvelles centrales.

Ces messages n’ont cependant été que très peu audibles dans les grands media internationaux et ici encore, la communication a peut-être été prise en défaut. Pour autant, le pragmatisme de la position polonaise a très probablement contribué au succès de la conférence internationale sur le climat dans la mesure où elle a dû paraître aux yeux de nombreux pays émergents plus crédible et réaliste que la démarche « exemplaire » et parfois moralisante d’autres États européens au point de départ très différent.

C’est au nom de ce même pragmatisme que Marcin Korolec a désiré davantage associer à la COP le monde des affaires et les collectivités locales, en particulier les villes qui jouent un rôle central dans la lutte contre le réchauffement climatique. De ce point de vue, le sommet mondial sur le charbon ne fait que reconnaître une réalité documentée par l’Agence internationale de l’énergie: le charbon demeure au niveau mondial le combustible le plus utilisé pour la production d’électricité et sa consommation continuera de croître pendant encore de nombreuses années [1]. On ne peut donc pas l’éliminer d’un trait de plume, sauf à se couper des grands pays émergents… et de la Pologne.

[1] Agence internationale de l’énergie, Medium-Term Coal Market Report 2013. Market Trends and Projections to 2018, 2013.

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