Concours international de piano Fréderic Chopin : entre musique et politique

La XVIIe édition du Concours international de piano Fréderic Chopin approche à grands pas. Cette grande fête de la musique qui existe depuis près d’un siècle réunit tous les cinq ans à Varsovie de jeunes pianistes du monde entier. Elle a non seulement permis de faire émerger de grands talents artistiques, mais constitue aussi une chronique des évènements politiques et historiques du XXe siècle.


Tandis qu’en France, Frédéric Chopin n’est qu’un compositeur du XIXe siècle parmi d’autres, il est considéré en Pologne comme un talent à part et sa musique, qui a valeur de symbole, l’a inscrit au panthéon national au même titre que les rois et les poètes romantiques. Pour cette raison, quand le professeur Jerzy Żurawlew [1] eut l’idée d’organiser un grand événement culturel pour bien marquer la résurrection de l’État polonais à l’issue de la Première Guerre mondiale, le choix de Chopin comme patron s’imposa tout naturellement.

Cette initiative doit être replacée dans le contexte des années 1920, synonymes de profonds changements sociaux en Europe. Avec la disparation des derniers vestiges du féodalisme, l’aristocratie n’a plus les moyens de soutenir la création artistique et les nouvelles fortunes, provenant de la moyenne et petite bourgeoisie, ne se sentent pas autant liés par le devoir de mécénat. En outre, les solidarités nationales remplacent celles des têtes couronnées et du sang bleu, qui ignoraient les frontières.

L’État polonais, qui renaît en 1918 après 123 ans d’absence des cartes européennes, cherche dans ces circonstances à établir sa légitimité sur la scène internationale. Une tâche difficile, car tous les Européens ne comprennent pas comment ont soudainement surgi une ribambelle de « petits pays » sur les ruines des empires allemand, austro-hongrois, russe et ottoman.

Sous le coup de la défaite et de l’humiliation infligée par le traité de Versailles, les Allemands pensent en effet que la Pologne n’est qu’un Sesonstaat [2] qui ne durera pas plus d’une saison. Les Britanniques, de leur côté, redoutent que l’alliance entre Paris et Varsovie ne renforce de trop la position de la France et font tout pour affaiblir le « singe » de l’Europe centrale [3]. Même les Français, qui depuis la dissolution de la Russie tsariste considèrent la Pologne comme leur meilleur allié à l’est, semblent prêts à la sacrifier aux ambitions expansionnistes allemandes pour éviter qu’elles ne se dirigent vers l’ouest.

Jeux olympiques pour pianistes

Le Concours Chopin avait donc pour but de confirmer l’existence de la Pologne en Europe par la promotion de sa culture. Il bénéficiait pour cela d’un soutien marqué des autorités de l’État, notamment par la mise à disposition du Château royal de Varsovie, alors résidence du Président de la République, pour l’organisation du grand bal de clôture, ainsi que par la retransmission de l’événement sur les ondes de la Radio polonaise.

Finale du troisième concours Chopin en 1937
Finale du troisième concours Chopin en 1937

La dimension artistique n’était pas en reste car tout au long du XIXe siècle, Chopin souffrait d’une réputation de compositeur « de salon » : on jouait bien ses nocturnes, valses et mazurkas mais ses compositions plus graves comme les ballades, polonaises, sonates et concerts étaient laissées de côté. L’une des ambitions du professeur Żurawlew et des autres organisateurs du concours était précisément d’inverser cette tendance en rendant compte de toute la richesse des compositions de Chopin.

Sur la forme, les créateurs du concours, désireux de lui donner un accent moderne, s’inspirèrent des jeux olympiques. Bien que redécouverts en 1896, ils constituaient encore dans les années 1920 une nouveauté et les pianistes, comme les sportifs, devaient rivaliser pour remporter des prix. L’analogie se prolonge dans le domaine politique puisque dès sa naissance, le concours offrit une plateforme de rencontre pour le monde entier, au-delà des divisions des conflits.

Déjà lors de l’entre-deux-guerres, l’Europe était en effet coupée en deux avec à l’Est une Russie placée en quarantaine derrière un «cordon sanitaire» devant protéger le reste du continent de la révolution mondiale et du communisme. Le Concours Chopin demeurait alors l’un des rares canaux de communication entre l’Ouest et la jeune Union soviétique.

« Des canons cachés sous des fleurs »

La valeur symbolique de la musique de Chopin était reconnue à la fois par les Polonais et par leurs adversaires. « Ce n’est pas de la musique, ce sont des canons cachés sous des fleurs » , disait le grand compositeur romantique allemand Robert Schumann à propos de l’œuvre de son collègue Fréderic Chopin. Un siècle plus tard, les nazis interprétèrent cette opinion très littéralement et prirent soin d’éliminer toute référence au musicien : tant que les Allemands occupèrent Varsovie, il était interdit de jouer ses compositions aussi bien en concert qu’en privé. Pour la même raison, la statue de Chopin que l’on peut aujourd’hui admirer au parc Łazienki est en réalité une réplique, l’original ayant été dynamité en 1940. Cet acte de barbarie dégoûta même certains officiers de l’armée allemande.

Statue Chopin au parc Łazienki de Varsovie
Statue Chopin au parc Łazienki de Varsovie

Compte tenu des circonstances, la quatrième édition du concours, prévue pour 1942 n’eut pas lieu. Toutefois, en dépit des répressions, les Polonais continuèrent de jouer la musique de Chopin pendant la guerre. Les particuliers, en coopération avec la Résistance, organisèrent des concerts clandestins, souvent dans des appartements de la grande bourgeoisie ou des salons provisoirement adaptés en salles de concerts. Ils encouraient pour cela la déportation en camp de concentration, tout comme les auditeurs.

La force patriotique de la musique de Chopin trouva l’une de ses illustrations les plus dramatiques au moment de l’insurrection de Varsovie, pendant l’été 1944. L’un des lauréats du IIIe Concours de 1937, Jan Ekier, donna des concerts au milieu des bombes et des dizaines de personnes risquèrent leur vie en sortant des abris pour écouter quelques instants une musique qui les aidait à affronter le cauchemar environnnant, en particulier la Polonaise no. 6 op. 53 en la majeur « Héroïque » , le Prélude op. 28 no. 24 et l’Étude no. 12 op. « Révolutionnaire » . Apres la guerre, Jan Ekier devint professeur à l’Académie de musique et édita l’intégralité de l’œuvre très abondante de Chopin. Il raconta souvent ce souvenir à ses étudiants pour leur montrer la valeur de la musique dans la vie humaine.

Après la guerre : une mer de décombres sous l’œil de Staline

En 1945, Varsovie rappelle davantage Hiroshima ou Dresde qu’une capitale européenne : de la Philharmonie, du Théâtre national et de la plupart des bâtiments du centre ville, il ne reste guère plus que des ruines, si bien que les nouvelles autorités communistes envisagent un temps de déplacer la capitale de la Pologne à Łódź. Toutefois, afin de renforcer leur prestige et leur autorité, elles décident de reconstruire Varsovie – non sans y ajouter une patte de réalisme socialiste – et de renouer avec la tradition des concours Chopin, dont la IVe édition se tient à l’autombre 1949.

Si d’un côté la propagande proclame que la culture «fleurit sous communisme», la terreur stalinienne qui débute au même moment en Pologne n’est pas favorable à la tenue d’un événement international de cet ampleur. Les arrestations en masse d’anciens combattants de la Résistance et des armées polonaises ayant servi sur les fronts de l’ouest, la chasse aux « ennemis du peuple » et le contrôle strict de toute la création artistique isolent la Pologne, y compris de ses alliés traditionnels, de sorte que cette édition du concours voit surtout participer des Polonais.

Il faut attendre le dégel pour que le concours puisse retrouver des conditions propices. Après la mort de Staline et de Beria, chef de la police politique, en 1953 à Moscou, la Ve édition est organisée en février-mars 1955 avec cette fois la participation au jury de grands professeurs et pianistes comme Lazare Lévy, Margueritte Long, Arturo Benedetti Michelangeli ou Stefan Askenase. Le cercle des compétiteurs s’étend quant à lui à 77 musiciens de 25 pays.

Le fait le plus marquant de cette édition fut toutefois la visite de la reine Elisabeth de Belgique, épouse d’Albert Ier. Cette admiratrice des arts plastiques et de la musique vint à Varsovie pour rendre hommage à son ami et grand pianiste polonais Ignacy Jan Paderewski. Malgré les critiques à l’Ouest qui lui valurent le méchant sobriquet de « reine rouge » , ce déplacement eut une grande importance pour les élites intellectuelles polonaises car Elisabeth fut le premier chef d’État occidental à se rendre en Pologne depuis 1939. Son geste fut interprété comme un signe de solidarité après des années d’oubli et de déception, consécutives à la chute de la France en 1940 et des accords pris à Téhéran et Yalta en 1943-1945 qui entérinèrent le changement de frontières de la Pologne et son abandon à la sphère d’influence soviétique.

La visite de la reine Elisabeth est également riche en anecdotes. De fait, il n’était pas facile à l’époque de trouver à Varsovie une résidence digne d’une tête couronnée : malgré les efforts de reconstruction, une grande partie de la capitale était toujours en ruine. Les autorités optèrent donc pour la maison de Jarosław Iwaszkiewicz, à une trentaine de kilomètres de Varsovie. Cet écrivain, qui entretenait de bonnes relations avec le pouvoir communiste, avait pu conserver sa villa d’avant-guerre avec domestiques, porcelaine et argenterie. La reine aurait tellement apprécié son séjour qu’elle le prolongea, demeurant en tout et pour tout trois semaines en Pologne. Les Varsoviens, prolifiques amateurs de « petites phrases » , y virent le signe qu’elle demanderait peut-être l’asile politique en Pologne. La femme de lettres Maria Dąbrowska commenta de son côté « Quelle ironie ! c’est seulement sous le communisme que j’ai eu l’occasion de déjeuner à la table d’une reine. »

Stawisko, la maison de Jarosław Iwaszkiewicz où résida Elisabeth en Bavière, reine des Belges, lors de sa visite en Pologne en 1955
Stawisko, la maison de Jarosław Iwaszkiewicz où résida Elisabeth en Bavière, reine des Belges, lors de sa visite en Pologne en 1955

Parenthèse d’un autre âge dans la grisaille communiste

Ce cru 1955 ouvrit pour le Concours Chopin une période dorée qui dura vingt-cinq ans. Les participants de cette époque inscrivèrent pour beaucoup d’entre eux leur nom dans le palmarès des meilleurs pianistes des XXe et XXIe siècles. L’édition 1960 se déroula ainsi en présence d’Artur Rubinstein, président d’honneur du concours – il est né et a passé une partie de son enfance en Pologne – et de Nadia Boulanger. Y assistèrent également le prince Eugène de Bavière et Bourbon, la marquise Olga de Cadaval et le marquis Arnaud de Gontaut-Biron. Le critique et animateur de la vie musicale Jerzy Waldorff dira des années plus tard à propos de cet événement que « la présence de tous ces aristocrates des meilleures maisons d’Europe a forcé des camarades du Comité central du Parti à rechercher au moins un baron parmi leurs ancêtres » .

Au cours des éditions suivantes, les prix sont remportés par des pianistes comme Mauricio Pollini, Martha Argerich, Garrick Ohlsson, Mitsuko Uchida, Krystian Zimerman ou encore Dang Thai Son, qui appartiennent au panthéon de la pianistique mondiale.

Martha Argerich au concours en 1965

Même au-delà des murs du Grand Théâtre de Varsovie, le Concours Chopin eut d’importantes résonances dans la population polonaise. Quoique plus ouverte que d’autres « démocraties populaires » , la Pologne avait des contacts limités avec l’ « Ouest » et la visite de grands talents internationaux était donc suivie avec beaucoup d’intérêt par les Polonais qui y voyaient une rupture bienvenue avec l’ennui du quotidien.

Le dernier grand concours de cette période faste a lieu en octobre 1980 et réunit 149 pianistes de 37 pays. Il se déroule dans une atmosphère particulière, le « carnaval de Solidarność » , qui fait suite aux accords signés en août entre le premier syndicat libre du bloc socialiste et le gouvernement communiste. Jusqu’à la loi martiale décrétée en décembre 1981, ces quelques mois de liberté et d’euphorie sont marqués par des grèves à répétition, le réveil massif de la société civile et le sentiment que « tout est possible » .

Par ailleurs, la marche du concours est entravée par un scandale autour de l’attribution des prix. Martha Argerich, lauréate 1965 et membre du jury, s’en retire en signe de protestation contre la décision de ses collègues d’éliminer au troisième tour le Croate Ivo Pogorelić. Le président d’honneur, Artur Rubinstein, se rallie à la pianiste argentine et décide de remettre au candidat malheureux un prix privé. Ce fut le dernier concours pour Artur Rubinstein, qui mourra en 1982, ainsi que pour le professeur Żurawlew, décédé avant la fin de l’événement.

Artur Rubinstein joue l’Étude op. 10 no. 12 (Révolutionnaire)

La crise existentielle des années 1990

Si les années 1980 et la loi martiale ont un impact négatif évident sur les conditions d’organisation du concours, la sortie du communisme entamée en 1989 a bien failli l’enterrer définitivement. L’ouverture des frontières et les possibilités techniques de diffusion offertes par les nouveaux media donnent un coup de vieux aux grandes fêtes de la musique, si bien que certaines voix questionnent l’intérêt de continuer à organiser le concours Chopin. La baisse de popularité se reflète aussi dans la qualité des participants et le jury, par deux fois en 1990 et 1995, refuse d’attribuer le premier prix.

Néanmoins, passé le premier choc de la transition vers l’économie de marché, l’État polonais retrouve des moyens d’intervention dans le domaine du mécénat et le concours se découvre une nouvelle vocation dans le monde d’après 1989. Une certaine continuité avec la période d’avant-guerre est également assurée par le patronage du Président de la République et la participation du professeur Jan Ekier. Né en 1913, il a suivi toutes les éditions du concours depuis sa création, en a été lauréat en 1937 puis en est devenu président d’honneur entre 2000 et 2010.

Ioulianna Andreïevna Avdeïeva, premier prix du XVIe Concours international de piano Frédéric Chopin en 2010
Ioulianna Andreïevna Avdeïeva, premier prix du XVIe Concours international de piano Frédéric Chopin en 2010

Les têtes couronnées ont aussi fait leur retour avec par exemple la reine espagnole Sophia en 2000 et la reine néerlandaise Beatrix en 2005. Enfin, de nombreux prix spéciaux créés à l’initiative de l’Académie de musique Fréderic Chopin, du pianiste polonais Krystian Zimmerman (lauréat 1975), de la Philharmonie nationale et de l’Association Fréderic Chopin à Varsovie permettent d’attirer les grands noms de la pianistique mondiale.

Bien que la disparition du professeur Jan Ekier en 2014 clôt symboliquement l’histoire du concours pour le XXe siècle, l’intérêt pour Frédéric Chopin ne se dément pas, en particulier en Asie où le compositeur constitue l’une des principales composantes de la « marque Pologne » . Si cela ne contribuera pas à apaiser les joutes traditionnelles entre Français et Polonais sur la nationalité du musicien, sa popularité dans la région la plus dynamique du globe représente un atout de poids dans le développement d’un « soft power » polonais au-delà de ses champs d’action historiques en Europe. La dimension diplomatique du concours Chopin demeure donc plus que jamais d’actualité.

Jan Ekier joue la Polonaise op. 53 no. 6 (Polonaise héroïque)
[1] Jerzy Żurawlew (1886-1980), pianiste de père russe et de mère polonaise, compositeur, professeur du Conservatoire de Varsovie. Il est l’initiateur du Concours international Frédéric Chopin et a participé à l’organisation des dix premières éditions avant de s’éteindre au cours de la Xe, en octobre 1980.
[2] L’expression est de Gustav Stresemann, ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar entre 1923 et 1929.
[3] Lors du Congrès de Versailles, le premier ministre britannique David Lloyd George déclara que « donner la région de Haute-Silésie avec toute son industrie aux Polonais » serait comme « donner une montre gousset à un singe » .

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