Carte du Polonais : origines polonaises à vendre dans l’ex-URSS

« Obligation morale envers les Polonais de l’est » , « renforcement des liens avec la Mère patrie » … tels sont les considérants de la loi du 7 septembre 2007 portant création de la Carte du Polonais (Karta Polaka). Entrée en vigueur en 2008, elle a permis en cinq ans à près de 120 000 ressortissants de pays de l’ex-Union soviétique de recevoir un document spécial qui leur confère de multiples avantages (gratuité des visas, possibilité de travailler en Pologne sans permis…).

Qui sont ces « Polonais de l’est » et quels sont leurs rapports avec la Pologne d’aujourd’hui ? Pour pouvoir répondre à ces questions, il est tout d’abord nécessaire de faire un bref rappel historique qui nous ramène au XIXe siècle. La nation polonaise ne dispose pas alors d’État indépendant et se trouve géographiquement divisée dans les frontières des trois puissances occupantes : l’Autriche, la Prusse et la Russie.

Toutefois, elle se soulève de façon périodique au cours de grandes insurrections dont aucune, au XIXe siècle, ne réussit. Outre l’écrasement immédiat des indépendantistes, elles entraînent dans la foulée des mesures de représailles qui prendront dans l’Empire russe la forme de déportations en Sibérie.

Bien qu’il soit difficile de déterminer avec précision le nombre total d’exilés forcés polonais sur l’ensemble du siècle, on estime qu’après l’insurrection de janvier 1863, 16 800 Polonais ont été condamnés aux travaux forcés en « Sybir » . Ce mot qui, en russe, n’est que la traduction de Sibérie, désigne spécifiquement en polonais les lointaines et rudes provinces de l’immense empire russe où beaucoup de Polonais ont été déportés.

Adieu à l'Europe, un tableau d'Aleksander Sochaczewski sur le sort des "Sybiracy" - © Collection du musée de l'Indépendance
Adieu à l’Europe, un tableau d’Aleksander Sochaczewski sur le sort des « Sybiracy » – © Collection du musée de l’Indépendance

Le groupe des « Sybiracy » comporte aussi des exilés plus récents, victimes des déplacements massifs de population ordonnés par l’Union soviétique après l’invasion d’une partie de la Pologne en septembre 1939. Les déplacés – plusieurs centaines de milliers de personnes – se sont retrouvés jusqu’au Kazachstan, où une importante communauté de « Polonais » continue d’exister jusqu’à nos jours.

En plus de ces déportés « en terre inhumaine » dont l’artiste et intellectuel Józef Czapski reviendra avec un témoignage poignant, il faut ajouter aux effectifs des «Polonais de l’est» ceux qui n’ont pas été déplacés mais ont changé de passeport en raison des modifications de frontières. C’est tout particulièrement le cas d’actuels ressortissants lituaniens, biélorusses et ukrainiens d’origine polonaise, puisque ces trois États faisaient partie jusqu’en 1990-1991 de l’URSS et qu’ils contiennent des territoires appartenant avant 1939 à la République de Pologne.

Partant du principe qu’il serait à la fois impossible et indésirable de rouvrir la boîte de Pandore des frontières en Europe, l’État polonais se trouve confronté à un problème délicat : comment d’un côté ne pas abandonner ces Polonais « ethniques » qui se sont souvent efforcés malgré tout de préserver leur identité d’origine, et en même temps ne pas détériorer les relations avec leurs pays de résidence et de citoyenneté ?

Nationalité polonaise sans citoyenneté

Plutôt que de délivrer des passeports à ses minorités de l’étranger, comme le font par exemple la Hongrie et la Roumanie, la Pologne a inventé une solution originale, la Carte du Polonais, moins susceptible de générer des conflits de loyauté chez ses titulaires. En effet, ce document reconnaît à un individu la nationalité polonaise mais ne lui confère ni la citoyenneté, ni le droit inconditionnel de séjourner en Pologne. Il n’a donc pas pour objectif premier le « rapatriement » des bénéficiaires, cette possibilité faisant l’objet d’une loi et d’une procédure propres.

En 2012, les Ukrainiens (46 000) et les Biélorusses (42 000) étaient les nationalités les plus représentées parmi les détenteurs de la Carte du Polonais, et le nombre de demandes ne semble pas faiblir, même si l’on ne dispose pas encore des statistiques officielles pour les années 2013-2015. La crise en Ukraine contribue d’ailleurs très probablement à alimenter les effectifs.

C’est que le pourcentage de rejets est extrêmement bas – de l’ordre de quelques pourcents. Les auteurs du rapport « Les Polonais de l’est et la politique migratoire de la Pologne » , commandé par la Fondation républicaine, observent d’ailleurs que parmi les voies légales d’émigration vers la Pologne, la Carte du Polonais jouit d’une bien plus grande popularité que la procédure de rapatriement, pourtant basée sur les mêmes critères de détermination d’une « origine polonaise » .

Quels sont ces critères ? Le candidat à la Carte du Polonais ou la « réinstallation » en Pologne doit satisfaire trois conditions cumulatives :

  • avoir une connaissance au moins élémentaire de la langue et des traditions polonaises ;
  • signer au consulat polonais une déclaration d’appartenance à la nation polonaise ;
  • prouver qu’un parent, un grand-parent ou deux arrière-grands-parents étaient de citoyenneté ou de nationalité polonaise ou bien, à défaut, présenter un certificat délivré par une association reconnue qui atteste de l’engagement de l’intéressé en faveur de la langue et de la culture polonaise au cours des trois années précédant la demande.
Annonce d'un centre de Kiev spécialisé dans la préparation aux tests d'obtention de la Carte du Polonais
Annonce d’un centre de Kiev spécialisé dans la préparation aux tests d’obtention de la Carte du Polonais

Les questions posées par les autorités consulaires pour tester la connaissance des candidats des traditions polonaises sont devenues l’objet de blagues en Pologne, tant elles confinent parfois à l’anecdotique. La liste des critères montre en effet qu’il n’est pas très difficile de s’inventer des origines polonaises et en voyageant à travers l’Ukraine ou la Biélorussie, on peut très fréquemment lire des annonces spécialisées d’agences touristiques qui proposent de telles prestations, cours de polonais compris.

Se trouver des origines polonaises en agence

Les obstacles à l’octroi de la Carte du Polonais ne viennent donc pas en règle générale de l’État polonais, mais des administrations des pays de citoyenneté. Ainsi, le succès de la Carte de la Polonais en Biélorussie a poussé son Parlement à voter en 2013 une loi interdisant aux fonctionnaires et aux élus de « recevoir d’autres États des documents donnant droit à des réductions et des privilèges sur la base d’opinions politiques, religieuses ou d’appartenance nationale » .

En Lituanie, où l’engouement pour la Carte du Polonais est plus faible en raison des droits déjà garantis par la citoyenneté européenne (pas de nécessité d’avoir un visa ou un permis de travail), l’initiative de Varsovie ne fait pas moins polémique chez certains partis politiques qui doutent de sa conformité à la Constitution lituanienne et craignent des conflits de loyauté.

Il est vrai que certaines déclarations du côté polonais continuent d’entretenir la méfiance à ce sujet. Alors que l’originalité de la Carte du Polonais repose sur une distinction claire entre citoyenneté et nationalité, l’ancien ministre des Affaires étrangères Radosław Sikorski avait par exemple évoqué en 2014 la possibilité de raccourcir à deux ans la période nécessaire pour échanger la Carte du Polonais contre la citoyenneté polonaise.

Le renforcement des instruments de soutien à la Polonia (Polonais à l’étranger) constitue également l’une des promesses de campagne phares du parti conservateur Droit et justice (PiS), qui a remporté en 2015 la présidence de la République puis la majorité au Parlement. Michał Dworczyk, député de ce groupe, a ainsi déjà annoncé une révision des lois sur la Carte du Polonais et le repatriement afin d’élargir le catalogue des avantages et de simplifier les procédures.

Outre la question de l’ « obligation morale » , le traitement de la diaspora polonaise est aussi à éclairer à la lumière de la crise démographique de la Pologne, qui a un taux de natalité très bas et une population vieillissante. Dans une société devenue très homogène en termes ethniques et culturels après la Deuxième Guerre mondiale, la perspective d’attirer des migrants d’ascendance polonaise paraît plus acceptable à une grande partie de l’opinion publique, même si cette origine est dans les faits souvent fabriquée.

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