Bons baisers de Sotchi : des jeux records pour la Pologne

« Inoubliable », « sensationnel », « historique » : les avis sont unanimes au moment de faire le bilan des performances polonaises aux JO de Sotchi. En décrochant 4 titres olympiques, 6 médailles et une 11e position au classement général, les sportifs polonais ont dépassé les espérances les plus folles et enflammé tout un pays. Retour sur les coups d’éclats qui ont marqué les deux semaines polonaises en Russie.


Arrivés à Sotchi sur la pointe des pieds, les 59 athlètes de la délégation polonaise ne débordaient pas d’optimisme face aux 116 sportifs alignés par la France, pour ne rien dire des grandes «puissances» des jeux d’hiver que sont la Russie (232), les États-Unis (230) et le Canada (220). Malgré la participation de sportifs confirmés et des JO de Vancouver globalement réussis (un titre olympique, 6 médailles), la Pologne, pourtant représentée à tous les jeux d’hiver depuis Chamonix en 1924, traînait un médiocre bilan de seulement deux titres olympiques et 14 médailles. À la surprise générale, ce score a fait en 2014 un net bond en avant, grâce notamment aux performances remarquables de Kamil Stoch (sauts à ski) et Justyna Kowalczyk (ski de fond).

La naissance d’une étoile

Kamil Stoch, champion du monde en titre sur grand tremplin et leader au classement général de la coupe du monde, était attendu sur les tremplins de RusSki Gorki et il n’a pas déçu. En décrochant deux médailles d’or, il est devenu le deuxième polonais champion olympique de sauts à ski après Wojciech Fortuna en 1972 à Sapporo et le troisième homme de l’histoire à réaliser le doublé tremplin normal/grand tremplin aux JO d’hiver après le Finlandais Matti Nykaenen (1988) et le Suisse Simon Amman (2002 et 2010).

Coiffé d’un casque peint d’un échiquier blanc et rouge, symbole de l’aviation polonaise, Kamil Stoch a particulièrement impressionné sur tremplin normal où il a réalisé les deux sauts les plus longs (105,5 m et 103,5 m) et fini l’épreuve avec 12.7 points d’avance sur son dauphin, le Slovène Peter Prevca (278 au total). La performance est d’autant plus remarquable que seuls l’Autrichien Anton Innauer à Lake Placid en 1980 et Matti Nykaenen à Calgary en 1988 ont remporté un titre olympique avec une marge plus confortable.

Le natif de Zakopane, au sud de la Pologne, est par ailleurs passé tout proche d’un incroyable triplé en terminant 4e de l’épreuve par équipe avec Maciej Kot, Jan Ziobro et Piotr Żuła – ce dernier, fantomatique sur la première série, a précipité l’équipe hors du podium, confirmant ses difficultés du moment. Une contreperformance toute relative qui n’empêche pas Kamil Stoch de rentrer dans le panthéon du sport polonais à tout juste 26 ans.

L’impressionnant sauteur à ski Kamil Stoch

Plus vite, plus haut, plus fort

Pierre de Coubertin, inventeur des Jeux Olympiques modernes et misogyne convaincu, considérait que « les JO [devraient] être réservés aux hommes, le rôle des femmes [devant] être avant tout de couronner les vainqueurs » [1]. Pourtant, s’il fallait personnifier la devise olympique «Citius, Altius, Fortius» (lat. plus vite, plus haut, plus fort) symbolisant le dépassement de soi, Justyna Kowalczyk serait à coup sûr un excellent choix. La Polonaise, qui s’était blessée le 19 janvier, est arrivée à Sotchi avec plusieurs micro-fractures au pied gauche en ignorant la nature exacte de sa blessure pour ne pas s’affaiblir mentalement.

Justyna Kowalczyk a participé à l’épreuve de skiathlon qui s’est déroulée le 8 février, où elle a terminé à une très bonne 6e place avant de décrocher le titre olympique sur le 10 km classique. En surclassant la concurrence (18.4 secondes d’avance à l’arrivée sur sa dauphine, la Suédoise Charlotte Kalla), elle a brisé une incroyable malédiction : considérée comme la reine absolue du 10 km classique depuis des années, son palmarès, championnats du monde et jeux olympiques d’hiver confondus, restait cependant désespérément vierge dans cette épreuve. S’il est vrai que l’athlète a pu bénéficier d’antidouleurs, sa grande rivale norvégienne Marit Bjoergen, qui a décroché trois titres olympiques à Sotchi et qui est considérée comme la plus grande fondeuse de tous les temps, prend depuis des années des antiasthmatiques pour normaliser sa fonction pulmonaire.

« Oranje » mécanique [2]

La plus grande surprise des JO de Sotchi côté polonais est cependant venue du patinage de vitesse, traditionnelle chasse gardée des Hollandais – sur les 24 médailles remportées par les Pays-Bas en Russie, 23 l’ont été en patinage de vitesse (8 d’or, 7 d’argent et 8 de bronze), soit 64% des médailles mises en jeu dans la discipline. Ces chiffres montrent la portée de l’exploit réalisé par Zbigniew Bródka, pompier de profession qui a décroché l’or olympique sur le 1500 m hommes en devançant sur le fil le Néerlandais Koen Verweij de 3 millièmes de seconde.

Les Polonais ont également montré de belles choses dans les poursuites par équipe. Le trio composé de Zbigniew Bródka, Konrad Niedźwiedzki et Jan Szymański a fini troisième de la poursuite par équipe hommes en battant les champions olympiques en titre, les Canadiens Mathieu Giroux, Lucas Makowsky et Denny Morrison, dans la finale B. L’or est pour sa part revenu aux Pays-Bas. Katarzyna Bachleda-Curuś, Natalia Czerwonka, Katarzyna Woźniak et Luiza Złotkowska se sont quant à elles inclinées en finale de la poursuite par équipe dames devant les impressionnantes Hollandaises Marrit Leenstra, Jorien Ter Mors, Lotte Van Beek et Ireen Wust, confirmant ainsi les progrès réalisés depuis les JO de Vancouver où elles avaient terminé sur la plus petite marche du podium.

La réussite des sportifs polonais à Sotchi n’est pas le fruit du hasard. Leurs résultats sont en constante amélioration depuis 12 ans : 2 médailles à Salt Lake City (or : 0, argent : 1, bronze : 1), 2 à Turin (0, 1, 1), 6 à Vancouver (1, 3, 2) et enfin 6 à Sotchi (4, 1, 1). À titre de comparaison, la Pologne avait péniblement récolté 4 médailles (1, 1, 2) sur les 18 premières éditions des jeux d’hiver. Les Jeux de Salt Lake City avaient alors mis fin à trois décennies de vaches maigres olympiques puisque les Polonais n’avaient remporté aucune médaille entre le titre de Wojciech Fortuna à Sapporo en 1972 et l’argent et le bronze d’Adam Małysz en sauts à ski en 2002. L’amélioration de ces performances s’explique probablement par les transformations sociétales et économiques intervenues en Pologne au cours des vingt dernières années, en particulier le développement d’une économie de marché qui a favorisé la professionnalisation du sport.

Le danger d’un bonheur éphémère

Néanmoins, tout n’est pas rose dans le paysage sportif polonais et les JO de Sotchi pourraient très rapidement apparaître comme l’exception qui confirme la règle d’un rêve olympique inaccessible. Le manque d’infrastructures pour les sports d’hiver est ainsi très préjudiciable pour les athlètes : pour preuve, le tremplin moyen de Zakopane n’accueille plus de compétitions internationales depuis la perte de son homologation en 2012. La vétusté des installations est telle que même Łukasz Kruczek, entraineur de l’équipe nationale de sauts à ski, et Apoloniusz Tajner, président de la Fédération polonaise de ski (PZN), déconseillent aux sportifs de s’entraîner dessus. Un paradoxe dans une ville qui a vu naitre Fortuna et Stoch, deux des trois plus grands sauteurs polonais de l’histoire.

Zakopane, ville hôte des JO d’hiver 2022 ?

Le déficit de complexes sportifs et de centres d’entrainement dignes de ce nom oblige de nombreux athlètes à effectuer de coûteux stages à l’étranger dans le cadre de leur préparation. Afin d’alerter l’opinion publique sur le sujet, cinq d’entre eux – Aida Bella, Zbigniew Bródka, Marta Wójcik (patinage de vitesse), Piotr Janosz (slopestyle) et Szczepan Karpiel–Bułecka (ski acrobatique) – ont décidé de lancer en fin d’année dernière une campagne de collecte de fonds par internet intitulée X-dni do Soczi 2014 (J-X avant Sotchi 2014). L’opération fut un énorme succès : outre le tapage médiatique dont elle a bénéficié, 21 350 złotys (environ 5 000 euros) furent récoltés, soit plus que l’objectif initialement fixé à 20 000 zł.

En outre, Zbigniew Bródka, acclamé en héros à son retour au pays, a d’ores et déjà annoncé qu’il ne participera pas aux Jeux de Pyeongchang dans quatre ans en Corée du Sud si la Pologne ne dispose d’aucune piste ovale couverte d’ici là, refusant ainsi l’éventualité d’une énième préparation loin des siens à l’étranger.

La récente candidature de Cracovie et de Zakopane à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2022 pourrait cependant être l’occasion pour la Pologne, en partenariat avec la Slovaquie, d’investir dans ces installations et de donner à ses sportifs les moyens de s’entraîner dans de bonnes conditions. Le Comité international olympique, qui a aussi reçu les dossiers de Lviv (Ukraine), Oslo (Norvège), Almaty (Kazakhstan) et Pékin (Chine), procédera d’ici juillet 2014 à une première sélection avant d’annoncer son choix final pendant l’été 2015.

[1] Le Sport suisse, 31e année, 7 août 1935.

[2] Surnom de l’équipe de football des Pays-Bas. Peut s’appliquer par extension à d’autres disciplines.

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