« Aucune négociation dans l’UE ne peut ignorer la position polonaise »

Comment a évolué l’influence de la Pologne à Bruxelles depuis son entrée dans l’UE il y a dix ans ? le résultat des dernières élections va-t-il la renforcer ? Entretien avec Paweł Tokarski, expert des questions économiques et monétaires de l’UE au SWP (Stiftung Wissenschaft und Politik) de Berlin, l’un des plus grands et des plus influents instituts de recherche en Europe qui conseille notamment la Chancellerie fédérale et le Parlement allemands.


Karolina Modrykamień : Que pensez-vous des résultats des dernières élections européennes ? comment vont-ils influer sur le poids de la Pologne dans l’Union européenne au cours de la prochaine législature ?

Paweł Tokarski : En un sens, je trouve que les résultats de ces élections en Pologne sont encourageants. Beaucoup de candidats accidentels comme certaines célébrités n’ont pas été élus. Cela devrait faire réfléchir les partis politiques sur la manière de composer les listes pour la prochaine fois.

D’un autre côté cependant, un nombre important de députés polonais rejoindra des groupes qui n’ont pas de réel pouvoir décisionnaire au Parlement européen. Leurs voix seront donc perdues.

Par ailleurs, je ne pense pas que les représentants polonais aient la volonté de s’occuper de questions clés pour la Pologne comme les régulations du marché intérieur, la politique énergétique ou les affaires économiques et financières. Ce sont des sujets extrêmement complexes et chronophages qui n’attirent pas autant l’attention des media que la crise en Ukraine par exemple.

Résultats des élections européennes du 25 mai 2014 en Pologne

Sur la base de leurs déclarations et programmes de campagne, quels seront les priorités des députés polonais au Parlement européen pour la législature 2014-2019 ?

Les politiques polonais devront suivre l’agenda de travail du Parlement et au préalable se répartir dans les commissions et se diviser les tâches. Cette année devrait être particulièrement difficile pour les parlementaires avec entre autres l’accord commercial avec les États-Unis, la réglementation des services financiers, la politique énergétique et climatique, l’agenda numérique et les réformes dans la zone euro. Le nouveau Parlement débattra également de l’évaluation de l’actuel Cadre financier pluriannuel 2014-2020.

En outre, les nouveaux eurodéputés devront apprendre les règles de fonctionnement du Parlement européen et perfectionner leur connaissance des langues étrangères, notamment le français et l’allemand utiles à Bruxelles en plus de l’anglais.

Il sera enfin très important d’avoir un suivi régulier du travail de nos eurodéputés par les organisations non gouvernementales et les media : c’est un bon stimulant.

On a récemment pu lire que le parti polonais conservateur Droit et justice (PiS, arrivé deuxième avec 31,8% des voix et 19 élus) pourrait quitter le groupe des Conservateurs et réformistes européens (ECR) au profit du Parti populaire européen (PPE) où siègent également les députés de la Plateforme civique (PO, vainqueur des élections avec 32,1% et 19 élus également). Si ce scénario se réalisait, la Pologne aurait la deuxième plus importante délégation dans le plus grand groupe politique du Parlement européen. Quel impact cela aurait-il sur notre position dans l’UE ?

Ce serait effectivement une évolution souhaitable qui renforcerait notre position dans cette institution importante. Toutefois, je ne spéculerais pas sur ce type de projet au cœur de l’intérêt des leaders de partis politiques. Je crains également que les raisons idéologiques empêcheront une telle volte-face. Il serait en effet extrêmement difficile d’expliquer aux électeurs du PiS pourquoi leurs députés voteraient dans la même fraction que les représentants de la PO.

La crise en Ukraine, qui génère en Pologne un certain sentiment d’insécurité, peut-être accélérer son adhésion à la zone euro pour éviter l’hypothèse d’une tenue à l’écart du noyau dur de l’UE ?

J’ai l’impression que le grand débat en Pologne consacré à l’adoption de l’euro est devenu un thème de substitution très pratique pour tout le monde. Le gouvernement, en déclarant vouloir entrer dans la zone euro, prouve son attitude proeuropéenne tandis que l’opposition, de son côté, joue son rôle de défenseur de l’intérêt national en montrant son attachement au zloty.

L’adoption de l’euro devrait être précédée par un vaste programme de réformes structurelles car le modèle actuel de développement sur lequel repose notre compétitivité ne pourra pas durer éternellement. Ce mois-ci, la Commission européenne publiera des recommandations de réformes pour l’économie polonaise dans le cadre du «semestre européen». Je vous recommande la lecture de ce document très complet. La question de l’entrée dans la zone euro doit être étudiée dans cette perspective et non de façon indépendante.

Que pensez-vous de la proposition d’Union énergétique avancée par le Premier ministre polonais Donald Tusk ?

Dans l’ensemble, cette idée est à juger de façon très positive, à la fois dans sa forme et en termes de calendrier. Elle a d’ailleurs été très bien accueillie, à la différence d’une proposition de coopération accrue dans le domaine de l’énergie lancée il y a huit ans par le Premier ministre d’alors, Kazimierz Marcinkiewicz, dans les colonnes du Financial Times. On voit donc que le climat de la discussion a beaucoup changé en Europe. Aujourd’hui, il n’est pas possible d’aborder ce sujet de façon sérieuse sans faire référence à la proposition de Donald Tusk.

Pour autant, bien que je ne sois pas expert des questions énergétiques et que j’aurais du mal à me prononcer sur ses chances de réussite, il me semble qu’elles soient assez limitées d’un point de économique car certains États devraient alors être prêts à payer plus cher leurs importations d’énergie. Cet accord serait difficile à obtenir. La proposition de Donald Tusk a néanmoins atteint son but en suscitant un débat approfondi sur la diversification des sources d’énergie : de nombreux pays ont commencé à réagir sérieusement sur le sujet.

Quelle a été selon vous la plus grande réussite de la Pologne au cours de ces dix ans d’adhésion à l’Union européenne ? Sommes-nous devenus un partenaire crédible et important aux yeux des autres États membres ?

La position de la Pologne dans l’UE s’est beaucoup renforcée depuis 2004. Des articles élogieux paraissent régulièrement dans la presse étrangère comme The Economist, le Financial Times ou le Wall Street Journal. De plus, aucune négociation sérieuse dans l’Union ne peut ignorer la position polonaise. Pour nous, l’accès au marché intérieur est également très important. C’est pourquoi il est nécessaire pour nous de poursuivre son approfondissement et de contrecarrer les tentatives de retour au protectionnisme qui pourraient suivre le triomphe des eurosceptiques à travers l’UE. L’un des moyens serait pour la Pologne d’obtenir le portefeuille de commissaire au Marché intérieur.

Certes, les fonds européens comptent aussi mais nous ne devons pas oublier qu’il faut les concentrer sur certains points faibles comme le réseau ferroviaire. Enfin, rappelons que l’efficacité d’une politique étrangère et européenne dépend entre autres de la situation économique et du bon fonctionnement des institutions publiques. Certains pays ont ainsi récemment pu apprendre à leur dépens que leur influence dans l’UE n’était pas quelque chose d’acquis une fois pour toutes et qu’elle pouvait aussi décliner.

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